Vivre avec un Pervers Narcissique.

Echecs

Mon petit-ami D. me disait sans cesse qu’il m’adorait. J’étais bien foutue, belle au naturel, un atout charmant .. Il mettait un point d’honneur à ce que je l’accompagne en soirées : j’étais l’un de ses faire-valoir. « C’est ma copine. » J’étais flattée, cela signifiait que je lui plaisais sincèrement, que j’avais des qualités et il n’avait pas honte de se montrer à mon bras.

Souvent, devant les autres, il transpirait d’amour à mon égard. Quand il était saoul, il disait à qui voulait l’entendre qu’il était amoureux pour la première fois, que j’étais la femme de sa vie (*musique*), une nana géniale dont il ne se passerait pas. C’était vrai, je m’occupais de lui mieux que ne l’aurait fait une mère. J’étais là, tout le temps, et satisfaisais ses désirs.

Mais de l’intérieur, quelque chose n’allait pas. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, et plus le temps passait, plus je me sentais mal. Je faisais beaucoup d’efforts pour apprécier ses envies et comprendre ses goûts à l’opposé des miens. Je me pliais en quatre pour apprendre à vivre à sa façon. Mais lui ne prenait pas cette peine. « Non, on n’écoute pas ça. C’est mal foutu, c’est même pas de la musique ! C’est de la merde. »

Chez moi, je n’avais pas le droit d’écouter ce qui me plaisait. Bien sûr, la règle n’était pas publiquement établie, mais dès que je m’engageais sur la voie de mes propres envies, il devenait détestable. Cet effacement progressif s’étendait à tous les domaines. Lui pouvait prendre plaisir à m’initier à ses programmes favoris, mais tout ce que je proposais tombait à l’eau. « J’aime pas le cinéma, tu le sais. C’est pas drôle, ça n’a aucun intérêt. C’est nul. » Nous passions nos soirées à regarder ce qu’il souhaitait voir et le reste m’était interdit.

Son contrôle franchissait des étapes. « Tu devrais porter d’autres fringues. C’est bien joli les robes mais tu serais mieux avec des pantalons. Change-toi la prochaine fois. » J’ai changé de coupe et de couleur de cheveux, je me suis adaptée à son style, j’ai foutu ma personnalité à la porte.

Il voulait que je fume, que je boive, que je joue aux jeux vidéos … Et se fichait que moi, je déteste ça. On dépensait notre argent là où il le jugeait bon, on mangeait ce qu’il voulait manger, on se couchait à l’heure qui l’arrangeait. « On fait les courses ici. J’ai mes habitudes. N’achète pas ça, c’est cher et tu seras la seule à le manger. » De ce qui constituait ma vie et ma personnalité, il semblait ne rien apprécier. « J’aime pas tes amis, je sais pas comment tu fais. Ce soir on fait la fête avec les miens. » Je me sentais lisse, plate, dénuée d’intérêt. Etais-je une page blanche ? « En fait t’as pas de passions, t’as pas de caractère. » 

Tout ce qu’il me disait était contradictoire. Un jour oui et l’autre non, je ne savais plus sur quel pied danser. Et face à mon incertitude ou à ma prise, rare, de position, il usait d’humiliation. Un après-midi d’automne, nous avons choisi de faire nos courses alors qu’il avait mal au dos. Il se plaignait sans cesse et boitait ostensiblement alors que le médecin me l’avait assuré, il n’avait rien. Quand nous sommes sortis du magasin, j’ai voulu l’aider. Il portait trois sacs. Je lui en ai pris deux. « Non !! – Tu as mal au dos, je vais t’aider.Non ! Lâche ça tout de suite. » J’ai insisté. « Rends-moi ces sacs !!Mais c’est ridicule, t’arrives même pas à les porter !T’en as pas marre de me castrer ?!! Tu crois que je suis incapable de porter un sac ?!! T’aimes bien m’humilier en pleine rue ??!! »

La scène était mémorable. Il me criait dessus parce que j’avais voulu l’aider. Ca faisait des jours et des jours qu’il se plaignait de porter trop de poids au travail. Et d’un coup, je l’humiliais. J’étais la méchante. L’odieuse. J’avais honte et j’étais en colère, mais par égard pour sa dignité et pour la mienne, je me suis écrasée. Il avait gagné. Je pleurais et il m’insultait dans la rame de tramway bondée.

Même ma famille n’était plus tranquille. Quand mes parents venaient nous rendre visite, une fois par an, D. était toujours malade. Il ne leur adressait pas la parole et s’exilait sur le balcon, enchaînant cigarette sur cigarette. Quand je sortais avec eux, il me menaçait de faire un scandale si je ne restais pas avec lui. « Viens avec nous.Non, tu restes avec moi. » Je devais choisir. « Je sors avec toi Rozie, pas avec ta famille. » Si je tenais tête, il me noyait de sms culpabilisants et me harcelait au téléphone. « Je suis malade et tu me laisses crever. » Pour mettre fin au supplice, j’étais obligée de le rejoindre et de planter ma famille.

J’ai ouvert les yeux quand il m’a demandé de démissionner parce qu’il ne supportait pas que je gagne plus que lui. A partir de ce moment, je suis devenue résistante et sa violence a pris de l’ampleur. Si je n’avais pas remarqué ses premières manipulations, celles-ci, moins insidieuses, déclenchaient mon système de survie. Je devais me battre si je voulais vivre. Mais me battre signifiait aussi souffrir beaucoup plus.

Je devais prouver que j’étais plus forte, et pour moi, c’était aussi prouver que je pouvais devenir méchante et manipulatrice. Je n’avais pas le choix, je devais le frapper avec les mêmes armes et ça me tuait. Je me suis détestée encore et encore de prendre la décision de mettre à terre un homme de cette manière. Pourquoi ne suis-je partie ? Parce que j’avais l’impression d’être dans une prison de verre, de laquelle je ne pourrais pas m’échapper sans me couper et risquer de mourir.

J’ai réussi à sortir de là grâce à l’amour, mais je n’ai pas réussi à le mater. Il fait encore du mal à d’autres femmes. Me comprendriez-vous si je vous disais que je ne serai soulagée que quand il mourra ?

J’ai mis longtemps à accepter l’idée que D., mon premier amour, était un Pervers Narcissique. Plus de trois ans. Trois années à me dire que j’exagérais, que ça venait aussi de moi, que j’étais peut-être toxique. Un long chemin. La reconstruction est peut-être l’étape la plus complexe, n’est-ce pas ?

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16 thoughts on “Vivre avec un Pervers Narcissique.

  1. Peanuts Répondre

    Pour ma part, c’est pour sauver ma vie et celle de mon fils que je suis partie, moi qui voulais qu’il ne vive jamais une séparation, j’avais fait le mauvais choix en le prenant pour père de mon fils, et j’en ai payé longtemps le prix (encore parfois aujourd’hui, quand je vois comment il a réussi à m’atteindre à nouveau à travers lui)…

    Les PN sont des coquilles vides qui se remplissent de haine et de mépris face à des humains plein de bon coeur. Il faut s’armer comme un oursin pour se protéger, garder sa personnalité propre, ses amis et sa famille. Il me voulait pour lui tout seul, et même notre fils a été un instrument de sa torture mentale (t’es une mauvaise mère, ton lait ne lui suffit pas, tu ne vas pas l’abandonner à trois mois pour travailler… et j’en passe) jusqu’à recevoir ma meilleure amie et lui faire comprendre que j’étais incapable de recevoir du monde chez moi !

    Il faut se battre pour en échapper, pour en sortir, et surtout le renvoyer à sa propre condition. J’ai gardé un très bon rapport avec sa mère et son frère, ainsi que son père, mais pas avec lui… il en est incapable, c’est tout.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      S’armer comme un oursin .. C’est une image qui me plaît et qui est très réelle !
      J’imagine la difficulté d’avoir un compagnon PN dans l’attente d’un enfant, à l’arrivée de celui-ci puis dans la continuité de son éducation.
      Ma mère est assistante maternelle et a déjà eu des cas de PN en tant que parents … C’était un désastre pour elle, pour les enfants, et pour le conjoint (qu’il soit parti ou resté). Ca doit être très violent.

      Tu t’en es sortie et tu as sorti de fils de là, au moins partiellement s’il voit son père. J’ose espérer qu’il ne se comporte pas en PN avec son fils, mais c’est regrettable de lire qu’il se sert de lui pour continuer à te toucher. Je ne comprends pas. Enfin si, mais ça me révulse.

      Merci pour le partage de ton expérience. Si tu souhaites parler de cet aspect du PN (parent-enfant), je recueille aussi des témoignages anonymes. Ca pourra servir à d’autres personnes si tu le souhaites !

      1. Peanuts Répondre

        Je veux bien échanger, mais comment faire ?

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Tu peux m’envoyer ton témoignage à l’adresse contact@rozieetcolibri.com, avec « témoignage » en objet !

  2. Escarpins et Marmelade Répondre

    Je te félicite pour ton courage et surtout, merci de nous livrer ce témoignage, extrêmement parlant. Tu écris très bien. Je file lire tes autres articles sur ce sujet <3

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup !
      Ca me fait plaisir.
      J’espère qu’ils serviront un peu à d’autres.

  3. mistigriffe Répondre

    « Mais de l’intérieur, quelque chose n’allait pas » : très intéressante, ta remarque, car c’est tout à fait symptomatique de la relation malsaine. on sent bien qu’il y a qq chose qui cloche, mais on ne sait pas trop quoi. Alors on tait sa petite voix intérieure qui pourtant, cherche à nous alarmer. J’ai justement fait un article là dessus aussi il y a peu, c’est un sujet qui m’intéresse car il touche bcp de femmes.
    Merci.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui c’est ça, on faire taire son intuition .. Grave erreur !
      Malheureusement, beaucoup trop de personnes font face à ces personnages. Il est très difficile de prévenir et d’être prévenu.
      Je regarderai ton article.
      Merci à toi :).

  4. marie kléber Répondre

    Comme toujours, un texte qui me parle Rozie. Les PN se ressemblent énormément.
    Tu montres bien les ressors de l’emprise. On perd vite notre identité dans ces relations dangereuses mais s’en libérer est extrêmement compliqué. Je trouve l’image de la « prison de verre » parfaire. On sent que la relation est pipée mais quitter le PN est impossible. Jusqu’au jour où…
    Pour ma part j’avais l’impression d’être prise dans un piège duquel je ne pouvais sortir. Je dérivais à vue d’oeil et dès les premières semaines de notre histoire d’ailleurs. C’est l’amour qui m’a sauvée également, l’amour pour l’enfant que j’attendais.
    Bravo de t’en être sortie et d’avoir fait face à la culpabilité, de ne pas l’avoir laissée gâcher tes chances d’une autre vie, lumineuse et heureuse.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, on perd très vite pied et s’en libérer est l’étape, à mon sens, la plus complexe.
      Dés les premières semaines, c’est complètement dingue mais c’est vrai ! Idem, dès les premiers jours, j’ai senti que certaines choses étaient étranges et je ne sais pas pourquoi .. J’ai continué malgré tout.
      C’est beau et courageux que tu aies eu la force de partir et de changer de vie pour ton enfant. Bravo à toi également, tu mérites d’être heureuse !

  5. Gladwood Répondre

    Ton récit me touche d’une certaine manière. Je n’ai pas de compagnon PN, ni même dans le passé… Moi c’est ma propre mère la perverse narcissique. J’ai mis bien des années à le comprendre et ensuite à l’accepter, mais pourtant c’est le cas. J’ai longtemps voulu écrire dessus, car finalement on ne parle que très peu des parents PN, mais j’ai toujours eu peur de le faire, de le mettre à l’écrit.

    C’est assez dur de grandir avec une mère qui ne t’aime que devant les autres, mais qui te rabaisse sans cesse en privé. Je ne pense pas que ce soit plus dur ou moins que d’être amoureuse d’un PN, c’est deux amours différents… Mais je comprends que t’en sortir de cette relation a dû être très dur.
    Personnellement, j’ai quitté la maison mais ça n’avais rien changé. C’était peut-être moins dur, quoi que… Elle aimait me faire culpabiliser sans cesse au téléphone. Je suis partie, je ne donne plus de nouvelles, mais finalement je ne pourrais jamais vraiment avoir « une rupture »..

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Wouah. Alors… Avoir un parent PN, je crois que c’est encore plus difficile parce que tu dois grandir et te construire avec et au travers de ce modèle là. Un parent est sensé t’aimer et te valoriser. Ça a du être terrible pour toi. Malheureusement je crois que même quand il s’agit des parents, pour ta propre santé, tu es obligée de couper les ponts. Et ça doit être d’autant plus dur. Tu devrais l’écrire. On en parle très peu et ça aiderait beaucoup de personnes. Si ça te fait du bien et que ce n’est pas trop dur pour toi, évidemment. Courage. Ton message me touche.

  6. Illyria Répondre

    oui la reconstruction est l’étape la plus complexe… C’est difficile de s’éloigner de personnes comme ça à cause de la culpabilisation justement… Je l’ai beaucoup ressenti ça aussi, et ça m’a freiné pendant de longs mois… Mais une fois que tu as compris, que non ce n’était pas normal, et que oui, tu es bien mieux loin de lui, ça va tout de suite mieux!
    Il est assez impressionnant ce D. en tout cas… C’est bien que tu aies repris confiance en toi maintenant!

    1. Rozie & Colibri Répondre

      C’est tout à fait ça ! L’emprise est une histoire complexe et la culpabilité est l’une des meilleures armes de ces personnes. J’espère que toi aussi tu as repris confiance et que tout va bien !

  7. Sofhy Répondre

    Wao… Ton récit est très émouvant… C’est difficile à vivre les relations comme ça, mais par amour, on s’accroche et on est prêt à aller loin. Tu as bien fait de reprendre ta vie en main. Tu vas trouver quelqu’un qui t’aime pour ce que tu es, et c’est bien là le plus important. Courage !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci. Sur le moment c’est difficile mais on se dit que c’est un temps d’adaptation et puis… Il nous dit qu’il nous aime alors… J’ai trouvé le véritable amour et maintenant tout va pour me mieux ;)!

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