L’histoire de Joanna.

Je vous l’ai dit à plusieurs reprises, ma mère est assistante maternelle. Grâce à ce métier, elle a soigné et éduqué 25 enfants en 25 ans de carrière. Elle les a tous profondément aimés. A chaque fois, ça lui déchirait le coeur de les voir partir définitivement. Dans la salle de jeu sont placardées les minois souriants de ces 25 têtes blondes qui lui manquent, de ces 25 têtes blondes avec lesquelles j’ai grandi moi aussi.

Qu’est-ce que cette anecdote à avoir avec l’emprise et la violence psychologique/conjugale ?

25 enfants, ce sont 50 parents. 50 parents à gérer, et si la grande majorité d’entre eux était adorable et cordiale, certaines histoires étaient violentes. Cette violence, nous, en qualité de « famille d’accueil », nous la percevions et la ressentions. Nous ne la comprenions pas avant qu’éclate la vérité, mais le malaise profond qui nous saisissait nous ordonnait la méfiance, et la protection des petits.

Les enfants, dès qu’ils sont en âge de communiquer, racontent. Ils n’ont pas de filtre, et décrivent sans détour les situations de leur vie quotidienne : ce qui se passe entre Papa et Maman, pourquoi ils ont été punis, pourquoi ils se réveillent la nuit .. Parfois, c’est très drôle ! Surtout quand ils répètent mot pour mot les familiarités que leurs parents n’arrivent pas à cacher au sujet de leurs opinions politiques ou dans leurs accès de colère. D’autres fois, c’est plus troublant …

Les nourrissons aussi communiquent. On ressent leur stress, leurs peurs, leurs problèmes. Les bébés malheureux existent et parfois, c’est signe d’un profond dysfonctionnement dans la sphère familiale. Joanna était de ceux-ci. Malgré tout l’amour et la confiance que nous pouvions lui donner, elle restait seule la majorité du temps, comme emprisonnée dans une bulle magnétique qui l’empêchait de découvrir le monde. Je devais avoir 11 ans à l’époque et j’aimais beaucoup jouer avec les petits. Avec elle, je peinais à tisser un lien.

De prime abord, son comportement n’a alerté personne. Les enfants timides existent, les peureux aussi. Ma mère en avait eu un bel exemple avec ma soeur. Il fallait juste attendre qu’elle prenne confiance et ne pas la brusquer. Calmer ses craintes, effacer ses angoisses avec une bonne dose de patience. Très vite, nous nous sommes rendus compte que malgré ça, Joanna était très éveillée. Elle intégrait très vite les choses et plus elle grandissait, plus nous comprenions que son manque de langage était un refus, et non une incapacité.

Ma mère en avertit les parents. Ce jeune couple marié, qui construisait sa maison non loin de la nôtre, était charmant. A plusieurs reprises, ils nous ont invité chez eux, en amis. Ca arrivait régulièrement que des parents remercient le travail de ma mère en invitant sa famille à dîner, en la récompensant de beaux cadeaux, et en gardant contact après les trois ans de garde. « Je crois que Joanna est très intelligente. Il faut peut-être se demander si elle n’est pas surdouée. »

Aussitôt dit, aussitôt fait, les parents testèrent le Q.I de leur première enfant chérie. Le résultat était sans appel : la petite avait les capacités intellectuelles d’un génie. On  mit donc sur le dos de ce trop-plein d’intelligence toutes ses difficultés sociales et on cessa définitivement de se poser des questions sur son comportement étrange.

Quelques mois plus tard, en plein week-end, ma mère reçut un premier coup de fil. C’était la maman de Joanna. Elle avait besoin de parler et la discussion s’éternisait. Ce petit manège dura plusieurs semaines durant lesquelles la jeune femme pleurait systématiquement en racontant à ma mère que son couple battait de l’aile, que son mari devenait violent, commençait à boire, et que la petite était en danger.

Face à cette situation, ma mère était dépourvue d’expérience. Que faire ? Entendre les plaintes de cette femme était un poids terrible et ne faisait pas partie de ses compétences. « Tu n’es pas sa psy ni son assistante sociale », lui répétait mon père. « Dis-lui de se tourner vers les services compétents, et qu’elle te laisse tranquille ! » Il voulait se débarrasser d’elle, parce qu’il sentait bien que la situation empoissonnait notre vie de famille. La maman de Joanna était de plus en plus présente dans nos vies.

C’était le Papa qui emmenait sa fille chez nous touts les matins. Il n’avait rien d’un bourreau, au demeurant, mais l’habit ne fait pas le moine. Il semblait ne pas du tout être au courant des confidences de son épouse et ma mère, de plus en plus mal à l’aise, s’éloignait de lui. Puis ce fût le coup de fil de trop. « Elle vient de me raconter que Joanna est victime des attouchements de son père … Elle veut que j’apporte un témoignage pour un procès. » Le choc.

Quelques jours plus tard, Joanna s’est mise à nous parler, et à nous raconter ce que son papa lui avait fait. C’était des mots d’enfants, c’était flou et précis à la fois. La pauvre petite était dorénavant suivie par des psychologues. Son père ne pouvait plus s’approcher d’elle. Et sa mère semblait de plus en plus instable. Des mois passèrent encore avant que Joanna ne nous en dise plus.

« C’est Maman qui veut que je dise ce que Papa m’a fait.Oui, parce que Maman veut t’aider.Maman m’a dit que Papa était un méchant et qu’il m’avait fait des mauvaises choses. C’est pour ça qu’il a plus le droit de me voir. … Qu’est-ce que t’a dit Maman ?Elle m’a dit que dire tout ça.Elle t’a dire de dire ce dont tu te souviens. Non, elle m’a dit de dire ce qu’elle me répétait. »

Avez-vous compris la fin de l’histoire ? Joanna n’avait jamais subi de mauvais traitement de la part de son père. Après de nombreuses interrogations, sa Maman finit par avouer qu’elle avait forcé sa fille à le dire et à y croire, parce que son mari voulait divorcer et qu’elle ne l’acceptait pas. Si bien que l’enfant ne savait plus ce qui était réel et ce qui ne l’était pas. Les coups de fil à ma mère, ce n’était que des mensonges, de la manipulation. Elle avait usé de la même stratégie auprès de ses parents et de ses beaux-parents, auprès des amis et des collègues de travail. Un jeu trop bien ficelé.

Le papa eut beaucoup de mal à prouver son innocence. Aucune trace de sévices n’avait été retrouvés sur son enfant ni sur sa femme. C’est ce qui l’a sauvé, si on peut dire. Aujourd’hui, Joanna a 14 ans. Elle a grandi dans une famille d’accueil, son père n’a jamais réussi à récupérer sa garde mais la voit régulièrement. Et il s’est vraiment mis à boire. On le voit tous les matins, au bistrot du village. Sa mère a fini par être internée.

A 11 ans, je n’avais pas les mots pour qualifier le comportement de cette maman. Elle avait détruit sa famille et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Je me disais juste qu’elle était complètement folle. Maintenant, si je n’ai pas toutes les réponses, je saisis beaucoup plus d’éléments.

Elle se comportait étrangement pour une victime. Je n’en connais aucune qui ose dire sans détour que son conjoint la frappe, comme ça, à tout le monde, mais pas à la police. Elle était exubérante comme le sont les Pervers Narcissiques sur la scène du monde. Et son mari était fermé et effacé comme le sont les victimes d’emprise. C’était logique.

Je n’ai rien inventé. Joanna existe vraiment, toute comme Coralie, dont je vous ai raconté l’histoire précédemment. Je continue ma chronique sur les violences psychologiques en vous parlant pour quelques semaines des autres. Des autres bourreaux et des autres victimes que j’ai pu croiser dans ma vie, furtivement ou plus profondément. Il y en a quelques uns. Et je voudrais que le monde comprenne que ce n’est malheureusement pas exceptionnel … Et vous, en avez-vous croisé ?


12 thoughts on “L’histoire de Joanna.

  1. Ornella Petit Répondre

    Wouh, c’est un vraiment scénario ! C’est fou de voir à quel point tout peut dérailler et à quel point parfois, nous sommes très loin de nous imaginer ce qui se passe réellement chez les gens.

    Je t’embrasse !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, la vie de certaines personnes est complètement dingue, et passe parfois d’un bonheur sans nom à une machination … Sans nom aussi ! C’est vrai, on est très loin d’imaginer tout ce qui se passe chez les gens, même ceux qu’on croit connaître « par coeur ».

      Je t’embrasse aussi ! 🙂

  2. Illyria Répondre

    Merci de partager avec nous ces témoignages (celui ci et celui de Coralie et ceux à venir), c’est important de parler de ces histoires pour qu’on puisse avoir conscience de ce qui existe…
    C’est fou cette histoire, la pauvre gamine, ça ne doit pas être facile de s’y retrouver avec une mère comme ça… Et pauvre père, ça a dû être très difficile à vivre, de se voir accusé comme ça et d’être éloigné de sa fille sans raison valable…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Malheureusement, des histoires comme ça, il y en a à la pelle. C’est assez dingue de se les imaginer, mais c’est comme ça et ça existe vraiment.

      Oui, ça a dû, et ça doit toujours, être particulièrement complexe de se construire et de grandir dans ce contexte. Les séquelles sont énormes et inévitables !

  3. l0uanne Répondre

    C’est tellement triste comme histoire, surtout que le père n’a même pas pu récupérer la garde de sa fille, alors que si j’ai bien il avait rien fait au final.
    Je comprend la réaction de ta mère, c’est pas évident de savoir quoi faire dans cette situation. On a l’exemple d’une amie dont le compagnon est violent et en plus de s’en prendre à elle, il s’en prend aux enfants aussi mais elle veut pas partir et cherche des excuses. On a déjà essayer de lui faire entendre raison mais rien à faire et de notre côté on peut rien faire de plus

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Il n’avait rien fait de mal, effectivement. C’est bien triste tout ça … Je n’imagine pas comment il a du, et doit encore, vivre tout ça.

      Quelle tristesse pour ton amie ! A part lui tendre la main, c’est vrai, vous ne pouvez rien faire de plus …
      Sauf si vous constatez qu’elle et les enfants ont des traces. Auquel cas, vous pouvez sans doute prévenir les services compétents (assistance sociale, police, ou autres) qui, je l’espère, les mettront tous en sécurité.

  4. Pétale Répondre

    Bonjour Rozie,

    Je ne suis pas étonnée que des personnes puissent mal agir, mais je trouve grave de mentir sur des actes aussi graves. Je trouve que ça n’aide personne et au contraire ça peut décrédibiliser les personnes ayant vraiment été victimes de ces actes graves.

    Par rapport aux pervers narcissiques, cette appellation n’existe apparemment pas en psychologie d’après cet article « Je suis victime d’un pervers narcissique » sur le site « vergiberation.wordpress.com ».
    Apparemment les pervers sont forcément narcissiques mais ne manipulent pas consciemment les autres, ils le font inconsciemment, ce qui à mon avis n’est pas le cas de cette femme. Je pense qu’elle n’est pas perverse.

    Du coup cette femme est peut-être juste une sadique ou et une psychopathe –qui est égal à « personnalité/trouble antisocial » = sociopathe, en fait je crois que les 4 appellations-psychopathe, personnalité antisociale, trouble antisocial, et sociopathe- veulent dire la même chose–
    (et ou mais ça revient presque au même -sauf que ce n’est pas vraiment quelque chose de reconnu par la médecine et ou la psychologie à mon avis- une « simple » manipulatrice) Peut-être qu’elle a fait ça car sa fille était surdouée et qu’elle voulait la « garder » pour elle seule afin de flatter son ego.

    Bien sûr, ça ne justifie ni n’excuse ses mensonges, mais cela peut peut-être l’expliquer.
    Elle a détruit deux personnes : le père et la fille.

    Je ne sais pas si le fait de mentir à la justice et de manipuler les gens est condamné par la loi/justice, en tout cas je pense que ça devrait l’être parfois-voir tout le temps- surtout lorsqu’il s’agit d’actes aussi graves.
    Je pense que cette femme n’était pas « folle » et de toute façon je pense qu’elle n’a et n’avait pas sa place dans un hôpital psychiatrique- (je suppose que lorsque tu dis qu’elle a été internée, c’est de cela dont tu parles) qui est à l’origine plutôt là pour soigner les personnes atteintes de maladies mentales, même si à mon avis ça doit être une ambiance assez spéciale, négative et oppressante (tant pour des personnes non atteintes de maladies mentales que pour le personnel et les personnes atteintes de maladies mentales)- mais plutôt en prison.

    Cela dit , j’ai une image assez négative des hôpitaux psychiatriques-il y a certaines choses comme ça, j’ai des images négatives sans que cela me concerne et sans l’avoir vécu – donc je pense qu’elle a dû « purger sa peine » d’une certaine façon.

    Souvent, en se remémorant les « indices » j’ai remarqué qu’on se dit souvent-enfin pour ma part- que c’étaient justement des indices et que tout est « logique ».

    Bises.

    Pétale

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Bonjour Pétale,

      Est-elle ou n’est-elle pas une PN ? ..

      De ce que je sais et de ce que j’ai vu, les PN n’ont effectivement pas conscience de « ce qu’ils font » mais ça ne veut pas non plus dire qu’ils n’ont conscience de rien. C’est à dire qu’ils n’ont pas conscience d’à quel point leurs gestes vont détruire, mais qu’ils ont tout à fait conscience de les commettre. Les PN se croient toujours être les victimes, et pensent toujours qu’ils sont dans leur bon droit.

      Alors, pour ce cas-là, je pense que si elle n’avait pas conscience d’à quel point elle faisait quelque chose d’horrible et de destructeur, elle avait parfaitement conscience de son pouvoir sur les autres …

      A mon avis, quand elle appelait ma mère, et les autres, même si elle mentait, elle était tout de même persuadée d’être une victime à secourir …

      Pn, ou pas, cette histoire est tout de même dingue !

      Pour ce qui est de l’hôpital psy, je ne sais pas si elle y avait sa place … Ca doit être particulièrement difficile à gérer. Difficile pour la justice et pour les proches de faire le bon choix. Terrible. Finalement terrible pour elle aussi puisqu’elle a couru à sa perte …

      Effectivement, elle a purgé sa peine, mais d’une façon différente.

      Oui, quand on a pris du recul sur la situation, qu’on se remémore tout ce qui s’est passé, on trouve toujours une logique. On ouvre les yeux. Ou on se berne, parce qu’on a besoin de classifier ce qui s’est passé.

      Des bises à toi aussi, 🙂

  5. zenopia Répondre

    Quelle horreur ! Quelle triste histoire… et quel gâchis :/
    J’ai beaucoup de mal avec les personnes qui utilisent leurs enfants comme otages… je crois que les enfants devraient toujours être protégés de tout ça…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tu as raison, ils devraient toujours être protégés. Malheureusement, on ne peut pas les protéger de leurs propres parents. Pas toujours.

      Moi aussi, j’ai du mal … Je ne comprends pas bien. Je trouve ça … Egoïste. Malheureux. « Sale ».

  6. Marie Kléber Répondre

    C’est atroce. Aussi bien pour le père que pour l’enfant.
    A une époque de nombreuses mères faisaient cela pour récupérer la garde de leurs enfants en cas de divorce. Du coup aujourd’hui ça devient plus difficile pour les mères de prouver quand leur conjoint est toxique. La folie des mères contre les droits des pères.
    Oui les enfants sont très réceptifs – il faut toujours être attentifs à ce qu’ils disent.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, c’est horrible.

      Je ne savais pas que ça se faisait à une époque … C’est bien triste.
      Il faut être sacrément égoïste pour faire subir tout ça à sa famille, à ses enfants, « seulement » pour avoir la garde complète … Les pères ont des droits aussi. Au même titre.

      Oui, on apprend beaucoup de choses avec les enfants !

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