Mon conjoint n’accepte pas que je gagne plus que lui.

Le dragon

Si certains signes avant-coureurs auraient dû m’alarmer, la violence conjugale a sonné à ma porte à un moment précis.

C’était un après-midi de septembre. Ensemble depuis plus d’un an, nous vivions sous le même toit depuis deux mois : les deux meilleurs mois de notre relation. Nous travaillions pour la même enseigne, au même poste, mais pas dans le même point de vente. J’avais eu l’idée de postuler là-bas grâce à lui, parce qu’il y travaillait et que l’entreprise recrutait.

Je venais de terminer ma journée. A l’époque, j’oeuvrais à mi-temps et tout se passait bien. Ca durait depuis six mois et j’adorais ça, me rendre utile, réussir, m’améliorer chaque jour. Je me levais tous les matins avec l’envie de faire mieux et avais l’oeil au détail, j’étais organisée. Ca me plaisait de bosser. Les managers l’avaient remarqué et la rumeur circulait : ils cherchaient des nouveaux membres pour l’équipe d’encadrement.

Cet après-midi de septembre, on  m’enjoignit à rester un peu plus. Ils avaient quelque chose à me demander. Je trépignais à l’idée qu’ils m’aient choisie, moi. « Ca t’intéresserait de devenir team-leader, à temps plein ? » Evidemment, je n’ai pas décliné l’offre. Mon salaire allait doubler ! A 20 ans à peine, après six mois seulement, je montais en grade ! J’étais ravie, et fière. Je voulais l’annoncer à la Terre entière. Mon premier réflexe : envoyer un message à mon petit-ami D. pour lui annoncer. Bonne nouvelle (*musique*) !

Sa réponse ne se fit pas attendre. « C’est dégueulasse. »

Quel choc, j’en étais bouche bée ! Je n’ai pas compris sa réaction. Certes, il était jaloux que j’accède à cette place avant lui, alors que j’étais arrivée après. Il était blessé, soit. Mais cela empêche-t-il  de féliciter sa compagne ? Cela exclue-t-il  de dire « Bravo mon coeur, tu as réussi là où pour l’instant, j’échoue » ? C’est ce que j’aurais fait, par amour pour lui.

J’ai tenté d’améliorer les choses, en lui montrant les points positifs. Nous serons plus à l’aise financièrement, nous pourrons nous faire plaisir, nous envisagerons l’avenir plus sereinement … Tout n’était pas fini pour lui, il pouvait encore espérer une promotion ! Et quoi, c’était à moi de lui remonter le moral alors qu’il ne me témoignait pas une once de sympathie ? Le problème était ailleurs. Il disait se sentir humilié. « Tu me castres en gagnant plus que moi. Ce poste me revient de droit. Donne-moi la place. N’accepte-pas. Démissionne. »

Ce soir de septembre, j’ai vécu une première crise. Il a boudé, il a crié, il a pleuré. Il m’en a terriblement voulu, et m’a fait culpabiliser. « Tu vas détruire notre couple. » Malgré tout, je n’ai pas cédé. J’ai refusé pour la première fois de l’écouter. S’en suivront de longs mois de culpabilisation, de crainte, de crises de plus en plus violentes, d’humiliations, de harcèlement.

Il ne réussit pas à passer outre, ma réussite était un affront insurmontable et sa vision machiste de la chose me froissait. C’aurait été me renier que d’accepter son caprice. Si j’acceptais ça, j’accepterais plus tard de lui sacrifier tous mes projets personnels, toutes mes soifs de réussite et de carrière, tout ce qui ferait de moi une femme indépendante. Peut-être notre différence d’âge l’offensait-elle davantage dans cette situation : j’avais trois années de moins et j’étais déjà récompensée.

Je comprenais sa désillusion. C’était somme toute assez naturel d’être triste et désappointé, mais plutôt que de se remettre en question, il rabaissait mes compétences. « Tu fais tout moins bien que moi, je suis excellent et toi t’es novice ! » Comment pouvait-il le savoir, il ne travaillait pas avec moi ! Il se mit à compulsivement me questionner sur nos procédures, dans l’idée de me prouver qu’il était plus apte à soutenir les charges qu’on allait bientôt m’octroyer. Dès que je parlais de travail, il me reprenait ou me demandait de me taire, et lorsque je n’en parlais plus, il m’accusait de vouloir lui cacher des choses.

Il s’enquit de se servir de moi pour en apprendre plus sur la société. Mon nouveau contrat stipulait que je ne devais pas dévoiler les secrets de l’entreprise et mon responsable, au courant de ma situation familiale, me prévint : « Tu ne dois pas parler à D. de tes responsabilités, il doit rester à sa place d’employé polyvalent et ne doit rien savoir de tout ça. » Or D. ne l’entendit pas de cette oreille et face à son harcèlement lancinant, je lui cédais. Il m’obligea à lui apprendre nos techniques de management, nos procédures de commande, nos chiffres … Et je tremblais qu’un jour mes supérieurs l’apprennent.

D. souhaitait me porter à défaut : tous les moyens étaient bons pour que je démissionne voire mieux, que je me fasse virer. J’étais obligée de garder mon téléphone sur moi et de répondre à tous ses messages, messages qu’il m’envoyait sans relâche durant mes heures de travail. Je devenais folle et hurlais de colère, seule dans le restaurant, tous les matins. Mes larmes ne séchaient qu’à l’arrivée de mes collègues, quelques heures plus tard. Il souhaitait m’empêcher de travailler, et il y réussissait.

Ce manège affreux dura huit mois, après quoi j’acceptais de me rétrograder et de redevenir employée polyvalente. Notre couple n’était plus qu’un champ de mines et j’espérais que cette décision qui me coutait tant calme le jeu. J’étais surmenée, épuisée, à quelques pas du burn-out professionnel et personnel. Il avait eu ce qu’il voulait mais loin de le réjouir, cet évènement l’énerva plus encore. « Ca ne me fait même pas de bien que tu sois rétrogradée, t’as cassé ça aussi. Il faut que tu quittes l’entreprise. Démissionne pour de bon. » Le cauchemar continuait.

Cinq années ont passé depuis ce jour. L’écrire m’apaise un peu, tout en ressassant le mal qui jadis broyait mes entrailles. Je comprends petit à petit le mécanisme qui m’a amenée à accepter cette situation, à me dire « ce n’est qu’une dispute, rien d’autre » chaque jour. Peut-être qu’en lisant cette histoire, on se dit que ce n’est pas grand-chose. Mais je crois que « pas grand-chose » n’est jamais un bon début, n’est-ce pas ?

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16 thoughts on “Mon conjoint n’accepte pas que je gagne plus que lui.

  1. […] y a deux semaines, je vous racontais comment la violence s’est subitement créée une place au... rozieetcolibri.com/2016/08/29/il-m-isole-et-regne-sur-ma-vie
  2. Marie Kléber Répondre

    A force de « pas grand chose » on finit par se laisser emprisonner par ce genre de personnes. Tu as eu raison de ne pas plier. Son chantage est odieux.
    Bravo d’avoir pu le quitter aussi. C’est un cap délicat mais o combien libérateur.

  3. Themetis Répondre

    Euh, je vais te répondre en bonne féministe que je suis : C’est quoi ce con?

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Hahaha, et oui, je sais … Je me dis ça moi aussi, maintenant !

  4. AccroEnDroit Répondre

    Il y a encore des hommes qui pensent que si leur femme gagne plus c’est mal. Rien n’excuse ce qu’il t’a fait. J’espère que tu t’en es sortie et que tu ne portes pas encore (trop) les séquelles de cet épisode de ta vie. Bises 🙂

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci 🙂 !
      Je m’en suis très bien sortie. Quant aux séquelles, elles s’effacent avec le temps !

  5. Sophie Reach Répondre

    Je suis choqué que votre ex vous ai fait subir tout ça juste parce que Monsieur se sentait humilié que vous gagniez plus que lui ?!!!! En plus d’être macho, je le trouve égocentrique et narcissique. Je suis contente que vous ayez trouvé un autre travail et surtout un autre compagnon. La page est tourné il ne vous reste plus qu’à être l’auteur de votre vie 🙂 bon courage pour la suite et j’attend avec impatience l’article qui traitera de votre sauveur ^^ <3

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je vous remercie !
      Et oui, il faut de tout pour faire un monde, et les personnages néfastes ne sont pas en reste.
      Rendez-vous lundi prochain pour le premier article traitant de l’amour de ma vie <3 !

  6. Melgane Répondre

    Et ensuite que s’est-il passé ? Tu as démissionné ou tu l’as quitté et tu as réussi à encore monter en grade ?
    C’est fou quand même qu’il y ait encore ce genre de personne aujourd’hui (et à ce point-là !).

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ensuite, j’ai démissionné pour une nouvelle entreprise et je l’ai quitté. Mais cette phase d’acceptation a pris encore quelques mois … Difficile de s’en sortir !
      Oui, c’est incroyable. D’autant plus qu’on ne peut jamais penser que ces personnes sont horribles. Elles ne sont pas que ça. Elles sont .. Insaisissables.

  7. Maryssa Répondre

    Mais c’est effroyable….!!!! Bien sûr que si c’est quelque chose…!
    J’ai tellement du mal à me dire que c’est réel, que des personnes peuvent être comme ça!
    Comment tu t’en ai sorti?

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Moi non plus je ne pensais pas que ce genre de personne existait ailleurs que dans les films ! Il se trouve qu’ils sont en fait nombreux.
      C’est mon amoureux actuel qui m’a véritablement sortie de là, mais ça .. Je vous le raconterai plus tard !

  8. Illyria Répondre

    C’est triste…. :/ Tu fais bien d’écrire cette histoire pour prendre du recul dessus et que tu y voies plus clair et que tu comprennes mieux. Félicitations pour le chemin que tu as parcouru depuis!

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci 🙂 !
      Ecrire est thérapeutique, j’en ai besoin pour déconstruire son emprise et reconstruire mes souvenirs.

  9. Pandora Répondre

    « Ce n’est pas grand-chose » n’est absolument pas ce qui vient à l’esprit quand on lit ton histoire. C’est tout l’inverse. C’est horrible ce qu’il t’a fait. Je suis vraiment désolée que tu ais eu à vivre ça.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup, ça me soulage de lire que je ne suis pas la seule à trouver ça .. Comme ça. Il m’arrive encore de me demander si la folle dans cette histoire, ce n’est pas moi, si je n’ai pas tout inventé, s’il était vraiment si horrible. C’est agréable de se rendre compte que non.

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