Notes d'Existence

Voix.

Hier soir, j’ai voulu m’accompagner au piano. Il n’y a véritablement qu’une seule chanson que je sais jouer en entier. Pour le reste, ce sont quelques notes égrenées comme ça, des couplets appris à moitié entre deux activités.

J’ai d’abord joué sans chanter, pour me la remettre entre les doigts. La seconde fois, j’ai chanté mais je n’étais pas satisfaite. Je n’arrivais pas à placer ma voix. Ca ne sortait pas. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ça me frustre beaucoup. Après quelques essais infructueux, j’ai décidé d’abandonner, renfermant avec le clavier tout un tas de sentiments mêlés.

Je suis restée quelques secondes comme ça, muette devant mon piano, le regard s’accrochant aux détails de la pièce.

Il y avait la shrutibox (un instrument indien qui fait des bourdons) qui attendait son tour. Je l’ai saisie, j’ai ouvert les notes au hasard. J’ai laissé filer l’air un moment, emplissant la pièce d’une harmonie sans fin.

Je sentais monter la pression en moi. J’étais seule, la cage thoracique enflée et compressée. Ne sachant trop si je devais ouvrir ou fermer les yeux, ouvrir ou fermer la bouche. Et puis c’est sorti.

« J’veux écrire des chansons. »

J’ai improvisé. J’ai laissé les mots venir et ce sont eux, les premiers à avoir passer la porte. Je me suis mise à m’écouter me dire des vérités que je retenais depuis toujours peut-être. Parfois je donnais toute ma puissance, la voix était rauque. Une voix que je connais mais que j’emploie peu, parce qu’elle m’effraie. Que pourrait-elle dire ? Dévoiler de moi ?

J’écoutais cette voix forte, ronde, grave. Je savais que ça m’appartenait mais c’était difficile de le croire. Elle osait chanter tout haut les mots que je n’osais même pas écrire. Ceux que je pensais tout bas, le plus doucement possible. Les phrases sortaient toutes seules, je ne réfléchissais pas. A chaque mot prononcé, la sensation de soulagement et d’appréhension mêlés prenait de l’ampleur.

C’était un dialogue entre moi et moi. Un tête à tête avec moi-même très intense, qui me tirait des larmes. Les sanglots dans une voix qui ressemblait un peu trop à la vraie Rozie, des paroles brutes de décoffrage, des mélodies pas si improvisées que ça … Moi.

C’était fort. Je me rendais compte en direct de tout mon potentiel vocal. En général, quand je chante, c’est toujours par dessus un support où quelqu’un chante déjà, en étant accompagnée par d’autres voix dans lesquelles la mienne se fond. Je sais ce que je suis capable de faire, je connais mon niveau mais je n’écoute pas ma voix. J’écoute celle des autres auxquelles je tente vainement de correspondre. Je suis une excellente imitatrice, mais pas une bonne chanteuse.

Je me rendais compte de ma capacité innée à inventer des mélodies et des vers. C’est con, tout le monde peut le faire, mais j’étais persuadée d’en être incapable. A vrai dire, j’avais peur d’en être capable. Je suis bloquée devant mes carnets. Je suis bloquée à l’idée même de prendre mon carnet entre mes mains. Je me dis souvent : « J’ai du talent, mais pas de talent. » Ca ne veut rien dire et tout dire. C’est sans doute pour exprimer l’idée que le seul talent que je me prête est celui d’usurpateur.

J’étais donc là, ma shrutibox sur les cuisses, mes pieds battant la mesure. Je ne sais pas combien de temps je me suis balancée comme ça. Je finissais par ne plus rien capter d’autre que le rythme qui m’entrainait. Je ne savais même plus ce que je chantais. Ca semblait toujours avoir du sens.

Le silence a fini par reprendre sa place. J’ai soufflé un bon coup. Dans ma poitrine, le point douloureux s’était dissipé. Mais dans mon ventre, un tourbillon s’était installé. J’étais brassée. Je sentais des circonvolutions. Les choses bougeaient.

C’était une bonne séance de thérapie. J’écrirai peut-être ma chanson.

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

5 commentaires

  • maman délire

    il est temps que tu laisses exploser ton talent ma chère Rozie. tu peux apporter au monde bien plus que tu ne le fais aujourd’hui, j’en suis persuadée. Je sens que tu es en train de te libérer de beaucoup de chaines depuis quelques temps, continue, ne t’arrête pas en si bon chemin… <3

  • Ornella

    Je comprends tellement. Il m’est arrivé une expérience similaire, par deux ou trois fois, quand je viens dans une église en espérant y être seule suffisamment longtemps pour profiter de l’écho de la pierre et des hauteurs. C’est incroyable parfois, comme on se sent vibrer de l’intérieur et ça donne carrément la nausée à certains moments. Mais il m’arrive de faire couler des mélodies comme des pluies tropicales et ces moments sont précieux. On dirait que l’âme fuite par tous les pores de notre peau et dans chacune vibration de nos deux cordes vocales.

  • Marjolaine

    Haha, comme quoi ! Pourtant je pense que jusqu’au master et aux débuts d’accompagnement à la guitare, je ne me suis JAMAIS sentie à l’aise musicalement avec les autres (et c’est d’autant plus bizarre que je ne suis pas une excellente guitariste loin de là !) ! Au violon surtout je me maudissais de ne pas savoir improviser ! J’avais l’impression d’être une bête de conservatoire, et en plus pas très douée ^^ ! Vocalement j’étais incapable d’harmoniser des mélodies à la tierce. Encore maintenant, au piano j’ai beau faire des choses simples, ma voix ne « sort » pas (j’ai fait le test d’enregistrer la même chanson en m’accompagnant une fois au piano et une fois à la guitare, c’est flagrant, je ne fais pas la même chose et c’est totalement inconscient !).

    Je crois que la vraie différence en fait, c’est qu’il faut trouver un instrument avec lequel on sort de sa quête de perfection (forcément idéalisée), et que la question du « talent » disparaît pour juste laisser place au plaisir de FAIRE. Je trouve que ça se ressent notamment au moment où on se pose la question du public ; j’ai toujours détesté jouer du violon devant les autres, il me semble impensable de chanter en m’accompagnant au piano en spectacle ou même en soirée, par contre à la guitare ça ne m’a jamais dérangé (même quand je ne savais faire que trois accords et que je chantais en boucle « knockin’ on heaven’s door » !). Est-ce que tu parviendrais à t’imaginer devant des gens (ou même avec nous en soirée) chanter avec la shruti-box ou un instrument type auto-harpe (je n’en connais pas d’autre non, mais si j’en découvre je t’en parlerai) ? Parce que mine de rien c’est un cap à passer je trouve, mais ça donne un gros coup de confiance, et de boost au moral. Ça donne l’impression qu’on est peut-être pas le plus grand virtuose de tous les temps, mais qu’on fait quelque chose, concrètement, et qu’en fait ça marche, et ça fait du bien à soi, et aux gens autour de nous.

    Après plus globalement, je crois qu’on avait TOUS une idée faussée de ce fameux talent des uns et des autres ! Par exemple, tu te doutais que Ben se sentait au dessous de tout le monde au lycée ? Pourtant je pense que pas mal de gens l’admiraient ! Si tu y penses, toutes les chansons que tu avais écrites et interprétées pour les moments musicaux à l’époque, c’était AUSSI quelque chose de carrément admirable. Et tous ceux qui n’y arrivaient pas (c’est à dire à peu près tout le monde dans notre groupe finalement, et même dans notre classe en fait) devaient se dévaloriser vis à vis de ça comme tu l’as fait pour leur technique instrumentale/connaissance du solfège/etc. etc… !

    (On est tous des gros pleurnicheurs cruels envers nous même en fait !) 😉

  • Marjolaine

    Plein de choses qui résonnent en moi dans cet article. L’idée d’usurpation, de n’être que bonne « imitatrice », l’envie de créer et d’écrire des chansons (ça fait plusieurs fois que tu en parles ici d’ailleurs, mais là ça fait tout particulièrement écho), et aussi la limite imposée par l’accompagnement qu’on ne maîtrise pas totalement. C’est probablement pour ça que tu « bloques » au piano, ça te fait peut-être trop à penser (accords, rythme, synchronisation des mains, etc…) pour pouvoir entrer dans le lâcher prise, ce que le shruti-box te permet (ça m’a beaucoup intriguée d’ailleurs, j’ai regardé des vidéos sur YouTube qui m’ont donné drôlement envie d’essayer un de ces jours, genre celle là https://www.youtube.com/watch?v=hEzO947WtZU). En tout cas moi j’ai totalement ce sentiment avec le piano.
    Du coup je ne sais pas si tu connais, mais ça m’a fait penser à un instrument qui s’appelle l’autoharpe et qui permet aussi de garder une assez grande liberté d’esprit tout en s’accompagnant je pense. Il y a la chanteuse Pomme qui l’utilise pas mal par exemple. Peut-être une piste pour t’accompagner plus simplement qu’au piano mais avec plus de possibilités que les bourdons ?

    • Rozie

      C’est drôle, je ne pensais pas que tu pourrais te sentir concernée !

      J’ai une image de vous (amis musiciens lycée/fac) genre, sans problème avec la musique et la création musicale. Et puis, cet été, en ayant parlé avec Alma (de cette idée de se sentir nul par rapport aux autres dans ce domaine-là), je me suis rendue compte que je projetais sur vous des idées fausses, induites par le fait que moi, je me dévalorise.

      Je choisis des chansons hyper simples au piano, il ne me semble pas beaucoup réfléchir mais peut-être en effet que je ne m’en rends pas compte. Une chose est sûre, je suis loin de le maîtriser, ce qui est très frustrant. Je connaissais l’autoharpe par Pomme aussi, mais je ne m’étais jamais vraiment penchée dessus … C’est vrai que ça pourrait être un super compromis ! Je cherche des instruments un peu comme ça, faciles, avec lesquels je n’aurais pas besoin d’attendre pour créer. Si tu en as d’autres en tête, je suis preneuse !

      La shrutibox, c’est vraiment génial. Ca t’emporte tout de suite dans quelque chose de très particulier, je trouve. Et comme il n’y a rien à faire … Oui, tu peux lâcher prise !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :