Ma famille ne sait pas communiquer.

Carillon

Chez nous, la parole c’est pas notre point fort. Nous nous parlons très peu, et souvent nous omettons les sujets vraiment importants. Je tiens cette maîtrise du silence de mes parents. Parfois c’est atout. Je n’ai pas besoin de mots pour comprendre et ressentir l’autre. Les silences qui ponctuent les conversations ne m’effraient pas. J’ai comblé cette faille avec beaucoup d’intuition et d’empathie.

Avec mon Papa, on se comprend comme ça. J’ai passé mon adolescence à ses côtés, sans parler. Je savais qu’il me comprenait, qu’il lisait au travers de mes regards, qu’il ressentait ces ondes qui nous unissent. Souvent dans la voiture, la musique était le catalyseur de nos émotions communes. J’appréciais ces moments. Le silence était riche.

Aujourd’hui, c’est plus difficile. Je suis adulte et ça m’handicape. Ma belle-famille est à l’opposé de ce que nous sommes. Parfois c’est lourd à supporter, mais elle m’apprend à quel point il est important de dire les choses. Elle m’apprend que souvent la compagnie ne suffit pas, que les maux ne guérissent pas si on ne les formule jamais. J’aimerais en dire beaucoup à mon Papa, mais je n’ose pas. J’ai peur qu’il pleure. J’ai peur de pleurer. Le silence nous emmure.

Il en ressort une grande frustration. J’ai l’impression de ne pas connaître mes parents. Mon père, je le connais dans l’intimité mais je ne sais pas son passé, ses souvenirs, ses idées. J’ai peur qu’il meure un jour sans m’avoir rien dit. Ma mère, je ne la connais pas du tout. Elle ne m’a jamais parlé d’elle. Je n’ai jamais pu être proche d’elle. Tout ce que je sais c’est qu’elle m’aime et qu’elle est douce et gentille. Est-ce suffisant ?

Ma petite soeur ressent également ce manque. Nous qui ne nous parlions pas, créons ce lien petit à petit. J’essaie de lui faire dire les choses et, un pas après l’autre, ça sort. Nous avançons chacune à notre manière face à ce handicap hérédité. Elle, elle fait des recherches sur nos aïeuls, elle remonte le temps et crée notre arbre généalogique. Ces photos d’antan, ces noms et dates de naissance lui donnent un peu de nous. Moi, j’envoie des lettres. A défaut de pouvoir parler, je peux écrire. Mais mes lettres restent mortes.

Cette loi du silence se retrouve au fil des générations. Elle nous touche tous à des degrés différents. Maintenant, quand je rencontre mes parents, je mets sur table des sujets polémiques. J’essaie de les faire réagir. J’aimerais qu’ils me répondent autre chose que « Rien, le train-train quotidien » quand je leur demande s’il s’est passé quelque chose d’intéressant depuis la dernière fois. Ils croient sans doute que leurs petites victoires, leurs couacs et leurs soucis ne sont pas dignes d’intérêt.

Nous ne nous téléphonons jamais. Nous communiquons exclusivement pas sms, et même comme ça, les conversations ne s’éternisent pas. Ma soeur me raconte que mes parents ont souvent envie de prendre de mes nouvelles, mais qu’ils ne veulent pas déranger. Les rares fois où je leur téléphone, je les sens ravis à l’autre bout du fil. Alors pourquoi ne prennent-ils jamais l’initiative ?

Notre silence est un mur qui nous sépare du reste du monde, un château de glace. Ne croyez pas que nous n’avons jamais ri ensemble, ma vie est parsemée d’excellents souvenirs. Heureusement, si mes parents ne déclarent pas leur flamme de vive voix, ils l’écrivent de la plus belle des façons.

Nous sommes des solitaires, des âmes vagabondes. Il faut s’armer de patience pour nous découvrir. De ce fait nous avons peu d’amis. On n’a pas les codes pour nous intégrer. Souvent lors des soirées je me sens de trop, je ne suis pas à ma place. Je ne suis pas cool.

Mon mari a persévéré longtemps pour que je me raconte. Mes silences le rendaient fou (d’amour ;)). Aujourd’hui je lui dis tout, j’aime parler des heures avec lui même s’il arrive que je souhaite qu’il se taise. J’ai parfois l’impression qu’il me noie sous un flot de paroles incessantes dont je ne trouve plus l’intérêt. J’ai l’impression qu’il répète les mêmes phrases en boucle, que son argumentaire est redondant et j’aimerais dire « Stop ! ».

Je suis intolérante au bruit. Lorsque je reviens d’un dîner en compagnie de ma belle-famille, j’ai des acouphènes. Non, ce n’est pas une blague ! Je ne sais pas comment il réussissent à vivre sereinement dans ce brouhaha infernal. Je ne peux pas comprendre, même si cette joyeuse ambiance me régale !

Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu mes parents se parler vraiment. Bien sûr, au quotidien, ils se racontaient leurs journées et planifiaient les divers rendez-vous, mais lorsqu’un problème faisait surface, ils le passaient sous silence (*musique*). Ils ont parfois passé des jours sans s’adresser la parole. A défaut d’exploser, le couple a bien failli imploser. La seule fois ou les langues se sont déliées, ce fut – encore – au travers de lettres. J’avais douze ans lorsque ma mère m’a demandé d’en remettre une à mon père. « Attends que je sois partie pour la lui donner. » Il était assis devant l’ordinateur. « Tiens, c’est pour toi.Qu’est-ce que c’est ? Une lettre de maman. » 

Ce silence forcé a poussé la petite fille que j’étais à fouiller. Cette lettre, je l’ai lue. J’avais besoin de savoir pourquoi tout allait si mal ce jour-là. J’ai lu également, en cachette, leurs mots et poèmes d’amour. C’était si beau, j’en ai pleuré à chaudes larmes des soirées entières. J’ai frénétiquement tourné les pages des albums à la recherche de quelques pages griffonnées, en vain. J’avais besoin de savoir … Qu’ont vécu mes parents ? Leur histoire ne m’appartient-elle pas un peu ?

Ma famille vit en silence, elle n’expose pas les sentiments. Pourtant, c’est important d’en connaitre assez sur ses parents, sur sa famille, pour pouvoir se construire et grandir, n’est-ce pas ?

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8 thoughts on “Ma famille ne sait pas communiquer.

  1. Gladwood Répondre

    J’ai beaucoup, beaucoup aimé cet article. Je m’y suis un peu reconnu. L’amour en moins, dans ma famille.
    Nous ne parlons pas non plus… Nos sentiments, c’est « privé ». pleurer « c’est pour les faibles » blabla…
    Mais dans ma famille ça a creusé tellement un vide qu’on ne se parle plus, ne se voit plus.

    C’est bête, mais en plus, ça ne me gène pas vraiment ! Plus jeune c’était dur. Mais aujourd’hui je suis loin d’eux et j’ai changé du tout au tout par rapport a eux, alors je m’en porte très bien !

    Mais je te souhaite de devenir plus proche de tes parents, de ta sœur… De leur apprendre la communication, comme ton homme te l’a apprise, finalement !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup. Et merci de partager ça avec moi !
      J’espère ne jamais en arriver à ne plus voir ou ne plus parler à ma famille. Fondamentalement, on ne s’en veut pas, au contraire : on s’entend bien. Sauf que .. On ne communique pas plus pour autant et qu’est-ce que ça me manque ! J’ai une soif de savoir immense.

      Ma vie aussi est à présent complètement différente de la leur, mais je ne veux pas couper ce lien.

  2. l0uanne Répondre

    J’ai eu un peu ce problème là avec mes parents, : un tabou, un manque de communication et j’en ai pas mal souffert du coup je me suis promis de ne jamais faire ça avec ma fille

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Et tu as bien raison. Montres-lui qui tu es, je crois que c’est primordial.
      Pas facile d’être l’enfant, et pas facile d’être le parent non plus j’imagine !
      Ces relations sont si intenses et si complexes.

  3. mistigriffe Répondre

    Ma famille est exactement comme la tienne … je comprends très bien ce que tu racontes.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Alors comment fais-tu ? Est-ce que tu vis simplement avec, est-ce que tu cherches à briser la glace ?
      Je ne sais pas comment amorcer toutes ces choses ..

  4. betty griffe Répondre

    A vrai dire, j’ai essayé, il y a quelques années. Bon, je m’y suis sans doute mal prise car c’est vrai que j’étais dans le reproche … mais ça a été très mal perçu et j’ai presque ‘rompu’ avec ma famille pdt un temps (les systèmes familiaux sont complexes et essayent de se maintenir coûte que coûte en équilibre, souvent au détriment d’authenticité). Depuis, je n’essaye plus de mettre certaines choses au point, j’ai compris que c’était inutile. Je m’exprime ‘vraiment’ avec mes amies, mon compagnon, mais c’est tout.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      .. Oui, c’est bien ce qui parfois me fait peur ! J’essaie de ne justement pas reprocher les choses et trouver un autre moyen de les faire parler et de partager de « vraies » conversations avec moi.
      Tu as raison, les systèmes familiaux sont complexes et tentent de toujours garder l’équilibre avec souvent, de nombreux et lourds secrets ..
      Tu as au moins tes amies et ton compagnon, c’est génial d’être « authentique » avec eux.

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