Et après ? La difficile reconstruction.

Magnet

Au soulagement d’en être sortie indemne, à la libération physique et mentale, s’ajoutent des traces indélébiles. Je suis marquée. Cette violence m’a changée, elle a modifié le fond de ma personne. Elle m’a rendue plus dure et plus vulnérable à la fois. Je suis devenue intransigeante.

Il y a des parts de lui que je déteste et que je refuse de retrouver. Vous êtes fumeur ? Vous vous droguez ? Je ne le tolère pas et vous interdit de m’imposer vos addictions. N’essayez pas. Si vous insistez, je m’énerve et transpose la haine qui m’alimente sur vous. Ne vous avisez pas de m’en proposer, ou ne tentez qu’une fois. Dorénavant, quand je dis non, c’est non.

Je ne supporte pas que les volets soient fermés en plein jour. D. occultait souvent l’appartement pour contrer les rayons lumineux qui dérangeaient ses nauséeux éveils tardifs. Je ne connaissais plus que la lumière factice. Je devenais dingue, contrainte au néant alors que j’imaginais le soleil au zénith. Alors dorénavant, interdiction de bloquer les issues. Ca m’angoisse et me rend particulièrement nerveuse.

Je suis inévitablement rebutée par toutes les personnes qui portent son nom. Je grimace à l’idée même de les rencontrer. Je ne pourrais pas leur adresser la parole, les regarder ou encore les toucher. Oui, c’est grave. Mais c’est incontrôlable. D’avance pardon si je vous manque de respect malgré moi juste sous prétexte que vous vous appelez D. Heureusement, son prénom n’est pas si courant …

J’ai peur des hommes quand ils haussent le ton, une peur viscérale. Leurs hurlements s’abattent sur moi comme une pluie de tirs et d’obus, je suis un soldat apeuré en zone de combat. Mon mari a une fois crié sur un collègue de travail, nous étions tout juste en couple. C’était pour rire, une simulation d’engueulade entre bons potes. J’étais présente, et me suis arrêtée nette dans mon activité. L’angoisse m’a avalée. « Et s’il hurle un jour sur moi de cette façon ? » J’ai fui.

Mon beau-frère porte parfois à son poignet une manchette en damier rouge et noir. D. avait le même. Il le portait tous les jours. L’effet que ça me fait, de reconnaître ce bout de tissu au bras d’un autre … Ca m’évoque une sensation étrange et forte de rejet, de dégoût. J’ai irrépressiblement envie de le lui arracher pour le brûler.

Dans les mois qui ont suivi, j’ai pensé à D. et à ce que j’avais subi tous les jours, constamment. J’y pensais dès que j’étais seule : le matin en me préparant, en marchant dans la rue, en nettoyant mon poste de travail, en me douchant, avant de m’endormir. Je remuais sans cesse les mêmes images, les mêmes mots. Je mâchais et remâchais pour tenter de déglutir. J’étais pourtant très heureuse mais j’avais besoin de décortiquer tout ça, de construire mes souvenirs, d’accepter l’inacceptable. Petit à petit, j’ai pris de la distance : je n’y pensais plus que deux à trois fois par semaine.

Je craignais sans cesse de le croiser au détour d’une rue ou dans une rame de métro. C’est arrivé une fois, je l’ai reconnu sur le quai. J’ai senti pâlir ma peau, j’ai vu trembler mes mains. Nous descendions au même arrêt je le savais : il avait choisi un appartement voisin du mien, pour garder le contrôle. Je me suis hâtée de sortir, imaginant le poids de son regard sur ma nuque fragile. J’ai tracé sans me retourner pour immédiatement me doucher en rentrant. Laver les traces de l’énergie malfaisante qui m’enserrait, la regarder couler du siphon aux égouts.

J’ai rencontré une personne qui lui ressemble beaucoup, dans sa manière d’être en public. Il a tout ses bons côtés. Ca me déstabilise. Je me dit qu’il est sympa, je l’aime bien. Tout le paradoxe est là. Rien n’est tout blanc ou tout noir. D. n’était pas une mauvaise personne, et il l’était. Je ne peux pas donner son âme au diable, je ne peux pas penser qu’il n’est qu’un bourreau. Il est beaucoup plus que ça sinon, à quoi me serais-je rattachée tout ce temps ?

Trois ans après, j’y pense encore régulièrement. Il hante ma tête, j’ai besoin d’en parler, il faut que ça sorte. C’est l’une des vocations de ce blog. Je ne pleure plus, je suis passée par une phase d’acceptation et de pardon. J’ai pardonné tout ce qu’il m’a fait pour me permettre de vivre en paix et puis Ophélie m’a contactée. Elle a rouvert les sutures, décuplé ma haine et mon incompréhension. Je ne lui pardonne pas d’en détruire d’autres que moi. Ca me rend folle. J’ai des envies réelles de meurtre, ça ne me ressemble pas.

Il fait partie des tous mes cauchemars. Je rêve qu’il me contraint à l’aimer, qu’il me séquestre, qu’il me poursuit. Je rêve qu’il me tabasse en pleine rue, ou qu’il me viole. Je rêve que je suis obligée de vivre avec lui, qu’il a une emprise sur moi dont je ne peux me débarrasser. La dernière fois, j’ai rêvé que sa meilleure amie me pourchassait. Elle me disait que je l’avais détruit, je répondais « C’est sa parole contre la mienne. » On se battait violemment, je me réfugiais sous un porche, un morceau de verre dans les mains. Quelque chose tombait à terre, elle se retournait et me voyait. C’est ce moment qu’a choisi mon mari pour me réveiller. Je ne saurais jamais laquelle des deux est morte.

D’une manière générale, mon comportement en couple a changé. Il a pris la tournure opposée, maintenant tout doit fonctionner comme je l’imagine. Mon mari en paie les frais et me dit parfois qu’à cause de D. il a hérité d’une Rozie cassée. C’est difficile pour lui d’évoluer avec ce fantôme noir qui m’a conditionnée. Je le voit bien, il a peur de lui ressembler et cultive sa différence. Il a parfois craint de n’être que l’objet de ma reconstruction, craint que je ne le délaisse une fois la tâche accomplie. Il pense que tous mes blocages, notamment sociaux et sexuels, sont le fruit de ma mésaventure. Il aimerait qu’avec lui je n’aie plus peur de rien, que je ne souffre plus d’aucun mal, que je ne regarde plus derrière moi. J’aimerais bien aussi.

Je ne veux plus de D. dans ma vie. J’ai détruit tout ce qui le concernait, des factures portant son nom aux draps que nous partagions. Plus rien ne me rattache à lui si ce ne sont les souvenirs et le traumatisme. On n’oublie jamais rien, on vit avec (*musique*). N’est-ce pas ?

Rendez-vous sur Hellocoton !


8 thoughts on “Et après ? La difficile reconstruction.

  1. Marie Kléber Répondre

    Rozie, merci pour ces mots. Il faut du temps je te le confirme. Ce weekend je terminais un livre « la fille du train ». Je me suis sentie mal à la fin et j’ai compris – il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien. Nos expériences de vie nous changent irrémédiablement.
    Comme toi je ne supporte plus quelqu’un qui fume. Dès qu’un homme se met en colère, je tremble et je revis des instants que je croyais avoir presque oubliés. J’ai pendant longtemps fait les mêmes cauchemars, lui me poursuivant ou moi tentant d’échapper à son emprise.
    Comme toi au départ c’était tout le temps, tout le temps la peur, tout le temps les images, les menaces. Et puis doucement on y pense moins, de moins en moins. Mais ça ne disparait jamais complètement.
    Cela fera 4 ans cette semaine et les images reviennent, l’angoisse, les nuits difficiles.
    Il faut du temps et comme le dit maman délire aussi pourquoi pas se faire aider. J’ai choisi cette option car entre lui et moi il y a un petit garçon et pas facile dans ces cas là de tirer un trait définitif.
    Les interactions ne sont plus quotidiennes et puis j’ai pris du poil de la bête. Aujourd’hui j’arrive à dire stop et à ne plus m’écraser devant lui – il m’a fallut tout ce temps pour retrouver l’estime de moi.
    Courage tu es sur la voie. Se reconstruire est un long chemin, vers la lumière et la paix.
    Je t’envoie de tendres pensées

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci Marie, je t’envoie également de tendres pensées.

      Si ce n’est pas indiscret, tu as choisi de te faire aider par un psychologue ? Ca semble fonctionner ?
      Je sais bien qu’il faudrait que je le fasse … De cette façon ou d’une autre.

      C’est un long chemin, effectivement. Je me demande si ce chemin aura une fin. Pourrais-je, un jour, arrêter d’y penser ? Je ne suis pas sûre. Heureusement, j’ai désormais un mari merveilleux qui sait me changer les pensées à chaque fois que j’en ai besoin.

      Tu es courageuse de supporter d’avoir encore des interactions avec lui. Tu es forte.

  2. Illyria Répondre

    C’est de qui l’illustration du header? De toi? Elle est super magnifiquement belle, bravo!
    C’est toi qui prends toutes les photos pour illustrer tes articles en fait? Félicitations aussi, elles sont toujours chouettes!

    Et sois patiente, il te faut encore plus de temps! On ne se remet pas d’une relation comme ça, laisse faire le temps et l’amour surtout 🙂

    Sinon je comprends pour le prénom, je refuse de sympathiser avec les gens qui ont le prénom d’un mec du même style que D. qui m’a fait souffrir aussi, je ne leur fais pas confiance ^^ (même si c’est stupide on est d’accord)

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oh merci !!! Ca me fait trop plaisir !
      L’illustration est de moi, enfin presque ;). En fait j’utilise des vecteurs libres de droits que je modifie avec Illustrator et Photoshop (sans ça, je suis nulle en dessin). Je suis plutôt fière du résultat !
      Les photos sont toutes de moi oui. J’aime illustrer mes articles avec les objets qui font partie de mon quotidien.
      Merci beaucoup beaucoup pour tes compliments !

      Je suis patiente, je n’ai pas le choix. Ca va quand même bien mieux trois ans après. Je suis quasiment soulagée.

      Haha oui, pour le prénom, c’est stupide mais je crois que ça devient instinctif !

  3. maman délire Répondre

    bonsoir jolie rozie. je pense, et ça n’est que mon avis, que tu devrais voir quelqu’un, pour expulser les derniers chakras. ce blog c’est déjà bien, tu peux expulser une partie du mal. mais ça ne suffit pas. je ne sais si c’est une psychologue, ou quelqu’un d’autre. j’ai eu la chance de rencontrer une sinergéticienne, c’est une personne qui se sert de la médecine chinoise, pour enlever toute sortes de soucis, des blocages, ou des angoisses. Un jour, elle m’a littéralement enlevé un poids sur le cœur. je veux dire physiquement, je l’ai senti partir. C’est une personne très sérieuse, pas un gourou ou quelque chose de ce genre.. je suis quelqu’un de très rationnel au départ, mais là, j’ai été bluffé. peut être une personne de ce type te conviendrait. ce que tu as vécu est lourd, et il serait dommage que ça t’empêche d’avancer dans la vie, même si tu as réussi déjà le plus gros sans aucun doute..

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Bonjour Maman Délire :).
      Tu as raison, ce n’est pas suffisant et je le sais bien. Mon excuse, c’est qu’avant je n’avais pas le temps, et maintenant pas l’argent. En tout cas pas pour un psychologue que je devrais voir toutes les semaines. C’est complètement hors budget.
      Je ne connaissais pas l’existence d’une synergéticienne ! Je me renseignerai.
      Je sais que les énergéticiens existent, et il semblerait que ça fonctionne. Ma soeur et mon père, sujets à de violentes angoisses, vont vraiment mieux depuis qu’ils sont passés par ces praticiens. Comme toi, ils ont vraiment senti quelque chose, un poids, s’en aller.
      Le soucis, c’est que j’ai souvent peur de tomber sur des charlatans. Alors, or le bouche à oreille, je ne mets pas les pieds dans une salle d’attente.

      1. Luciana Répondre

        Bonjour Rozie,

        Ton écrit m’a bouleversée, tans je m’y reconnais. J’ai vécu une relation profondément malsaine. Six ans à se culpabiliser et à se perdre en efforts vains. Six ans au bout desquels on a l’impression d’être inutile au monde et de ne plus savoir ce qu’est le bonheur.
        Ça fait bientôt un an que je fréquente quelqu’un d’autre, et même si je vois très bien qu’il n’est pas comme Lui, je sens peser sur notre relation et sur ses épaules le poids de mes désillusions, de mon ressentiment, de ma révolte… et de ma peur de souffrir de nouveau.
        Se reconstruire prend énormément de temps, et j’espère y parvenir parce que je l’aime beaucoup.
        Pour revenir au conseil de Maman Délire, les consultations avec un psychiatre sont remboursées par la Sécurité sociale (je travaille dans le milieu hospitalier). Faire d’ambler appel à ce professionnel peut faire peur, mais dans les faits le travail effectué reste le même et le portefeuille en souffre moins.
        Quoi qu’il en soit, merci à toi de partager ton vécu avec nous. Pour toutes les femmes (et les hommes) qui passent par des moments aussi difficiles et qui ont, malheureusement, l’impression d’être les seuls au monde.
        Bisous

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Tu parviendras à te reconstruire comme j’espère y parvenir. Il faut beaucoup de temps, mais il faut être aussi accompagnée d’une personne aimante et rassurante, qui sait comprendre qu’on est victime d’un traumatisme.
          Six ans, c’est très long. Je n’ai avec D. « que » deux ans alors j’imagine d’autant plus tes difficultés et ce poids que tu dois porter en permanence.
          Ecrire me soulage énormément, c’est un peu ma thérapie, même si elle ne remplace en rien un professionnel. Si tu as besoin de mettre des mots sur ce que tu as vécu, saches que je publie aussi des témoignages anonymes.
          Je ne savais pas pour les psychiatres, je me renseignerai, merci beaucoup ! Je pense en effet, qu’il me faudrait faire un vrai travail sur tout ça, accompagnée par un professionnel compétent.
          C’est moi qui te remercie d’avoir pris le temps de me lire et de partager quelques mots avec moi. Quand on est dedans, isolé, c’est sûr, on se croit seul au monde … J’ai espoir que mes quelques phrases puissent soulager quelques victimes.

Répondez-moi :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *