Pascal : Hors cadre, la solitude de la connaissance.

Je m’appelle Pascal. J’ai 28 ans. J’ai « fêté » récemment, c’est-à-dire que je n’ai rien fait. Je n’aime pas mon anniversaire. C’est une occasion qui me rappelle bien trop à ma solitude, et à ce besoin d’amour non comblé. Certes, j’ai quelques amis. Mais la tension entre organiser quelque chose et avoir l’impression que trop peu de monde se déplacerait n’est pas supportable. Plus, je ne supporte absolument pas les attentions « artificielles » déployées durant ces fêtes convenantes et convenues. Eh oui, j’ai le même problème avec les anniversaires des autres et les fêtes de Noël et de Nouvel An.

Comme toi, j’ai commencé dans la vie en ayant quelques amis. Mais aussi, mon hypersensibilité et des dérangements hérités d’une famille semi-dysfonctionnelle, ajoutés à des capacités cognitives marquant la différence avec la moyenne m’ont rapidement mis de côté d’un grand nombre de relations… Ce qui est une ironie douce compte tenu de mes capacités sociales : j’ai été commercial dans une partie de mes études, et un très bon. Mais dès lors que les rapports sociaux ne sont plus encadrés, tout éclate. C’est comme si ma personnalité, l’effet qu’elle fait sur les autres, fait qu’ils ne supportaient pas la mise « hors cadre ».

« Hors cadre ». Ce vocable me décrit si bien. À la fois pour ce que je suis et représente, mais aussi pour mes intérêts et mes activités professionnelles et académiques. C’est-à-dire que les sujets qui retiennent mon attention sont dérangeants. (Ils confrontent l’individu avec la finitude inhérente de la vie humaine.) Et dans cette catégorie « hors cadre », qui s’exprime pas une différenciation avec les autres, la solitude est le lot de celui qui l’adopte [la catégorie]. C’est horrible, et c’est libérateur à la fois. Mais en ce moment, c’est très difficile.

J’ai beaucoup soigné mon mal de contacts sociaux par un repli sur la consultation, plus la rédaction de contenu intellectuel et stimulant. J’ai fait la même chose pour toutes sortes de formations en développement personnel. Si je peux rencontrer des personnes « lumière », j’en rencontre également beaucoup de misère dans ces milieux, qui me font relativiser mon expérience. Mais de l’autre côté, cela ne m’aide pas à vivre mieux, bien au contraire. C’est presque dangereux.

C’est une démarche d’alcoolique, et je trouve cela pervers. Peut-être que d’autres l’ont déjà vécu ou expérimenté de la sorte. En général, elle se déploie comme cela : je pratique l’activité A pour oublier le monde et la solitude qu’il m’impose, mais ce que je retire (enseignements, apprentissages, expériences, connaissances) m’abstrait et me distancie encore plus de celui-ci. Cela entraîne alors encore plus de recherche dans une activité B qui entraînera encore et toujours les mêmes effets. C’est un cauchemar à terme, d’où ma dénomination de comportement alcoolique (« boire pour oublier que je bois »).

La solitude de la connaissance. C’est bien le résultat de cet engrenage terrible. Plus les apprentissages sont recherchés, plus la connaissance (et les incertitudes) du monde sont connues (ou inconnues), plus la nécessité de voir différemment s’impose, plus la façon de vivre en société est questionnée, plus les contacts sociaux apparaissent pour la plupart sans goût, convenus et stupides.

Il y a trois ans, je supportais encore la bêtise pour nouer des liens sociaux. Mais l’acquisition de connaissances me rend à présent intolérant à l’ignorance et surtout, à cet avachissement de mes coreligionnaires et passants de vie dans un manque structurel de curiosité (1). Cela étant dit, il n’en reste pas moins que cette solitude est très pesante, alors même qu’elle est en partie recherchée. J’ai trouvé en internet un exutoire à une partie de mes frustrations en me permettant de me mettre en lien avec d’autres individus partageant des préoccupations identiques. Et c’est là aussi une épée qui coupe double. Si les liens sociaux sont extrêmement nourrissants, ils tuent l’envie d’en développer dans mon entourage proche, tant le désintérêt apparaît manifeste.

J’imagine que le lecteur tombant sur cet écrit me trouve bien arrogant. Il a probablement raison. Mais malgré tous mes efforts (à huit ans, j’avais des problèmes similaires, mais pas de cette ampleur, et je disais déjà à mes parents que je voulais « me faire enlever une part du cerveau pour être comme les autres »), je n’ai pas réussi à m’adapter au mainstream. Si en grandissant, j’ai appris à m’adapter et à trouver des milieux où le « hors cadre » est bienvenu, ou toléré, le mainstream ne m’a jamais fait une place, malgré que je veuille devenir et me contribuer en tant que « membre productif » de la société.

Peut-être qu’il y en a d’autres qui se trouvent « solitudisés » – structurellement – par une volonté perverse de toucher à l’arbre de la connaissance. Sans serpent, ne serait-ce que celui, intérieur, qui aimerait tout savoir, le fruit défendu ne fait que du mal parce que cette connaissance isole, rend dingue, car la communauté ne veut pas s’en emparer, que les jeux de pouvoir, d’inertie et surtout de conservation d’équilibre psychique par le déni comme attitude de vie, ont détruit le ferment d’évolution qui pourraient influencer positiver nos groupes sociaux.

Au sens anglais, cette situation apparaît comme un predicament, à savoir un problème pour lequel il n’y a pas de solution a priori. C’est donc armé de cette inévitabilité que seul un aguerrissement résolu dans la solitude s’impose. Pour en faire une amie. Car poussée à l’extrême, l’alternative est la mort, à travers la fuite dans les dépendances, ou pire, le suicide. Au fond, ce texte est un appel à l’aide. Mais pas à d’autres personnes. Car c’est le dilemme de la connaissance. Plus on apprend, moins en rencontre de personnes capables de saisir de quoi on parle ou ce dont on fait référence. C’est un appel à l’aide à moi-même. Car il n’y a que moi qui puisse m’aider. Et c’est un défi d’autant plus délicat qu’il faut jouer à la fois le thérapeute, le patient et l’intermédiaire. De cette entreprise, pourrait naître (enfin) une coexistence paisible avec le monde.

J’ai 28 ans et je ne le dirais pas à mes parents, mais il y a des jours où j’aimerais encore effectivement « qu’une partie du cerveau me soit retirée ». Et vous ?

(1) . J’ai découvert il y a deux semaines un concept pour tenter d’expliquer cette curiosité et en quoi celle-ci est absolument requise pour saisir la complexité du monde qui nous entoure : le quotient de curiosité. Le mien doit être très élevé, car je ne me satisfais pas d’une journée où j’ai l’impression d’avoir peu appris.

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One thought on “Pascal : Hors cadre, la solitude de la connaissance.

  1. christelle Répondre

    J’ai 20 ans de plus que toi et ressentais la même chose que toi à ton âge. Aujourd’hui, j’en ai fait une force, ma solitude est un équilibre, mon côté décalé ma force. J’ai trouvé le bien être en m’acceptant, m’aimant. On ne peut rien résoudre avant d’oser dire « je m’aime ». Recentre toi sur ton équilibre intérieur, tu verras, les événements extérieurs te seront plus limpides.
    N’intellectualise pas trop, lâche prise, savoure la vie, elle est un privilège, un cadeau qui n’est pas donné à tous d’apprécier sans souffrances ni manques.

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