Secrets de famille.

Livre doré

Chaque famille détient son lot de fardeaux, la mienne n’échappe pas à la règle. Il est des secrets que nous portons tous ensemble et que nous taisons, en un accord tacite, pour éviter de rouvrir les plaies et protéger les liens qui nous unissent. Ces tabous sont connus de tous et souvent, nous sommes impuissants face à leur caractère destructeur. Nous aimerions les désamorcer mais n’en avons pas le droit.

Il est une seconde forme de secrets, tapis dans l’ombre depuis des générations, dont on soupçonne l’existence sans pour autant en avoir la certitude. Ceux-là sont les plus terribles. Nous savons qu’un élément nous est volontairement dissimulé, et malgré ça, il impacte nos vies.

Cet élément, pour ma part, prend racine en 1968. Cette année là (*musique*), ma mère n’existe pas encore, et c’est sa soeur qui voit le jour. Cette année là, leur oncle encore mineur est apprenti dans un garage. Cette année là, il perd la vie, soufflé par l’explosion qu’engendreront les produits chimiques qu’il manipulait sous l’ordre de son responsable. Ma tante s’appelle Amelle, elle porte le prénom de ce garçon mort quelques jours avant sa naissance.

J’ai appris l’existence de ce grand-oncle et de son décès prématuré à l’aube de mes dix ans et depuis, un flot de questions sans réponses stagne dans mes pensées. J’ai dû persévérer pour en savoir plus sur les conditions de sa mort, sur la personne qu’il était et l’impact que ce drame a eu sur le reste de la famille. Je n’ai qu’un nom, une photographie, le souvenir d’une guitare sèche trônant sur l’étagère d’un de ses frères, et cette sensation étrange de l’avoir toujours su, ce sentiment de reconnaissance.

Cet Amel, je le connais un peu, j’en suis persuadée. Le peu d’éléments qui me lie à lui ne me laisse pas indifférente et un trouble subsiste : je crois qu’on me ment, qu’on omet des parts de vérité. C’est peut-être faux, mais ce silence imposé me fait imaginer et douter de tout. Quelque chose gratte mon coeur. Que s’est-il passé ?

Ce décès a profondément marqué la fratrie dont fait partie mon grand-père, alors composée de six enfants. Ces frères et soeurs profondément soudés n’ont pas su achever ce deuil et, petit à petit, leur lien s’est délité. Certains culpabilisent, d’autres rejettent la faute sur les survivants ou s’exilent du cercle familial. Leurs échanges houleux et intrinsèques ont un impact direct sur leurs enfants et petits-enfants, dont je fais partie.

Au plus profond de moi, je ressens encore les vagues de cette tempête. Je suis la berge qui les recueille et les écrase. Ma tante Amelle et sa cousine, nées cette année-là, subissent cette pression depuis leur plus jeune âge. Le bonheur de leur venue gâché à tout jamais par la perte brutale de cet homme font d’elles les catalyseurs de ce malheur. Elles sont dans l’oeil du cyclone.

De cette fratrie de six enfants ne subsistent que trois descendants : moi, ma soeur et notre cousin. Curieusement, cette famille nombreuse et pérenne, depuis le drame, à cessé de procréer. J’ai moi-même fait ce choix de ne pas me destiner à la maternité. Est si ça n’était pas un hasard ? Est si cette injustice avait inséminé cette idée en nous, que ça n’en valait plus la peine ?

Je pense que même les secrets les mieux gardés influent sur les personnes concernées et leur descendance. Les sentiments, la frustration, les traumatismes se transmettent, les liens du sang sont infaillibles. Je porte un peu d’Amel en moi et face à l’incertitude des conditions de son annihilation, je suis désarmée.

J’ai appris qu’il n’était pas mort sur le coup mais avait agonisé plusieurs jours avant de rendre l’âme dans un centre hospitalier. J’ai su qu’il n’avait juridiquement pas le droit d’utiliser les substances qui l’ont brûlé vif et que son patron était en tort. J’ai ouï dire que ses frères et soeurs regrettaient de n’avoir pas saisi la justice.

Une sordide histoire de fantôme accompagne cette tragédie : le père l’avait dit, une fois mort, il emporterait avec lui le dernier de ses fils. Un soir où tous les enfants étaient rassemblés dans la ferme familiale après le décès du paternel, quelqu’un avait frappé à la porte. Mais au moment d’ouvrir à l’inconnu, personne ne se tenait sur le porche. Pour eux il n’y avait aucun doute, il s’était manifesté.

Tous décrivent leur frère cadet comme un garçon passionné et passionnant. Il avait économisé des mois pour s’offrir sa guitare, et avait appris seul à la manier. Elle l’accompagnait partout. Ce dont je suis sûre, c’est qu’il était beau et qu’il avait de qui tenir ! Ses frères et soeurs sont des gens cultivés, qui ont soif d’art et de connaissances, qui sont sages et extravagants, philosophes et révolutionnaires. Ensemble, ils refont toujours le monde et les soirées passées en leur compagnie sont mémorables. J’aurais beaucoup aimé Amel, c’est certain.

Que faire face à tant d’inconnues dans l’équation ? Dois-je les laisser vivre leur silence, prenant par la le risque qu’ils me quittent tous sans avoir levé le voile ? Je ne suis pas la seule en recherche, hantée par l’échos sourd d’un traumatisme de trente ans mon ainé. Ma soeur, ma mère et mes tantes questionnent elles aussi. Peut-être pensent-ils nous préserver, peut-être les dérangeons-nous à tenter de relire ce chapitre enterré. Nous sommes tels les scientifiques en quête du big-bang : dans l’incapacité de demander de l’aide à celui qui l’a vu, nous tentons de remonter la piste aux étoiles …

 Les secrets et les non-dits nous façonnent et nous construisent malgré nous. Nous devons intégrer cette part de mystère à notre histoire quand nous ne souhaitons qu’apprendre d’où nous venons. Une angoisse subsiste : et s’il était terrible, ce secret ? Difficile de ne pas y songer, n’est-ce pas ?


10 thoughts on “Secrets de famille.

  1. Ornella PETIT Répondre

    Coucou ma belle,

    Très joli récit de vie. On commence enfin à parler sérieusement de l’impact des mémoires transgénérationelles dans le milieu psy : ces souvenirs/sentiments de nos ancêtres que l’on traîne comme des casseroles parce qu’ils ne se sont jamais exprimés ou pas comme ils l’auraient dû. Ils passent le relais aux générations futures, peut-être pour leur permettre de corriger leurs erreurs, d’apprendre d’elle et de fait, et de parfaire leur « combinaison de survie ».

    J’ai moi-même une anecdote frissonnante là-dessus et je compte en faire part bientôt. Mais j’ai peur que ma mère soit trop touchée si jamais elle lit mon article.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci. Oui, ça commence enfin à émerger, et c’est un réel soulagement ! De nombreuses personnes pourront trouver des réponses à leurs plus obscures questions … C’est essentiel.
      Rien n’est anodin, et nous sommes bien plus connectés entre nous, et avec le reste du monde, que ce que nous croyons. Tout a un impact.

      Je serais curieuse de savoir de quelle anecdote du parles ! Mais effectivement, c’est complexe quand les proches lisent nos écrits. Pour ne pas me brider et rester libre, j’ai choisi de ne parler à personne de ce blog, à part à mon mari :).

  2. chouchie Répondre

    Si, c’était sur l’article  » mon mari, un TJ  » mais après tu l’as trouvé dans les indésirables et tu m’as répondu.
    Mais si c’est comme sur WordPress, le premier commentaire doit être validé … Donc là ca y est, ton blog me reconnait 😉
    Bon moi j’ai retrouvé le livre passionnant ( les avis sont unanimes d’ailleurs, toutes les femmes qui l’ont lu le recommandent ) dont je t’avais parlé . C’est  » femme désirée, femme désirante « , de Danièle Flaumembaum, une ancienne gynécologue. Ca parle beaucoup du plaisir féminin mais aussi du transgénérationnel, de ces émotions et ce vécu que nos mères, grands mères, arrières grands mères … nous ont transmis par les gênes et qui nous influence inconsciemment. Parfois c’est aussi notre histoire qui fait que nous sommes fragiles et que nous tombons dans les griffes d’un manipulateur pervers narcissique …
    Tiens moi au courant si te le lis ( tu peux m’envoyer un mail si tu veux 😉 )
    Bonne soirée 🙂

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, je suis sur WordPress donc effectivement, il fallait que le premier commentaire sont approuvé et validé pour qu’il te reconnaisse !
      Effectivement, toutes les critiques sont excellentes et le sujet a l’air très intéressant ! Je me le procurerai à l’occasion (j’ai essayé de le trouver en e-book mais pas trouvé !).
      Je n’avais jamais pensé au fait que le fait que je sois tombée sur ce genre de personnage puisse aussi venir de mon héritage. Une piste à suivre !
      Merci. 🙂

  3. chouchie Répondre

    Bon j’espère que cette fois çi mon message ne passera pas dans les indésirables hihi 😉
    Ce que tu décris c’est le transgénérationnel, il y a des articles très intéressants comme celui là :
    http://www.psychologies.com/Therapies/Toutes-les-therapies/Therapies-familiales/Articles-et-Dossiers/Psychogenealogie-Existe-t-il-un-destin-familial/4
    J’avais lu aussi un super livre écrit par une gynécologue qui en parlait beaucoup mais je ne me souviens plus du titre … si ca revient je te dis 😉

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je ne trouve aucun de tes commentaires en indésirable .. Ils ont peut-être été supprimés automatiquement par mon plugin … Désolée !
      J’avais déjà entendu parler de cas dits « transgénérationnels ». C’est très intéressant et ça correspond tout à fait en ce en quoi je crois.
      Oui, je veux bien connaître le titre du livre, si jamais tu t’en souviens ! Merci !

  4. Marie Kléber Répondre

    Je crois qu’il faut essayer de savoir mais admettre qu’on ne saura peut-être jamais non plus Rozie. Merci de partager cet évènement et ce qui en découle avec nous, questions, doutes, regrets.
    Quand mon grand-père était malade, il a un jour eu une forte dispute avec ma mère. Ma soeur était là, c’est elle qui m’a raconté. Ca parlait d’un avortement – j’ai appris plus tard que ma grand-mère avait eu un amant, qu’elle avait attendu un enfant et qu’elle avait avorté. Ma mère et mon grand-père le savaient mais n’en avaient jamais parlé, ni à nous, ni entre eux. Ma grand-mère, elle, n’a jamais évoqué cet enfant, nous savons que nous n’avons pas le droit d’en parler. Et pourtant je suis très proche de ma grand-mère…
    Je me dis qu’elle partira sûrement avec ses peines, ses chagrins, ses rêves inachevés et que je devrais continuer le chemin avec ce mystère non-élucidé. Ce que nous pouvons retenir de tout ça Rozie, c’est d’essayer de ne pas nous imposer de secrets qui bloquent notre évolution – les générations sont différentes et pour ma part je préfère dire les choses même si ça fait mal….

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tu as raison. J’admets que je ne saurais probablement jamais mais ça me démange quand-même.
      Le secret de ta grand-mère est très fort. Je comprends qu’elle n’en parle pas, et que personne n’en parle non plus. Difficile de parler de son infidélité au grand jour, d’avouer que d’elle est arrivée une grossesse qu’on n’a avortée. Quelle douleur ça a dû être pour la famille à cet instant. Et pour elle …
      De l’autre côté de ma famille, on a appris que deux cousins germains de mon père étaient en fait demi-frères. La maman avait eu une aventure avec son beau-frère, le frère de son mari. Un secret dévoilé 65 ans après. Ca a fait l’effet d’une bombe.
      Oui, je fais comme toi dorénavant. Les générations sont différentes, c’est vrai, et nous avons plus de facilité à ne pas occulter les parts sombres de nos actes. Ce n’est pas plus mal.

  5. Aileza Répondre

    Ton texte est magnifique et poignant…
    Toutes les familles abritent de sombres secrets mais aussi de belles destinées. C’est ainsi, c’est la vie 🙂
    A nous de nous construire avec tout ça et de trouver notre équilibre.
    Bises

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup Aileza.
      Oui, c’est le lot de toutes les familles, et on retrouve parfois de belles surprises !
      Il faut savoir se construire avec toute cette vie derrière soi.

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