Ce portefeuille qu’on m’a volé.

Portefeuille Montana

J’avais l’habitude innocente de le placer dans la poche avant de mon sac-à-dos et, chaque jour, devant les portes du métro, j’en extirpais ma carte de transport.

Je me rendais ce soir-là à mon cours de piano et traversais toute la ville en souterrain, à l’avant de la rame sans conducteur. Seule la vitre bombée me séparait des rails, les pieds presque dans le vide. J’adorais cette ligne automatisée. Elle avançait comme par enchantement, j’en oubliais le monde, propulsée à 50km/h dans ces grottes façonnées. Il y avait de la magie dans ce chemin morose.

Valmy. J’arrivais à destination. Nous étions plusieurs à descendre et faisions la queue devant le portique. Une fois régurgitée par la bouche de métro, comme à mon habitude, j’ai cherché mon portefeuille pour y replacer ma carte.

Il n’était plus là.

J’ai tout de suite compris qu’on me l’avait volé. L’auteur était sans doute là, autour de moi, à mirer ma réaction, à déceler la panique dans mon regard. L’angoisse me serra le coeur : j’étais seule dans ce quartier éloigné, petite campagnarde à la ville, et je venais de perdre mon identité. Tout à coup, je me sentais insignifiante et perdue. Je tournais frénétiquement sur moi-même, suppliante, à l’affût du voleur, avant de me rendre à l’évidence : je ne le retrouverais pas. Et quand bien-même, qu’aurais-je fait, armée de mes petits poings serrés ?

J’ai ravalé mes larmes en grimpant les escaliers et me suis arrêtée au premier banc public (*musique*). Il me restait mon téléphone et ma carte de transport pour rentrer chez moi. Je n’étais pas coincée, ça me rassurait un peu. « Allô Papa ? On vient de me voler mon portefeuille !! »

Heureusement qu’ils sont là les parents, et qu’ils connaissent les procédures. « Ne t’inquiète pas, on va bloquer ta carte bleue et tu iras porter plainte demain matin. Ca va aller ? » J’avais envie de dire non, je voulais qu’il vienne me chercher, qu’il me câline, qu’il m’enlève de cette ville pernicieuse qui me rendait décidément si malheureuse mais … Il ne fallait pas l’inquiéter. « Oui, on se tient au courant. »

Rassemblant mes esprits, j’ai décidé de quand-même me rendre à mon cours de piano, pour ne pas faire faux-bond à ce professeur que j’aimais beaucoup. Les quelques centaines de mètres qui me séparaient de lui étaient une épreuve. A chaque pas ma gorge se serrait un peu plus. Mon envie de pleurer devint viscérale.

Arrivée devant sa porte, malgré sa cécité, il devina instantanément que quelque chose n’allait pas et sa question me fit flancher. Il me laissa m’écrouler sur son canapé. Debout à mes côtés, il laissa vaquer mes sanglots, à l’écoute, respectueux. Je n’ai pas joué de piano ce jour-là mais j’ai trouvé un ami : une personne altruiste qui voulait m’aider sans rien attendre en retour, par contraste à ce voleur sans âme. « Tu as de l’argent pour la semaine ? Non …Tiens, prends ça.Non merci, c’est gentil.Tiens, je te dis, prends-les, ne t’inquiète pas pour moi. C’est un cadeau. »

Il pansait un peu ma blessure, comme les bisous magiques calment les enfants. Je suis repartie avec ces trente euros en poche alors que la nuit tombait. L’hiver n’en finissait pas. Arrivée devant la borne du métro, ma carte ne passait plus. Comme un coup du sort, j’étais prisonnière de cette  maudite station de métro et le distributeur de pass n’acceptait pas les billets.

Ma tristesse s’est alors muée en rage. J’ai hurlé et frappé de nombreuses fois la borne automatique, et me suis retenue de jeter ma carte au loin pour ne pas empirer cette situation bien assez emmerdante à mon goût ! Les passants me prirent sans doute pour une folle, à tort ou à raison, mais l’une d’entre eux vint à mon secours. Elle déposa son pass sur le portique et m’enjoignit, d’un geste de la main, à prendre la fuite.

Il y avait peut-être une vingtaine d’euros en liquide dans mon porte-feuille, dont je me fichais éperdument. Il y avait aussi l’intégralité de cartes prouvant mon identité et me permettant d’avoir accès à mes différents comptes. Ce serait un combat administratif de toutes les ravoir, mais qu’importe. Ce qui me blessait surtout, c’était le geste. Une personne avait fouillé dans mes affaires afin de me dérober un objet qui m’appartenait. Je me sentais violée, humiliée, méprisée. Ce portefeuille, mes parents me l’avaient offert quelques mois auparavant, pour symboliquement fêter mes 18 ans. Il était beau, j’en étais fière. Elégant, rouge, en cuir, il me plaisait beaucoup. C’était un cadeau à forte valeur sentimentale.

Le lendemain matin, les yeux bouffis, je me suis rendue au commissariat de mon quartier, rassurée de pouvoir enfin me confier à des services compétents. « Bonjour, je viens porter plainte pour vol.Votre pièce d’identité, s’il vous plaît.Je ne l’ai pas, elle était dans le portefeuille qu’on m’a volé hier.Vous ne pouvez pas prouver votre identité ? Non ..Alors on ne peut pas prendre votre plainte. » Ce policier se fichait d’avoir en face de lui une gamine totalement désemparée. Aujourd’hui encore, je suis en colère contre sa désinvolture et son manque d’intérêt à mon égard. N’était-il pas censé m’aider ? « Alors … Je fais comment ? ..Revenez demain avec une pièce d’identité.Mais j’en ai pas ..Demandez un acte de naissance à votre mairie. »

Merci monsieur. Au sortir de la structure, j’ai immédiatement appelé mon père pour lui expliquer la situation, et sa colère se mêla à ma déception. Il lui fallut trois jours pour quémander l’acte de naissance en question, poser une journée de congé et avaler les kilomètres qui nous séparaient. Trois jours durant lesquels j’ai pleuré. Cette ville semblait ne pas vouloir de moi et m’apprenait à mes dépens la vie d’adulte. Je me sentais seule, isolée, arrachée à tout ce qui constituait ma vie, et ce vol anodin ne faisait qu’accélérer le processus. Il n’y avait guère que ma colocataire pour me remonter le moral.

J’ai retenu mes larmes à l’arrivée de mon Papa. Bien décidés à en découdre, nous sommes retournés au commissariat où on me prit enfin au sérieux ! Nul doute que la présence de mon paternel y était pour beaucoup. Ma plainte enregistrée, la policière qui l’avait saisie m’a expliqué que je ne devais pas garder tous mes papiers au même endroit et qu’avec ma tête, je ferais mieux d’éviter certaines zones de la ville. « Blanche, blonde, jeune … Vous êtes la proie idéale. » Rassurant.

J’ai finalement guéri de cette petite blessure de la vie. Mes parents m’ont offert un nouveau portefeuille rouge, un peu moins joli que l’original, mais le coeur y est. L’autre, on l’a retrouvé quelques mois plus tard. Le voleur avait récupéré les quelques 20 euros en liquide et brûlé le reste derrière des poubelles. Il faisait peine, mon porte-feuille carbonisé. Ces gens savent-ils le mal qu’ils font lorsqu’ils volent impunément ?

Je parle peu de cet incident. Souvent les gens se figurent qu’il faut être bien sensible pour être touché de la sorte par un simple vol. Mais parfois, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On se sent floué, on se sent idiot. Ca ne fait pourtant pas de nous des êtres ridicules, n’est-ce pas ?


6 thoughts on “Ce portefeuille qu’on m’a volé.

  1. IndiaCha.com Répondre

    Ca touche toujours, n »importe quel objet que ce soit, c’est surtout notre intimité qui est touché et notre confiance.. Il m’est arrivé la même chose il y a pas si longtemps, qu’elle chance nous avons de pouvoir compter sur nos proches !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      C’est exactement ça ! Ma confiance avait pris un gros coup ce jour-là … Et mon intimité aussi. C’est étrange comme ça blesse. Ce n’est pourtant pas une question de matériel. C’est tout notre rapport aux autres et à soi qu’on se reprend en pleine face.
      Oui, heureusement que les proches sont là !

  2. Alicia Répondre

    Heureusement que tu as ajouté ta note en fin d’article car j’allais dire « si elle réagit comme ça pour un portefeuille, faut surtout pas qu’elle se fasse agressée ! »

    1. Rozie & Colibri Répondre

      C’est étrange comme remarque et j’ai envie de répondre « Qui, après une agression, ne se sentirait pas mal ? »
      Récemment, mon mari s’est fait volé son téléphone dans un concert. On était heureux, et pourtant, malgré sa force d’esprit, ça lui a vraiment fait quelque chose. Alors que ce n’est qu’un téléphone.
      Il ne faut pas juger une personne sur une réaction à un moment donné. Et il faut encore moins se moquer de sa peine. Tu ne sais pas si le reste de sa vie est heureux ou malheureux, tu ne sais pas son état sentimental .. As-tu déjà pleuré à chaudes larmes pour quelque chose de franchement futile, qui n’en valait pas la peine ? Aurais-tu aimé qu’on te dise « Si tu réagis comme ça pour ça, ben faut surtout pas que tu te fasses agresser ? »
      On est fort à bien des égards, et souvent, ce sont pour des « petites » choses qu’on craque. Il y a des moments, dans la vie, où on est plus facilement atteignable.

  3. l0uanne Répondre

    Je comprend un peu ce que t’as vécu, mon compagnon s’est fait voler sa sacoche le seul jour ou il l’avait oublié dans la voiture devant chez nous… En plus dedans y’avait des chèques cadhoc de 60 euros et des chèques vacances qu’on s’était gardé pour se prendre une chambre à la l’hotel cet été à la plage…. pour les papiers ca a été un merdier sans nom, et c’est là que tu te dis que t’es content d’être français….

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, ça fait toujours mal, et toujours ch**r de se faire voler ses affaires, et son argent. Ca gâche la journée, le voyage, la période. Et les papiers, c’est une galère administrative sans nom, comme tu le dis !
      On n’a toujours peur de se faire usurper son identité (en tout cas, c’était l’une de mes principales craintes) ou de tout perdre à cause d’une fichue carte bancaire … Certaines personnes laissent le code dessus ! A ne jamais faire.

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