Récit d’une dispute anormale : j’ai peur.

Masque

On se dispute encore. Ca dure depuis un moment déjà. Peut-être une heure. Tu attends quelque chose de moi mais je n’arrive pas à comprendre de quoi il s’agit. Je suis là, recroquevillée contre le mur de la cuisine, dans un coin entre la table et le four. Cet endroit m’apporte une illusoire sécurité. Debout devant moi, tu coinces ma fuite.

J’essaie d’oublier ta présence, la tête courbée sur mes genoux, les mains sur ma nuque. Je garde le silence. Mon coeur bat la chamade. Je me tais et ça te rend fou. Au début tu cries, tu hurles, tu vocifères. « Mais réponds-moi, bordel ! » Quelle était ta question, déjà ? Ah oui. « Tu me quittes ? » Je ne peux pas répondre. Je ne veux pas dire oui, je ne peux pas dire non.

Tu es impuissant face à mon silence. Mon refus de communiquer t’isole, t’écarte de moi et ça, tu ne supportes pas. Habituellement tu t’arrêtes puis tu te mets à pleurer en te vautrant par terre, pour m’obliger à te ramasser à la petite cuillère. Ca dure des heures, mais ça passe. Cette fois, c’est différent.

Tu deviens froid. « Dis-moi que tu me quittes. » Tu répètes cette phrase, en boucle. Tu m’éprouves. « Dis-moi que tu me quittes ». Je reste de marbre mais à l’intérieur, je suis pétrifiée. Tu m’assènes de ces mots assassins comme d’autant de coups de canifs fantasmés. Le ton de ta voix change encore. Tu me menaces. La tension monte, je me raidis. Tu veux que j’avoue. Je tiens bon mais j’ai peur. Une peur sourde qui tape dans mes orbites inquiets de revoir ton visage en colère.

Tu accélères le rythme. La phrase se déforme sous ton débit. « Dis-moi que tu me quittes. Dis-moi que tu me quittes. Dis-moi que tu me quittes. » C’est de la haine et je l’intériorise. Je suis sous ta coupe, elle coule sur mon crâne et m’enlise. Je suis paralysée. « JE NE PEUX PAS PARLER ». Je le crie dans ma tête. Je te supplie d’arrêter, demande à Dieu ce que j’ai fait pour mériter pareille torture, mais personne ne m’entend. Je suis seule.

Face à ma résistance, tu crises. Tu te déplaces dans tout l’appartement, hurlant à la mort des insanités que je ne retranscrirai pas, frappant les murs de tes poings insensibles. « Les voisins vont l’entendre ». Oui, et c’est à dessein que tu le fais.

Je profite de ton éloignement pour me relever. Je porte un peignoir, je suis nue en dessous. A peine ai-je le temps de bouger que tu reviens à la charge. Ton corps entier semble me menacer alors je ne réfléchis pas, c’est l’instinct qui parle. « Il faut que je l’effraie ou il aura ma peau ». Je te saute dessus, les poings en l’air, et m’arrête avant de te toucher. Ma tentative échoue, tu n’as pas peur. Tu me saisis les poignets et me secoues de toutes tes forces en hurlant. L’attache de mon peignoir lâche, je suis nue. Tu ne desserres pas ton emprise et continue de me secouer. Tu me violes du regard et ma rage monte. Je suis impuissante, tu es plus fort que moi. Cette perspective me dégoute de moi, me dégoute de toi. Tu me débectes.

Enfin tu desserres. Je me dégage et cours dans la chambre. Je me cache sous la couette comme une enfant. Je pleure, je tressaille, j’ai la trouille, j’ai mal. Je suis malade (*musique*). Je suis une petite fille qui cherche du réconfort sous la couverture que tu m’arraches, gueulant si fort que tu me craches à la figure. Tu saisis mon bras, me retourne, et ton poing vient s’abattre à quelques centimètres de mon visage. Ca veut dire « Je peux te frapper si je veux. » Un avertissement horrible et pernicieux. Tu t’en vas satisfait, et me laisse seule face à ma terreur.

Maintenant tu téléphones. Et tout d’un coup, tu pleures toi aussi. Tu racontes que je te malmène, que je te traite pire qu’un chien, que je jubile de te rendre si malheureux. Tu respires mal. Je comprends que tu parles à ta mère. Tu m’insultes. « C’est une salope castratrice. » Tu dis des mots qui encore aujourd’hui sont des plaies béantes, des mots qui pourrissent dans mon esprit. Des mots qui me hantent et me transpercent parce qu’ils me définissent aux yeux de quelqu’un, des mots dont je ne peux me défendre.

Morte de honte, je décide de m’habiller. C’en est trop, il faut que je m’en aille. Certains de mes anciens amis habitent à deux pâtés de maison. Tu me vois et tu m’interceptes. « Tu vas où ? Tu restes là ! » Je me mets à hurler moi aussi. « Laisse-moi partir ! » J’arrive jusqu’à la porte, je l’ouvre. Tu m’empoignes mais je suis déjà dans le couloir. Je parle fort. « Lâche-moi ! » Un voisin m’aidera peut-être. Ca t’effraie. Tu cèdes.

Je descends en trombes l’étage qui me sépare de la rue et marche d’un pas vif. Je pleure, et je téléphone à mon amie des sanglots dans la voix. « Je peux venir ? – Oui … Oui, bien sûr, je t’attends. » Sur le chemin, mon téléphone vibre sans cesse. Toi, toi, toi. Je ne décroche sous aucun prétexte. Ton frère m’appelle aussi. Et puis ta mère. Je n’ai pas la force de m’entretenir avec elle, pas après ce qu’elle a entendu.

J’arrive chez mon amie. Elle m’ouvre la porte, me demande pourquoi je pleure. Je lui explique. Mon téléphone tremble toujours. Ma boite vocale s’emplit de messages épars. Tu pleures tout son soûl : les premiers mots s’excusent, me supplient de revenir, m’enjôlent. « Tu es la femme de ma vie, je te demande pardon. Je ne recommencerai plus. J’ai besoin de toi, reviens, s’il te plait. » Plus la bande sonore défile, plus tu te mets à genoux. « Décroche, s’il te plait, décroche. Rappelle-moi, il faut qu’on parle. Je ne te ferai pas de mal. » Puis le chantage arrive. « Je vais me suicider. Je me tue si tu ne reviens pas. » Tu ne le feras pas même si j’aimerais bien.

« Tu devrais dormir ici. N’y retourne pas. » Mon amie a peur mais je refuse de rester chez elle. Il est minuit, j’ai cessé de pleurer. Ce soir, je vais me coucher dans mon lit quoiqu’il advienne. Et puis si tu es vraiment mort, comme semble l’indiquer la tranquillité inédite de mon mobile, autant que je le sache. Mes pieds foulent le sol à pas lents, je respire le calme de la rue, je mets du plomb dans mes idées. J’entre dans l’appartement avec la ferme intention d’en découdre, mais je ne retrouve qu’une larve molle sur le canapé. Tu ne dors pas, tu gémis et je te trouve pitoyable. Je te dis que je vais me coucher, et referme sur toi la porte de la chambre. C’est fini pour aujourd’hui.

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12 thoughts on “Récit d’une dispute anormale : j’ai peur.

  1. maman délire Répondre

    mon dieu….

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Pas facile de se dire que c’est possible, je sais ..
      Ta réaction me « rassure ». Ca veut dire que je n’ai pas imaginé que c’était violent.
      Ca l’était vraiment.
      Tu sais, quand on n’a jamais vécu en couple avant ça, on a tendance à croire que tous les couples vivent ça .. D’autant plus quant, après, il y a une période d’accalmie.

  2. MissTexas Répondre

    Pfiou, c’est raide…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      C’est raide, oui. Et pourtant, je n’étais pas une femme battue.
      Souvent, quand j’explique que j’étais victime de violences sans être frappée, les gens pensent que j’en fais des caisses. Que je me fais plaindre. Que « c’est bon, c’est juste que ça s’est mal passé, et c’est tout ».
      J’espère qu’avec ce récit, pas du tout inventé, ils se rendront compte de ce qui se passe vraiment à l’intérieur. Et d’en prendre la mesure.

  3. Marie Kléber Répondre

    Ce qui est le plus dur, tenir, face aux menaces, face à cet air de chien battu, d’homme complètement perdu, qui sans nous ne peut rien, alors que quelques minutes à peine, il nous traitait comme une moins que rien.
    Merci de partager ces maux, cette étape de ta vie délicate Rozie, même si c’est dur à lire.
    J’y suis retournée plusieurs fois moi aussi et j’ai aussi cédé pas mal de fois, me disant qu’en étant gentille, tout rentrerait dans l’ordre. Je me souviens que dès que je pleurais, dès que je sentais que je tombais, il prenait un malin plaisir à m’enfoncer davantage. Chaque fois qu’excéder, je quittais la maison, c’était les menaces et son imposante silhouette devant la porte, faisant barrage. Et puis dès que je m’excusais, tout rentrait dans l’ordre. Je crois que je le faisais pour avoir la paix – une paix bien éphémère mais qui me permettait de respirer avant la prochaine crise.

    Dès que quelqu’un me dit qu’elle (ou il) a peur de son conjoint, je tire la sonnette d’alarme. Pour moi c’est un signe qui ne trompe pas…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ca me fait un bien fou de l’écrire. J’en pleurais de soulagement. Au delà de ça, j’espère que ça pourra aider un peu.
      Je n’en pouvais plus de m’excuser. Je le faisais comme toi, pour avoir la paix. Et puis, je n’ai plus réussi à faire taire ma raison. Je préférais qu’il me tue plutôt que de lui dire ce qu’il souhaitait entendre une fois de plus. Voilà pourquoi je gardais le silence. Voilà pourquoi la violence a monté d’un cran.
      Avec le recul, je trouve que l’acte d’y retourner et plus courageux qu’autre chose. On y retourne pour ne pas perdre notre vie. Parce qu’abandonner, même si c’est salutaire, sur l’instant, c’est tout perdre. Je n’encourage évidemment aucune victime à y retourner, mais je comprends sincèrement.

      Tu as raison, c’est un signe qui ne trompe pas. Je ne sais pas pour toi, mais moi, j’ai développé un radar. Je le sens, quand une personne n’est pas sécurisée face à son conjoint, même si elle fait illusion. C’est sans doute parce que j’usais des mêmes supercheries ..

  4. SweetieJulie Répondre

    J’en ai la nausée et les larmes aux yeux… Mon Dieu… Personne ne devrait vivre ça. Merci de le partager, de trouver la force d’écrire ces maux ici et de nous raconter un épisode difficile de ta vie.
    Je souligne ton courage, et la force dont tu as fait preuve pour y retourner… Je ne peux m’empêcher de me demander « Pourquoi ? » mais je connais la réponse. Etait-ce l’espoir que tout se calme et qu’il dise vrai dans ses mensonges ? Etait-ce ce sentiment de mériter ce qui se passait, et l’accepter, se dire que c’est normal ? Face à la violence physique qui menace de s’abattre sur toi, tu te découvres violente aussi, comme une façon de survivre, montrer que tu ne le laisserais pas faire sans résistance…
    Dans ses mots, il voulait pourtant te faire porter le chapeau, te donner le mauvais rôle, et ça me révolte. Il n’assumait pas sa violence qui malheureusement déteignait sur toi. Tu as eu le courage de partir, de te sortir de tout ça. Je suis heureuse de lire que tu n’étais pas seule…
    Je t’embrasse, Rozie… tout en douceur.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup Julie.
      Ce qui est terrible, c’est surtout de sentiment de devenir affreuse et méchante. Il me disait tout le temps que c’était moi le problème. Je savais que c’était faux, mais de me découvrir violente par survie, ça brisait toutes mes convictions profondes.
      Je ne savais plus qui j’étais.

      Comme je le disais à Marie, on y retourne aussi pour soi. Pour se prouver qu’on est plus fort que ça, qu’on ne se laissera pas abattre, qu’on ne lâchera pas. C’est stupide, mais qu’est-ce que j’en avais besoin …

      1. SweetieJulie Répondre

        Juste envie de t’envoyer beaucoup d’amour, même si ce n’est que par écrans interposés <3

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Oh, merci beaucoup, c’est adorable !
          Par écrans interposés ou non, je le reçois en plein coeur et te le renvoie.
          <3

  5. De l'encre sur nos silences Répondre

    À te lire j’en perds mes mots, je voudrais te dire à quel point tu me bouleverses, à quel point chacun de tes articles à sur moi l’effet d’une gifle. Un court moment, qui te rappelle le quotidien terrible et inhumain de beaucoup trop de femmes… Quand on n’a pas de femmes victimes de violences conjugales dans notre entourage ou du moins qu’on n’en a pas conscience, c’est un sujet qui nous semble très lointain. Un peu à la manière du « ça n’arrive qu’aux autres »… Et pourtant… Pourtant ça touche tant de personnes, tellement plus que ce qu’on croirait. Tu n’as sans doute pas conscience du pouvoir de tes mots. J’y vois un véritable talent… Tu me touches en plein cœur avec tes mots, j’ai l’impression de voir la situation défiler sous mes yeux, de ressentir moi-même les sentiments que tu décris si justement. Je suis persuadée que tu aides grandement les victimes qui ont la chance de lire tes articles. Mais au-delà de ça, tu nous rappelles à toutes et à tous que non, ça n’arrive pas qu’aux autres… Alors merci Rozie, de me l’avoir rappelé et de m’y avoir à nouveau sensibilisée!
    Je te souhaite de réussir à panser tes cicatrices et te reconstruire.
    M.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je te remercie (encore) pour les gentils compliments que tu me fais. Ca me touche beaucoup.

      Je croyais aussi, avant, que « ça n’arrive qu’aux autres ». On pense à ceux qui vivent dans la misère, on imagine des taudis, de l’alcoolisme, des personnes traumatisées. Alors que ça peut être là, tout prêt, dans toutes les sphères sociales. Personne n’est à l’abri.

      Je suis heureuse d’avoir quand-même réussi à te re-sensibiliser, toi et quelques autres … J’ajoute ma pierre à l’édifice.

      Merci.

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