La phobie de l’enfant et l’équilibre familial.

Ourson blanc

Tout a commencé par une timidité excessive. Elle avait trois ans et son entrée à l’école l’angoissait. Je la voyais de temps en temps, seule dans la cour de récréation, bataillant pour s’approcher des autres. Elle ne parlait à personne, ni à ses camarades, ni à sa maîtresse. Et moi, de trois années son aînée, j’avais ma vie trépidante à mener, je ne me suis pas occupée d’elle. Grande soeur démissionnaire, je l’ai laissée seule face à ses démons (*musique*).

Que peut-on faire quand un membre de notre famille souffre au plus profond de lui-même alors que nous ne sommes pas capables de comprendre les fondements de ses peurs ? Entre une mère sur-protectrice, un père intransigeant et une soeur déboussolée, ma soeur n’a pas eu le soutien auquel elle avait droit.

Ma mère sentait que quelque chose n’allait pas chez son enfant. Dès sa naissance, ses réactions avaient été aux antipodes des miennes : ma soeur ne se sentait pas à l’aise dans ce monde. Petit à petit, ses angoisses s’anamorphosaient. Elle grandissait et plus elle comprenait les choses, plus elle avait peur. Elle ne voulait plus aller à l’école et était malade, tous les jours. Elle suppliait, elle pleurait, elle était terrifiée. L’enfant que j’étais ne pouvait pas comprendre. Je la voyais se ronger compulsivement les ongles, les larmes creusant ses joues, et elle me stressait. Je lui en voulais de faire vivre un calvaire à Maman tous les matins. Cette maman qui n’était qu’à elle et qui ne me regardait plus depuis que ma soeur pleurait, cette maman qu’elle me volait chaque jour un peu plus. J’étais jalouse.

Rapidement ses angoisses prirent une place démesurée dans notre quotidien. Le moment du couché était le plus difficile. Elle ne voulait pas s’endormir : fermer les yeux, c’était mourir. La nuit était un abîme profond peuplé de monstres réels et imaginaires. Chaque soir, ma mère allait la coucher et restait auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme complètement. Ce rituel pouvait durer des heures. Ma soeur sanglotait et ma mère la rassurait. Je ne saurais jamais ce qu’elles se racontaient. Mon père et moi restions assis sur le canapé, devant la télévision, a tenter vainement de penser à autre chose.

Plus le temps passait, moins mon père avait de patience. Sa colère montait chaque jour, il ne comprenait pas que ma mère cède à tous ces « caprices ». Pour lui il ne s’agissait pas d’autre chose. Il niait l’évidence et souffrait que sa femme soit toute entière à la merci de son enfant, au détriment des autres membres de la famille. Nous étions oubliés, tenus à l’écart, et ça le rendait dingue.

Bientôt, il fallut vérifier que toutes les portes soient bien fermées, une par une, plusieurs fois, avant de se coucher. La chambre de mes parents devait rester grande ouverte pour que ma soeur puisse s’y réfugier en cas d’éveil. Sa veilleuse ne lui suffisait plus, la lumière du couloir devait aussi rester allumée. Puis ma mère installa un matelas aux pieds du lit conjugal. C’en était trop pour mon père qui, excédé, partait dormir dans la voiture en hurlant sur sa gamine, la culpabilisant à coups de « Regarde ce que tu fais à cette famille ! » Il pleurait, ma soeur pleurait, ma mère sans doute aussi. Et moi je restais seule dans ma chambre à geindre tristement. Ma famille implosait.

Elle ne mangeait plus de crainte de s’étouffer. Nous ne pouvions plus partir en voiture, elle refusait de monter dedans. C’était terrible de l’entendre paniquer et se débattre. « On va mourir, Maman, on va mourir… » J’avais beau lui en vouloir, je ne restais pas insensible à ses supplications. Je savais bien qu’elle ne faisait pas exprès. Chaque étape de la vie quotidienne était une guerre sournoise. Tout se jouait en elle et nous étions impuissants face à la violence de sa phobie.

Lorsque mon père rentrait du travail, elle l’attendait. S’il avait du retard, elle ne pouvait pas s’empêcher de coller son nez à la fenêtre et y restait jusqu’à ce que les fards de la voiture l’éblouissent. Elle se tournait vers moi, le visage meurtri, et me demandait « Pourquoi il est en retard ? Tu peux l’appeler ? Il a peut-être eu un accident. » Plus tard mon père s’est cassé le poignet. Le plâtre qui enserrait son bras était une source permanente d’inquiétude. Elle était persuadée qu’il perdrait sa main.

Elle n’adressait pas la parole aux psychologues et mes parents ne savaient plus quoi tenter pour la sortir de là. Ma soeur écumait les salles d’attente, de méthode en méthode. Il y avait parfois du mieux, elle réussissait tout doucement à se maîtriser. Puis elle s’est tournée vers une energéticienne. Elle lui donnait des astuces pour refouler les angoisses : des phrases à réciter, des exercices physiques, des moments de concentration qu’elle regroupait dans un petit carnet. Je la surprenais parfois, le carnet dans les mains, concentrée sur quelques mots rédempteurs.

Et la vie a repris son cours. Aujourd’hui ma soeur a vingt ans et avance doucement dans la vie. Les angoisses sont toujours présentes mais elles ne régissent plus son quotidien. Son parcours scolaire a été semé d’embûches, sa difficulté à sociabiliser l’ayant bloquée jusqu’au bout. Elle refuse de passer son permis, retarde le moment ou elle devra quitter le nid, reste toujours auprès de ma mère, mais elle va mieux. Elle apprend à voir la vie du bon côté, à se concentrer sur le positif. Ca peut paraître anodin mais c’est particulièrement efficace ! Elle a beaucoup moins peur de vivre.

Mon père a compris qu’elle ne feignait pas et qu’elle était en souffrance, des années après, et leur relation s’est grandement apaisée. Ma mère la protège toujours autant, à mon grand dam, et leur lien est fusionnel. Je crois qu’elle s’est reconnue en ma soeur, pour totalement s’identifier à elle. Pour ma part, j’essaie petit à petit de rétablir le contact avec cette soeur que je n’ai connue qu’au travers de sa phobie. Je souffre de n’avoir pas pu créer le lien que je souhaitais avec ma mère, et même si je sens qu’elle m’aime absolument, il y a quelque chose de lointain entre nous.

Mes parents étaient démunis face à cette situation. Voir son enfant souffrir intensément, penser qu’elle devient folle, ne pas réussir à lui apporter la sécurité .. Ca peut détruire une famille. Notre grand défaut aura été de traiter ce problème sans en parler vraiment. Ma soeur n’était pas folle et ne faisait pas semblant.

Il n’y a pas de bonne méthode pour combattre un tel fléau dans la vie familiale. Il faut simplement réussir à comprendre la personne en souffrance, et tenter de l’accompagner du mieux qu’on peut. Rien n’est jamais simple en famille, n’est-ce pas ?


9 thoughts on “La phobie de l’enfant et l’équilibre familial.

  1. Illyria Répondre

    C’est fort ce que ta soeur a vécu… C’est vrai que ce n’est pas facile de vivre avec quelqu’un qui a beaucoup d’angoisses comme ça… Mon ex avait des obsessions et des TOC, et c’est assez hum angoissant à vivre aussi. Même si c’est involontaire, il transférait son angoisse et ses peurs sur moi, et ça m’est resté après notre rupture… C’est passé depuis, mais c’est surtout ce négatif que j’ai retenu de lui…
    Donc c’est bien que tu aies pu avoir une enfance heureuse malgré tout et c’est bien que ta soeur ait trouvé quelqu’un pour l’aider, c’est vraiment lourd ces angoisses au quotidien!

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, elle a vécu quelque chose de vraiment pas cool et c’est vrai que ça se transmet à l’entourage. Au début, moi aussi, c’est surtout ça que je gardais d’elle, jusqu’à ce qu’on se rapproche un peu et que j’apprenne à mieux la connaître.
      Les TOCS, j’imagine que pour le coup, ça doit vraiment être stressant. Déjà que les manies peuvent être gênantes au quotidien …

  2. Escarpins et Marmelade Répondre

    Je suis bouleversée en lisant ces lignes… Quelle souffrance.. La tienne, la sienne, celle de tes parents… Est-ce qu’on sait exactement de quoi souffre ta soeur? Est-ce une pathologie ou juste des angoisses très intenses?

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci pour tes mots <3
      Ma soeur ne souffre d'aucune pathologie particulière. Ce ne sont "que" de très très fortes angoisses. Elle avait peur de mourir. Tout le temps et de toutes les manières. C'est une phobie qui a un nom mais je ne m'en souviens plus !

  3. maman délire Répondre

    que c’est lourd… je comprends que ton enfance ait été pesante dans ses conditions. c’est bien que ta sœur ait pu trouver quelqu’un qui l’aide, mais en lisant tout ça, je me demande si ta maman n’aurait pas besoin aussi de déposer ses chakras sur tout ça… et toi aussi d’ailleurs ! je sais que c’est un budget, mais un psy on peut aussi le voir une fois par mois, ça passe mieux niveau budget…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui c’est lourd, et ça a dû avoir un impact sur ma personne. Mais comme je le dis à Marie, j’ai malgré tout le souvenir d’une enfance géniale. Sur le moment, j’étais jalouse et haineuse : j’en voulais beaucoup à ma soeur. Or, ça ne m’empêchait pas du tout de suivre ma voie et de m’épanouir à l’école, avec les amis, et même en famille avec la relation particulière que j’ai construite avec mon père. Je suis très reconnaissante de l’enfance que m’ont offert mes parents.
      Mais tu as raison, je devrais me pencher sur tout ça. Et ma mère aussi !

  4. Marie Kléber Répondre

    Merci pour ce témoignage poignant Rozie. Je crois qu’en tant que parent on se sent vite démuni devant un enfant qu’on ne comprend pas. A un niveau différent ma soeur était très angoissée petite, par l’école, la séparation. Et la vie à la maison était compliquée. Mon père avait sa façon à lui de gérer les choses et ma mère tentait d’apaiser les tensions.
    Ta soeur a croisé le chemin d’une personne qui a su l’aider, c’est bien. Pour chacun, cela permet aussi à chacun de retrouver sa place et de panser ses plaies. Parce qu’au final il ne s’agit que d’amour – mal exprimé mais de l’amour. J’imagine que pour toi les choses n’ont pas été aisées à gérer.
    Je t’envoie d’affectueuses pensées.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, j’imagine qu’en tant que parent, ne pas comprendre son enfant doit être terriblement angoissant !
      Quand ce genre de problème arrive, les deux parents ont souvent deux manières distinctes de gérer le problème. Et cette scission est d’autant plus troublante !
      C’est vrai, il ne s’agit que d’amour !
      Pour moi, ça n’a pas été si dur en fait. Je me détachais totalement du cocon familial et m’épanouissait en dehors. Il y a une vraie différence entre ma soeur et moi : j’ai vraiment eu une enfance heureuse et merveilleuse malgré tout. J’en ai de très bons souvenirs et l’impact de la phobie de ma soeur s’est très peu fait ressentir sur le moment. Je ne comprenais pas.
      Elle par contre, je sais que jusque là, sa vie n’a pas été heureuse.
      On voit les choses différemment. C’est ce qui fait qu’en ayant eu les mêmes parents, le même foyer, le même amour .. L’une est heureuse et l’autre pas.

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