L’histoire d’Aude.

Pour ce troisième volet des victimes et bourreaux que j’ai pu croiser dans ma vie, je vous parlerai d’Aude. Aude fait également partie des enfants que ma mère a aimés, élevés, éduqués. Elle était adorable, cette petite blondinette aux yeux bleus. Elle tenait la teneur de ses traits de sa mère, une femme très douce, infirmière. Son père était professeur des écoles. J’avais 16 ans à son arrivée chez nous.

Lors de leur toute première visite, leur comportement nous frappa. Deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre. Lui parlait tout le temps et posait mille questions, plus pointilleuses les unes que les autres. Elle ne disait rien et suivait la visite en souriant. C’était d’autant plus étonnant qu’en règle générale, c’était plutôt l’inverse qui se produisait. Les femmes, futures mères inquiètes, vérifiaient souvent les moindres recoins de la maison tandis que leurs conjoints trompaient l’ennui en parlant « finitions » avec mon père. Quand ma mère posait une question, c’était toujours lui qui répondait.

Les premiers mois de garde se déroulèrent à merveille. On adorait Aude, surtout ma mère ! Elle la choyait comme sa propre enfant. Les parents étaient satisfaits et nous tissions des liens agréables avec eux. La petite parlait très peu, elle semblait prendre un peu de retard. Nous avons commencé à nous alarmer quand nous nous sommes rendus compte qu’elle mangeait ses cheveux. Elle avait toujours une mèche dans la bouche et sur les côtés de son visage, des trous apparaissaient dans sa chevelure. Elle tirait sans cesse sur ses boucles d’or et semblait terriblement anxieuse, sans que rien ne nous indique la nature de ses angoisses.

Et puis, de fil en aiguille, le comportement du père nous sembla de plus en plus étrange. Lorsque c’était à lui de venir chercher Aude, il nous appelait régulièrement pour nous signaler un retard. « Je suis dans les bouchons. – J’ai un conseil de classe qui finit tard. – Je suis sur la route mais il y a un accident. » Ca arrive. Sauf qu’il prétextait toujours être ailleurs alors que le numéro qu’affichait le combiné était celui de son téléphone fixe … Lorsque ma mère, au détour d’une conversation, en parla à sa compagne, elle sembla très surprise. Il ne lui avait jamais dit.

« Il l’a trompe. » Voilà ce que nous avons pensé, mais nous nous sommes bien gardés d’y mettre notre grain de sel. Ca ne nous regardait pas. Son manège continuait et les excuses devenaient légion. Parfois, c’est moi qui décrochais. « Allo ?Rozie ? Oui ?C’est le Papa d’Aude. J’ai eu un grave accident de voiture, quelqu’un m’est rentré dedans. Ma voiture est morte ! Je vais avoir beaucoup de retard. » Cette fois, nous nous sommes inquiétés. Au téléphone, il semblait furax.

A son arrivée, il s’est plaint. Il a raconté à mes parents comment une horrible personne lui avait foncé dedans, comment sa voiture avait été détruite et combien il avait eu peur de mourir. Il a raconté ses quelques heures passées aux urgences et le miracle que c’était d’en être sorti indemne. Nous aurions pu y croire, si la voiture en question ne stationnait pas au même moment dans notre cour sans la moindre bosse. Tout juste une égratignure au niveau du pare-choc.

Mon père lui diagnostiqua la folie. « Ce type est dingue. Sa voiture était devant nous et il pensait vraiment qu’on allait croire à son histoire ? » Ayant assisté à la scène, j’étais perplexe. « Papa, je crois qu’il y croyait vraiment, à ce qu’il nous racontait … » Mon père a ri de mon innocence et nous sommes passés à autre chose.

Après ça, ma mère a passé quelques mois de galère. Les places de garde se libéraient mais elle ne trouvait plus d’enfants à pouponner. C’était plutôt rare comme situation. En général, ses bons soins faisaient des émules et les parents se passaient la bonne adresse entre eux. C’est tout juste si elle n’avait pas à prévoir de places sur les deux prochaines années ! C’est comme ça que je l’ai vue revenir un soir de l’école, les yeux mouillés.

« Maman, qu’est-ce qu’il y a ? » Elle mit beaucoup de temps à me l’avouer. « Une rumeur circule à l’école. On dit que je maltraite ta soeur. » Vous vous en souvenez, je vous ai raconté que ma soeur était victime de violentes angoisses à cause desquelles elle ne sociabilisait pas. On disait que si ma soeur était si peureuse, c’est parce que ma mère la frappait. On disait aussi qu’elle infligeait le même traitement aux petits qu’elle gardait et qu’un parent témoignait. Vous l’aurez deviné, il s’agissait du père d’Aude.

Cette nouvelle bouleversa ma mère et enragea mon père. Tout se passait pourtant bien avec lui ! Nous couvrions même pas omissions ses écarts de conduite ! Le lendemain, ma mère décida de lever le voile, et d’en parler avec la Maman qui emmenait sa fille tous les matins. Quel choc se fut pour elle ! Elle s’est assise, puis elle a fondu en larmes. Elle se doutait de la tromperie mais déplorait la mauvaise rumeur. A partir de ce moment, tout s’enchaina très vite.

En parlant avec elle, nous l’avions révélé. Il déploya une énergie folle à détruire la carrière de ma mère dont la plus grande hantise désormais, était que ma soeur tombe un jour dans l’une de ses classes. Il entreprit de divorcer en mettant sa conjointe à terre. Il disait à qui voulait l’entendre qu’elle n’était rien sans lui, tout juste une profiteuse qui s’était servie de son argent pour payer ses études de médecine. Il dépeignait un terrifiant portrait d’elle et nous terrifiait par la même occasion.

Il nous harcelait, et venait intempestivement nous rendre visite les week-ends pour copieusement nous insulter. La grand-mère d’Aude s’y était mise aussi. On ne pouvait pas vraiment lui en vouloir, il était légitime qu’elle croit son fils mais tout de même … La violence dont ils ont fait preuve était inouïe. Quant à la Maman d’Aude, elle se démenait tant bien que mal pour sortir de l’emprise. Il lui a tout pris : la maison, l’argent, l’enfant, l’image, les amis, la famille … Elle s’est retrouvée seule, à nous raconter comment sa vie se délitait, comment il se débarrassait d’elle et ce qu’elle avait vécu en 5 ans de vie commune avec lui. C’était terrible. « Elle ne peut rien prouver, il ne la frappait pas. »

Nous n’avons plus jamais revu Aude. Ni sa mère, ni son père. Cette histoire m’a vraiment marquée et c’est d’ailleurs de là que vient l’initiale que j’utilise pour vous parler de ma Mauvaise Rencontre. Mon bourreau n’avait ni un prénom, ni un nom qui commençait parla lettre « D ». Mais lui oui. Son patronyme désignait un animal imaginaire, cracheur de feu, que les chevaliers combattaient pour sauver les princesses … D. Ca vient de là. Sacré nom, il le portait à la perfection.

Je n’ai rien inventé. Aude existe vraiment, toute comme Coralie et Joanna, dont je vous ai raconté les histoires précédemment. Je continue ma chronique sur les violences psychologiques en vous parlant pour quelques semaines des autres. Des autres bourreaux et des autres victimes que j’ai pu croiser dans ma vie, furtivement ou plus profondément. Il y en a quelques uns. Et je voudrais que le monde comprenne que ce n’est malheureusement pas exceptionnel … Et vous, en avez-vous croisé ?


16 thoughts on “L’histoire d’Aude.

  1. Illyria Répondre

    C’est fou cette histoire… C’est bien que tu la racontes parce que c’est effectivement difficile de percevoir les personnes comme ça au premier abord…
    C’est trop triste pour la mère et la fille :/ Je me demande comment elles s’en sorties. Ca n’a pas du être facile pour ta mère de gérer ça….
    Tu as raison de continuer à en parler parce que cela peut revêtir tellement de formes…

    Et grande révélation pour l’initiale D. alors ^^ Si tu veux une autre confidence, N. n’a pas un prénom qui commence par N. non plus, c’est son pseudo sur Internet en fait :p

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je ne sais pas comment elles s’en sont sorties … Aux dernières nouvelles, lui s’est trouvé une autre femme et à tout gardé. Elle … Je ne sais pas, mais je pense qu’elle a reconstruit sa vie et qu’elle ne regrette pas d’être partie malgré elle ! Enfin, je l’espère !

      Je te comprends pour l’initiale ! Un pseudo plutôt que le vrai nom, ça éloigne un peu le personnage .. Enfin, je sais pas comment dire, mais c’est mieux ^^

  2. […] Je n’avais pas prévu de publier cet article, il est particulier et très privé. Il n’a... suityourself.fr/oublie-moi
  3. Marie Kléber Répondre

    Quelle histoire horrible Rozie . J ‘ai mal pour cette femme, mère et cet enfant.
    Je n’ai pas rencontré personnellement un fou comme celui-là mais j’en ai eu un dans mon entourage pendant des années – une femme qui dormait avec un revolver sous son lit de peur que… Quand elle est partie, à plus de 50 ans parce que le quotidien était devenu un véritable enfer et qu’il lui avait juré de la tuer, avec deux valises et qu’elle a demandé le divorce, il a tout fait pour la bousiller, l’accusant d’avoir eu des relations incestueuses avec ses fils. Il y a les manipulateurs et les pervers – ces derniers sont prêts à tout pour tout liquider sur leur passage. Le fait que l’autre s’en sorte sans eux les transforment en monstres.
    Je me répète mais il faut en parler – d’ailleurs le témoignage d’Aude et de Nora me disent qu’il est temps de me remettre à mon manuscrit. Illico Presto. J’ai toujours du mal quand j’entends des victimes de violences psychologiques se dire qu’elles n’ont pas vécu un enfer. Il faut rétablir la donne pour que ces violences disparaissent et que les femmes vivent libres et épanouies.
    Je t’embrasse et Merci.

    1. Nora D Répondre

      Oui Marie, si tu as un manuscrit sous le coude, il faut t’y remettre ! Comme le dit aussi Rozie, il faut en parler, il faut sortir de l’isolement. Ne plus laisser ces personnes avoir de l’emprise sur qui que ce soit…

    2. Rozie & Colibri Répondre

      Les pervers sont des « monstres humains ». C’est terrible.

      La cousine de mon amoureux nous a dévoilé ce week-end être sortie des griffes de l’un d’entre eux … 15 ans. 15 ans que ça durait, et que ça dure encore pour des procès … Quel mal j’ai eu à entendre tout ça.

      Ton manuscrit est précieux Marie, vraiment précieux. Nous en avons besoin.

      Elles culpabilisent toutes, et minimisent toutes les faits parce qu’elles n’avaient pas de bleus. Je l’ai fait aussi, au début … J’ai tendance à le faire encore devant les autres, par peur qu’ils jugent que j’en fais trop. C’est fou !

      Passe un bel après midi :). Merci à toi !

  4. Ornella Répondre

    Un bourreau de telle sorte ? Je ne crois pas en avoir déjà rencontré. On m’a raconté en revanche beaucoup d’histoires de ce genre. De types complètement frappés qui usent de leur malice pour faire du mal, mais en ce qui me concerne, je ne me souviens pas avoir quelque chose de semblable.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je te souhaite sincèrement de ne jamais avoir à en rencontrer un, de près ou de loin. Epargne-toi cette peine.
      Oui, ils existent malheureusement autre part que dans les films … Aussi fou cela peut-il paraitre.

  5. Nora D Répondre

    Cet article me touche beaucoup, malheureusement j’ai croisé la route d’un de ces personnage…j’ai vécu un cauchemars. Je n’ose jamais parlé d’enfer parce que je n’ai pas eu de violence physique (être enfermée plus 2 heures sur un balcon un 31 décembre sous la neige en petite robe de soirée en est-ce une ?). Bref, je m’en suis sortie grâce au soutien de mes parents et de mes ami(e)s qui n’ont eu de cesse de me répéter qu’ils m’aimaient et que je n’étais pas folle. Cet homme a tout fait pour que je perde la tête, ça a bien faillit. J’y retournais sans arrêt, sous son emprise, malgré les insultes et humiliations. L’erreur qu’il a faite est de commencer à s’en prendre à ma famille, c’est ce qui m’a sauvé. Aujourd’hui, je revis, enfin j’essaie. J’en garde encore des séquelles, cela fera 2 ans la semaine prochaine. Je suis heureuse et fière du chemin parcouru, mais aujourd’hui, gare à celui qui tente de toucher à ma liberté. Liberté de penser, de rire (oui, je devais rire sur commande), de vivre tout simplement ! Merci pour cet article

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je pense que tu peux parler d’enfer quand-même. J’ai subi cette violence dont tu parles pendant deux ans, dont 8 mois vraiment terribles. Je n’étais pourtant jamais frappée mais je peux te jurer que c’était l’enfer. Et il ne faut pas dénigrer cette violence là, toute aussi destructrice que la violence physique. Enfermée sur un balcon, on peut considérer que c’est une violence physique, de surcroit … J’ai vécu des choses similaires.

      Non, tu n’étais folle. Moi aussi, j’y retournais sans cesse, sous son emprise … Et 4 ans après, je ne suis pas sûre que je n’y retomberai pas encore … Malgré tout ce que je sais aujourd’hui. C’est terrible. Il faut énormément de temps pour en guérir, et les séquelles sont « normales » … Au bout de 4 ans, je viens tout juste de dénouer un autre « gros noeud » alors que je croyais que j’en avais fini avec tout ça. Mais au quotidien, j’ai énormément de gestes et de réactions qu’on peut qualifier de post-traumatiques. Sans doute toi aussi ?

      As-tu engagé quelque chose pour en guérir ? En as-tu parlé ?

      Sache que tu peux poser tes mots ici, pour en faire un article anonyme si ça te fait du bien.

      Heureuse de lire qu’aujourd’hui tu VIS ! Passe une belle journée 🙂

      1. Nora D Répondre

        Merci beaucoup pour ton retour, c’est fou ce que ça fait du bien d’échanger à ce sujet. Rien que de savoir que l’on est pas seule.
        Pour répondre à tes questions, oui je me suis faite accompagnée, en fait dès les 1eres semaines, car j’ai senti tout de suite que je risquais de me perdre dans sa tourmente. C’est ce qui est le plus incroyable d’ailleurs, dès le début je savais que ce serait difficile et dangereux, mais je suis restée, j’ai voulu l’aider et l’accompagner car je le croyais en souffrance. Il m’a fallut du temps pour admettre, que même s’il était en souffrance, il était mal intentionné et pervers, et qu’alors je ne pouvais rien pour lui. Du coup, aujourd’hui, le syndrome du « sauveur » c’est terminé pour moi ! J’en ai parlé sur le tard à mes proches car je ne voulais pas les inquiéter, et j’avais honte surtout. Mais nous sommes une famille très proche, ils ont vite senti que quelque chose n’allait pas, les pauvres, quand je pense à l’angoisse que je leur ai causé…
        Ton article et le fait de m’être livrée en commentaire m’a fait beaucoup réfléchir hier soir, cela m’a rappelé à quel point ce genre d’article m’avait fait du bien à l’époque, du coup j’ai décidé d’en écrire sur mon blog (je me permettrai de citer ton article si tu es d’accord, car c’est toi qui m’en a induit l’idée). Tant pis si je suis à visage découvert, je ferai en sorte de ne pas trop détailler pour que rien ne se retourne contre moi. J’ai l’espoir qu’une personne comme nous puisse y trouver du réconfort…

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Ce que tu me dis me parle énormément. D’ailleurs, toute ma section La mauvaise rencontre sur le blog est issue de ma propre histoire. Je connais bien le syndrome du sauveur. Moi j’appelle ça le syndrome de l’infirmière et j’ai aussi écrit sur le sujet, car j’en étais bien atteinte …

          C’est fou comme ces histoires se ressemblent. Moi aussi, dès le départ j’ai su que ce serait dangereux et je suis restée, parce que je voulais l’aider, le sauver de sa vie triste, de son terrible malheur … Il n’a fait que m’y emmener avec lui.

          Mes proches n’ont rien vu, si ce n’est quelques amis qui ont tenté de m’aider … Quand j’en suis sortie et que j’ai dit à ma famille ce qui c’était réellement passé, ça leur a fait beaucoup de mal. Enormément de culpabilité.

          Tu fais bien d’en parler sur ton blog, c’est un sujet important, et pour moi, c’est devenu un véritable combat. Les personnes toxiques sont légion et de nombreuses personnes tombent à cause d’elles.

          Je l’ai quitté, mais il a fait d’autres victimes. Je le sais parce que la suivante m’a retrouvée et est venue « pleurer » dans mes bras deux ans après. C’était très dur. Ca l’est toujours. J’ai toujours cette angoisse quand je croise quelqu’un qui le vit ou l’a vécu.

          Bien sûr, tu peux me citer :). Tu sais, parler à visage découvert, ça fait beaucoup de bien. On n’a pas a avoir honte, on n’a pas à se taire. Certainement pas. C’est en en parlant qu’on aide les autres et qu’on déchoit ces bourreaux de leur piedestal.

          1. Nora D

            Merci Rozie, tu as raison et c’est ce que ton article m’a rappelé, « c’est en parlant qu’on aide les autres ». Je ne pensais en faire en combat, mais en fait je crois que naturellement je vais en faire partie. Être aux côtés de femmes comme toi, comme nous, c’est dévoiler au grand jour ces bourreaux et accompagner des femmes (des hommes aussi) à retrouver leur dignité…
            je te souhaite une belle journée

          2. Rozie & Colibri

            Merci à toi.

            Je te lirai avec beaucoup de bienveillance :).

            Belle journée !

    2. Marie Kléber Répondre

      La violence psychologique a la même force que la violence physique Nora. La famille et les amis sont précieux dans ces moments là. On en garde toujours des séquelles je pense – on arrive à les dépasser, à vivre avec. Il faut du temps. Je te souhaite de belles et lumineuses années à venir.

      1. Nora D Répondre

        La confiance en moi retrouvée aujourd’hui a été ma plus belle revanche…merci beaucoup Marie.

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