Un frère en taule.

Son frère avait d’autres valeurs. Il voulait appartenir à un autre monde. Etre fils de Témoins de Jéhovah, c’était pas l’image dont il rêvait.

Il paraît dur mais est aussi sensible que l’eau. Il frappe quand il a mal. Il roule des mécaniques, il est attaché à l’image. Chez lui, ce qui prime, c’est la belle voiture assortie à une belle nana, avec un beau salaire et des vêtements de marque. Lui, ce qui le faisait rêver, c’était les réseaux, les mafias. Il avait trouvé son mentor. Il se voyait déjà loin.

Sa famille ne l’intéressait plus. Toujours ailleurs, jamais présent. Quand il était là, ça gueulait dans tous les sens.

Un jour, la nouvelle est tombée. « Ton frère est en prison. »

Il avait aidé un groupe de malfaiteurs à braquer l’entreprise dans laquelle son père tenait un rôle important. Ils avaient arrêté un camion en pleine nuit, volé ce qu’il transportait, tiré dans le pare-brise, côté passager. Ils se croyaient intelligents. Ils ont tiré pour effrayer le livreur, persuadés qu’ils ne se rateraient pas et que de toute façon, personne ne serait assis à cette place-là.

« Pour combien de temps ?Personne ne le sait. »

Lorsqu’on l’a appris, il était déjà enfermé depuis une semaine. Honteux, il avait prévenu ses amis, mais certainement pas sa famille. L’avocat s’en est chargé. Il fallait bien que quelqu’un le paie.

« Sa petite-amie est enceinte. On peut s’en servir pour le faire sortir plus vite. »

Seconde nouvelle. Deuxième choc. On la connaissait bien, pourtant. Elle aurait pu nous le dire.

Alors … Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

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Avoir un frère en prison, c’est se demander sans cesse où on a foiré. Dans son rôle de grand-frère, d’ainé. On était proches, gamins. Qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi je ne le reconnais plus ? Pourquoi il merde ?

Il s’en était vanté. Il était venu me voir et m’avait raconté le braquage. « Le dis pas à Papa. » Evidemment. On n’allait pas prendre le risque de faire péter la famille. Mais pourquoi me le dire ? Il croyait que tout allait rouler, que sa bêtise ne le rattraperait jamais. Certainement pas deux ans plus tard. Sans doute qu’il a sacrément eu peur ce soir-là. Sans doute qu’il s’est demandé pourquoi il avait ligoté un innocent après l’avoir menacé avec un flingue, après avoir tiré dans son pare-brise.

Et tout ça pour gagner quoi ? Quelques colis sans trop d’importance. Facilement revendables, c’est vrai. Mais le jeu en valait-il la chandelle ?

Il est tombé. Il est en taule pour une durée encore indéfinie, et moi je suis là. Je gère les parents comme je peux. Ma mère effondrée. Mon père en colère. Mes deux autres petits frères déboussolés. J’entends ma mère pleurer tous les jours au téléphone. Elle est comme une plaie ouverte. Elle saigne sans arrêt. La simple évocation de son nom – Adrien – la fait flancher. Elle ressasse. Elle se demande elle aussi ce qu’elle a raté. Elle ne comprend pas pourquoi son fils ne l’a pas inscrite sur sa liste de visites. Pourquoi il ne veut pas la voir alors qu’elle fait de son mieux pour l’aider.

Mon père, on lui en parle tous les jours au travail. « Alors, tu l’as aidé ton fils, à braquer l’entreprise ? » La honte, l’humiliation. Le fardeau. Les gens ont un humour pathétique. Il se bat avec l’avocat pour en savoir plus. Les informations viennent au compte-goutte. Il donne de l’argent, dans l’espoir que son gamin sorte plus vite. Malgré la rancoeur et l’incompréhension, l’amour est là. Mais qu’il est con, son fils. Qu’est-ce qu’il est con !

Moi, je vais fêter mes fiançailles. Je dois expliquer à ma belle-famille pourquoi l’un de mes frères sera absent à la fête. Le jour J, évidemment, tout le monde pose la question. « Mais où est le quatrième ? Vous êtes bien quatre frères, non ? » Ma fiancée a fait ce qu’elle a pu. Elle a prévenu, elle a expliqué en amont. Mais bon. Au moment de couper le gâteau, ma mère a les yeux qui brillent. Son maquillage qui coule.

J’en veux à mon frère. Je le déteste pour ça. Je prépare mon mariage mais mes parents ne pensent qu’à lui. Ils n’arrivent pas à se réjouir pour moi. A chaque fois que je les vois, les préparatifs sont balayés au profit des « nouvelles d’Adrien ». Ils s’énervent encore, ils pleurent, ils soupirent. Ils ne sourient pas. Ils ne sont pas heureux. C’est comme ça depuis toujours. Le garçon sage dans l’ombre de son frère saccageur.

Le jour où je vais dire « oui », mon frère est sorti. Il n’a prévenu personne encore une fois, mais il est dehors. On finit quand-même par le savoir. Il devait être l’un des témoins. Il dit qu’il ne viendra pas. Il se ravise la veille et m’appelle pour me demander l’adresse. Pourtant, aujourd’hui, quand je regarde mes photos de mariage, il n’est pas là. Heureusement, on ne l’a pas attendu. Est-ce que j’ai pensé à lui ? Bien sûr. Tout le monde y a pensé. Et d’autres personnes ont encore posé la question. L’éternelle question.

Il a passé six mois en taule. Six mois chaotiques pour nous. Si je ne doute pas de sa honte ni de sa souffrance, je me demande s’il s’est rendu compte, ne serait-ce qu’une seule seconde, de l’enfer qu’il nous a fait vivre.

Sa petite-amie a souhaité avorter. Elle s’est ravisée. Elle était paumée, seule et perdue. Mes parents l’ont aidée du mieux qu’ils ont pu. Ils l’ont logée, nourrie, blanchie. C’est elle qui ramenait les nouvelles. Elle, la seule inscrite sur la liste des visites.

Il a fallu faire un test de paternité, pour la justice. Le résultat ? … On ne l’a jamais eu. L’enfant a fini par naître. Un autre homme lui a donné son nom, est allé le reconnaître. Un ex. Il est resté près d’elle quelques mois, le temps qu’Adrien sorte. Mes parents n’ont pas compris. Ils ont demandé des explications. Ils se sont heurté à un mur, encore. Elle est partie. Elle n’a plus donné de nouvelles.

Quelques mois plus tard, mon frère a tapé à la porte de mes parents, la queue entre les jambes. Il avait un nourrisson dans les bras. Ma mère a ouvert, et j’ai entendu un enthousiaste « Oh, regarde, c’est Mamie ! » Il a essayé de faire comme si de rien n’était. Il nous a présenté un enfant que nous ne connaissions pas. Il l’a mis dans les bras de ma femme, qu’il n’avait vu qu’une fois, en l’appelant « Tatie ». Ca sonnait faux.

Il avait bien préparé son coup. C’est craquant, un bébé. Ca brise le coeur de ne pas savoir s’il faut qu’on s’y attache ou pas. Reverra-t-on un jour ce petit-fils, ce neveu ? On crève d’envie de le tisser, ce lien. On voit déjà à qui il ressemble, on aime déjà ses grands yeux bleus et son odeur de poupon. Mais on ne sait pas. On ne sait pas s’il est bien son fils. On ne sait pas s’il aura la garde. On ne sait même pas s’il retournera en taule, s’il a purgé sa peine, ou si la justice décidera de le poursuivre encore.

Il aura fallu quatre ans. Quatre ans pour que la plaie se referme un peu. Quatre ans pour que notre famille se reforme. Quatre ans pour que le procès aie lieu et que le verdict tombe.

5 ans avec sursis. Je crois que ça veut dire qu’il ne retournera pas en prison. Aujourd’hui, son enfant à 3 ans et demi. Il forme un couple uni avec la Maman. Contre toute attente, ils se débrouillent bien. Ils reviennent de loin. Ils ont repris leurs études, ils travaillent. Ils vivent chez mes parents. Ils ont bon dos, mes parents.

Je suis Tonton. On adore tous le petit. On se retrouve souvent, tous ensemble, le week-end. Plus de pleurs, plus de cris, plus de colère. De la joie, des rires, de l’amour. Je crois que mon frère a compris. Il a compris qu’il n’a qu’une famille. Il a compris qu’on ne lui tournerait jamais le dos. On aurait tendu la main, encore et encore, jusqu’à ce qu’il la prenne. Il a trouvé sa place.

Voilà ce qu’a vécu mon mari, en tant que frère de détenu. Je retranscris ça avec mes mots, puisque je l’ai vécu moi aussi, à travers lui, et que je sais tout ce qu’il a ressenti. Nous en avons parlé pendant des heures, des jours. J’ai ressenti de plein fouet la douleur de mes beaux-parents, de mes beaux-frères. Et bien sûr, de mon mari. Et vous, avez-vous vécu une situation similaire ? Avez-vous des proches détenus ?


8 thoughts on “Un frère en taule.

  1. Flo Répondre

    Très beau texte, même si l’histoire est très dure. Pourvu que la fin soit belle.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci :).
      Oui, la fin est très belle, quelle chance ! On ne l’aurait jamais cru, et puis la Vie nous surprend, encore et toujours.

  2. Val Répondre

    C’est un témoignage très touchant.

    Je vous souhaite de conserver cette sérénité que vous semblez avoir trouvé autour de ce petit bonhomme.

    C’est aussi ça le rôle de la justice : donner une deuxième chance, pour faire ses preuves et trouver le chemin d’une vie apaisée.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup, Val.

      La famille a retrouvé sa sérénité. Sa joie, son amour, sa force. Ca s’est fait grâce à chacun. Tout le monde y a mis de sien, a prouvé qu’il le valait bien. Ce n’est pas donné à tout le monde de se remettre de telles épreuves. Je trouve qu’ils ont tous été très forts. Ils peuvent être fiers !

      Je suis heureuse de voir que la justice donne des deuxièmes chances.

  3. Marie Répondre

    Très bien écrit et touchant 😊

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup, Marie !

  4. zenopia Répondre

    C’est rude… merci pour ce partage, intéressant et touchant, le point de vue du frère…
    Belle journée

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci à toi !

      Je te souhaite un excellent jeudi 🙂

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