Sa dépendance à la drogue et moi.

Allumettes

« J’veux pas de ta clope. » Voilà une campagne de prévention anti-tabac qui a profondément marqué mon enfance. Ils sont venus à l’école avec leurs autocollants et leurs pin’s, pour nous démontrer, le temps d’une demie-journée, les ravages de la cigarette.

Le souvenir du poumon de papier encrassé que l’animateur tenait avec virulence entre ses doigts haut perchés achevait de bannir la clope de mon esprit. Fumer, c’est mal. Cette conviction ne m’a jamais lâchée et c’est avec une fierté certaine que je racontais devant toute la classe que mon père, ce héros, avait arrêté de fumer pour moi, à ma naissance, sous les applaudissements chétifs des petites têtes blondes.

Lorsque j’ai rencontré D., mon petit-ami violent, il fumait déjà plus que de raison. Son appartement empestait, la toiture blanche virait à l’ocre et le sol était parsemé d’herbe. D. ne pouvait pas sortir sans briquet, feuilles, filtres et tabac. A chaque instant de liberté, il enchaînait les cônes informes. Au commencement, son addiction ne me dérangeait guère : allez trouver un seul jeune homme qui ne fume pas aujourd’hui, ne serait-ce qu’occasionnellement ! C’est peine perdue. J’acceptais donc les arrêts forcés au bureau de tabac, le goût amer de nos baisers et ses ongles jaunis. On a tous des défauts.

Et puis un soir, j’ai découvert qu’il fumait aussi autre chose, du cannabis. « C’est de temps en temps, pour décompresser. On se fait plaisir avec mon frère, mais les parents ne doivent pas le savoir. » A première vue, rien de très alarmiste. C’est une drogue douce, ça va. Je ne connaissais rien à cet univers et j’avais l’impression d’être en terrain illicite. Cette sensation de danger me troublait. « Tu veux essayer ?Non, je ne fume pas.Essaye, c’est sympa, il ne t’arrivera rien. Non. » Il était là, devant moi, effritant sa barrette d’un geste déjà trop automatique, à me baratiner. Et je l’ai cru.

Au fil de nos soirées amoureuses, il devint de plus en plus insistant. Ca lui tenait à coeur que je tente la chose, que je me laisse aller, qu’on s’amuse ensemble tels les Bonnie & Clyde des temps modernes. « T’es trop prude, ça va, y a rien de grave, c’est marrant ! » J’envisageais mal ce qu’il y avait de fun quand je le voyais devenir guimauve, s’affalant de la pire des façons sur la chaise abîmée, à rigoler devant toutes les grasses blagues de South Park (*musique*). Je n’étais pas dedans, c’est peut-être ce qui faisait défaut.

Alors un soir, j’ai tenté le diable. J’ai innocemment posé le carton sur ma lèvre et ai tiré avec circonspection : je me suis étouffée dès les premières secondes. La fumée épaisse descendait dans ma gorge et brûlait tout sur son passage, c’était insupportable. Elle débarquait dans mes poumons et mon diaphragme affolé se contractait pour en dégager le poison. Je toussais mais en inhalais tout de même assez pour en ressentir les effets pervers. Instantanément, je me sentais peser. Je voulais me coucher, m’endormir ; je n’étais plus tout à fait maître de mon corps et ce sentiment d’insécurité ne m’apaisait pas. J’ai détesté. Pour que D. me laisse en paix, j’ai raconté que ça ne m’avait rien fait. « Il faut le faire plusieurs fois pour prendre le coup. » Soit, ce sera sans moi.

Cet échec le gênait beaucoup. Plutôt que de me faire relativiser, il avait attisé les flammes de mon aversion pour la chose et surtout, il ne m’avait pas rendue dépendante. J’étais contre, point final. D. ne se privait pas de fumer en ma compagnie mais mes quelques réflexions l’agaçaient. Les mois passaient et ces moments de détente devinrent quotidien, pour atteindre une vitesse de croisière de quatre par soirée. « J’en ai besoin pour vivre. » Plus tard, j’ai dû l’accompagner quand il partait s’approvisionner, pour ne pas qu’il soit seul face au dealer.

Son addiction atteignit des sommets quand un soir, il me fit une crise monumentale parce qu’il n’avait plus de tabac. On était dimanche, impossible d’en trouver dans le quartier à une heure si tardive. Je le sermonnais : « Pourquoi n’en as-tu pas pris hier ?Parce que j’ai pas de fric !Tu n’en as pas plus ce soir, du fric !! » Nous avons dû sortir la voiture, à une heure du matin, pour atteindre le seul bureau nocturne de la ville. Autant dire que je lui en ai voulu, et pas qu’un peu. Par la suite, il m’a quelques fois quémandé de lui acheter son pot. J’ai accepté, la mort dans l’âme, de peur qu’une crise de manque ne bousille encore nos soirées.

Le shit s’immisçait dans notre relation et nous irritait de plus en plus. Le soir du réveillon, j’avais tout prévu pour que nous passions des heures sympathiques : un dîner de fête, une jolie tenue, quelques attentions … C’était sans compter la résine. Après une roulée trop dosée, D. s’endormit comme une masse, me laissant seule à décompter les minutes qui nous séparaient de la nouvelle année. J’ai tenté de le réveiller, en vain, puis  je me suis résignée à m’assoupir à ses côtés. Il ouvrit les yeux un peu plus tard et se mit en colère. « Pourquoi tu m’as pas réveillé ?! C’est le pire réveillon de ma vie ! C’est dégueulasse, c’est de ta faute ! » La dispute s’éternisa et nous passâmes les dernières heures de la nuit séparés par un mur. Bonne année, bonne santé.

Tout cela prit une tournure plus violente encore lors de notre emménagement ensemble. J’exigeais une pièce non-fumeur. Notre appartement ne se composant que d’un salon-cuisine et d’une chambre, j’héritais de cette dernière. J’y déposais toutes mes fringues pour éviter d’être imprégnée de cette odeur âpre qui n’était pas de mon fait. C’était peine perdue, mon père me faisait la remarque à chaque fois. Je puais, ça me déplaisait, et D. s’en contre-foutait. « Je suis chez moi, je vis comme je veux. » C’était une bataille quotidienne, je luttais pour que mes pas cessent de crisser sous le tabac épars, pour que je respire un peu moins de cet air pollué. « Je suis fumeuse passive par ta faute. » Mes arguments restaient sans suite. « T’as choisi de vivre avec moi. »

Notre relation se détériorait. Il commençait à se droguer dès le réveil, ça l’aidait à supporter ses collègues. Il retrouvait son fournisseur aux pieds de l’immeuble deux fois par semaine. Des centaines d’euros y passaient chaque mois, et ce sans compter sa consommation légale. J’étais folle de rage. Je payais intégralement nos dépenses, le loyer, la nourriture, les factures, et il réussissait encore à se mettre à découvert. Ses parents comblaient le déficit et l’enfonçaient par la même occasion plus encore. Etaient-ils si dupes ? J’en doutais et rêvais de crever l’abcès.

Pour lui, la faute incombait à son frère qui l’avait initié. Il se dédouanait comme ça, en accusant les autres de son malheur et de son affliction. C’était facile. J’ai réussi à ne pas plonger dedans et je l’ai quitté. Mais ma remplaçante n’a pas eu cette chance : D. l’a exercée, profitant de son plaisir pour partager les frais, puis profitant de sa dépendance nouvelle pour l’accrocher à sa barque et l’éloigner un peu plus de la rive …

Quand l’autre est accroc, on est accroc par alliance : la drogue s’installe comme dans un triangle amoureux. On ne le dira jamais assez, une drogue douce n’en reste pas moins une drogue. Elle amène les mêmes problèmes, et elle détruit tout autant, n’est-ce pas ?

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6 thoughts on “Sa dépendance à la drogue et moi.

  1. Marie kléber Répondre

    C’est fou j’ai l’impression de lire mon histoire (encore une fois) – nous vivons en effet une relation à trois – toxique à haute dose.
    A la différence près que moi il n’a jamais voulu que j’essaye. Il était à un voir deux paquets par jour, fumait dans la maison et quand je lui demandais de sortir car ça m’incommodait, il prenait ses affaire et partait sur le champ – sa liberté avant tout!
    Même quand j’ai été enceinte, il n’a pas pris la peine de fumer dehors, il se mettait à la fenêtre mais ça ne changeait rien, le fumée rentrait et me donnait la nausée. Sans compter que je culpabilisais pour le bébé.
    Comme D, il fumait d’autres substances et c’est moi qui payait tout, comme toi. A la fin du mois, il ne me restait pas grand chose pour profiter de la vie et quand je lui faisais la réflexion il m’accusait de ne pas l’aider à s’en sortir. Cherche l’erreur.

    Je sais qu’aujourd’hui, je ne cèderais plus la dessus. Je me suis trop écrasée, comme toi, pour avoir la paix. Les soirées et nuits pourries à se faire la gueule pour un paquet de clopes, j’ai donné. Plus jamais…

    Merci de partager ton témoignage encore une fois Rozie. Car comme tu le disais sur un de mes billets, cela aide à se sentir moins seule et moins coupable d’avoir laisse couler…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Incroyable. Ces gens toxiques ont finalement beaucoup (trop) de points communs …
      Tu ne céderas plus , j’en suis sûre !
      Après D, quand il a fallu que je ré-emménage (avec joie!) avec un homme, je lui ai interdit la clope, sous toutes ses formes. S’il m’aimait vraiment, il choisirait d’arrêter ou descendrait fumer dans la rue à chaque fois.
      Personne n’a le droit d’allumer une cigarette dans ma maison. C’est un geste que je ne pardonne pas.
      C’est même devenu un traumatisme. Je ne supporte plus ça, ça m’irrite vraiment et me met particulièrement en colère.

      Il fumait même alors que tu étais enceinte !!! Ca me tue.

      Oui, ça fait du bien de se rendre compte qu’on est pas la seule personne au monde à avoir laissé couler, à s’être fait avoir en beauté …

  2. Catwoman Répondre

    Cannabis, alcool et cigarette sont des drogues. Ce que tu as vécu avec la dépendance au cannabis de ton compagnon, d’autres le vivent avec la dépendance à l’alcool des leurs, ou leur propre dépendance. Les ravages peuvent être considérables.

    Vers 20 ans, c’est plus cool de s’allumer un joint de bon matin que de se boire un verre de rouge ou de astis au saut du lit. Le résultat est le même. Je n’ai pas ton vécu mais j’ai vu mes frères, des amis aux prises avec la chose. Je me souviens du combat de ma mère contre le shit aussi.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, ce sont des drogues et on a tendance à l’oublier.
      Tout le monde peut en devenir dépendant et peu importe ce qu’on en pense, c’est grave.
      C’est important.
      Merci pour ton commentaire et le partage de ton expérience.

  3. Marie Répondre

    J’en ai connues tellement qui ont suivi et se sont perdues en cours de route, parce que c’est une drogue « douce », parce que c’est pas bien méchant… On ne dit pas assez à quel point elle est pernicieuse.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tout à fait !
      On pense justement que parce que ce n’est ni de la cocaïne, ni de l’alcool, ce n’est pas méchant.
      Or, comme pour l’alcool, tout est une question de dosage. Et à partir du moment ou ça s’installe plusieurs fois par semaine, on passe, à mon sens, la barre du plaisir pour celle de l’addiction.

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