L’histoire de Coralie.

J’ai rencontré Coralie à la boulangerie. Manucure en freelance, elle avait besoin d’un emploi alimentaire pour s’assurer une rentrée d’argent stable. J’adorais travailler avec elle. Elle était mon bras droit, le samedi matin face à la cohue. Elle bossait bien. Toutes seules dans la boutique, on parlait de tout et de rien, entre les clients frileux et les mottes de pain chaleureuses. Coralie était solaire, son immense sourire terriblement communicatif. Ses grands yeux bleus enveloppaient son interlocuteur d’une aura bienveillante. Maman d’un garçon de onze ans, elle me semblait incroyablement jeune, vive, heureuse.

Et un samedi, Coralie, visiblement agacée que son téléphone ne fonctionne plus, m’a demandé le mien. « Ca te dérange de me prêter ton téléphone ? J’ai un appel urgent à passer.Tiens, vas-y ! » Elle est partie quelques minutes et lorsqu’elle est revenue, pour faire la conversation, je lui ai dit : « Ca lâche toujours au mauvais moment, les smartphones, c’est terrible ! » Elle m’a regardée, et j’ai senti quelque chose. Vous savez, cette intuition, ce radar à connards qui ne vous quitte plus une fois que vous en avez subi un.

« Ca va pas ? Mon ex m’a coupé ma ligne … » Ah. J’ai tout de suite compris. « Il n’accepte pas votre séparation ?Je l’ai quitté il y a des années maintenant, mais il ne me lâche pas. » Pour qu’elle m’en raconte plus, je lui ai donné mon histoire, les yeux humides. C’était la première fois que j’en parlais à quelqu’un d’autre que mon amoureux, pour de vrai. Et c’était la première fois que j’en parlais avec une personne qui pouvait vraiment comprendre.

Son ex-conjoint, le père de son fils, la harcelait. Ce samedi-là, il avait réussi à couper la ligne de son téléphone en passant pas son opérateur. Pourtant, il n’avait pas son numéro. Coralie en avait un pour lui (elle était obligée de garder contact pour le petit) et un autre pour le reste de sa vie. Comment l’avait-il su ? « Il trouve toujours un moyen. »

« Il faut que tu portes plainte !Je l’ai déjà fait plusieurs fois. » Sa carapace se délitait devant moi, au fil des confidences. Ses yeux se sont mouillés. « Il a détourné mon courrier plusieurs fois, et défoncé mes boîtes aux lettres. Il a hacké mon compte en banque et m’a volé de l’argent. J’ai ouvert plusieurs nouveaux comptes, mais je ne suis pas certaine qu’il n’y ait pas accès quand-même. » Elle a déposé des mains courantes et porté plainte. « Je sais que c’est lui mais je ne peux pas le prouver. »

Je lui ai demandé si elle avait peur. Et elle m’a dit oui. Elle m’a dit « Heureusement que mon meilleur ami est là. » C’est lui qu’elle avait appelé quelques minutes auparavant. Son meilleur ami a rappelé sur mon téléphone. Je n’étais plus avec elle et il semblait préoccupé. Coralie m’a expliqué qu’il était là pour elle, qu’il l’avait protégée et qu’il continuait, qu’il s’était déjà battu plusieurs fois avec cet homme, mais que ça lui retombait toujours dessus.

Son ex-conjoint ne supportait pas la séparation. Alors, pour continuer d’avoir le contrôle, il l’espionnait. A plusieurs reprises, il l’a menacée de contacter son employeur pour lui « expliquer quel genre de personne il avait dans ses équipes ». De passer par les réseaux sociaux. De la salir. Il était venu plusieurs fois acheter du pain dans cette boulangerie. Traverser la ville pour du pain …

Il se servait de leur enfant pour avoir accès à son appartement. De cette manière, contraignant le gosse au silence – « Tu dis rien à ta mère, hein, je viens juste passer un moment avec toi » -, il avait une fois changé les serrures. Une autre fois, il est venu lacérer ses vêtements. Que ceux qui étaient trop sexy. Et une autre fois encore, Coralie a retrouvé un micro d’enregistrement derrière son four à micro-ondes. Elle ne savait pas si elle avait réussi à tous les débrancher. Un dans la lampe de la chambre, l’autre dans l’armoire à pharmacie … Quels endroits n’avait-elle pas pensé à retourner ?

Cette femme solaire avait d’un coup perdu de sa superbe, déstabilisée et tremblante. Je lui ai proposé de garder mon téléphone tout le week-end. « Tu me le rendras lundi.Non, non, c’est bon. Je passe un dernier coup de fil et je te laisse tranquille. » L’a-t-elle perçu ? Je ne pouvais plus être tranquille. En rentrant, j’ai tout raconté à mon amoureux qui la connaissait aussi. « Je sais tout ça et je ne peux rien faire, tu te rends compte ?! » J’étais en colère. Une colère terrible. J’avais mal au ventre comme si c’était moi qu’on traquait. Il a proposé d’aller lui casser la gueule une bonne fois pour toutes, à ce connard. Mais, même sous les rampes de la haine, lui comme moi savions que ça ne ferait qu’empirer les choses, que c’était impossible, qu’on était impuissants.

J’ai quitté Coralie quand j’ai quitté Lyon, il a un an maintenant. Mais je repense à elle, régulièrement. Est-il allé encore plus loin ? A-t-elle trouvé le moyen d’être en sécurité ? Comment fait-elle pour vivre avec cette pesante et menaçante filature quotidienne ? N’a-t-elle pas peur pour son fils ?

C’était la première fois que j’entendais une histoire comme ça. Il n’y a que dans les films que ce genre de choses se produit, non ? Gone Girl n’existe pas vraiment … Vous le savez, je suis d’une nature particulièrement optimiste. Mais face à ça, quel genre d’issue imaginer ? Quand la justice ne peut rien pour vous et que la police roule des yeux quand vous entrez dans le commissariat. « Encore vous ? »

« Et oui, encore moi, parce que, si vous ne pouvez rien faire, un jour, ce sera lui ou moi … »

Je n’ai rien inventé. Coralie existe vraiment, et son ex-conjoint la menace tous les jours, ici et maintenant. Je continue ma chronique sur les violences psychologiques en vous parlant pour quelques semaines des autres. Des autres bourreaux et des autres victimes que j’ai pu croiser dans ma vie, furtivement ou plus profondément. Il y en a quelques uns. Et je voudrais que le monde comprenne que ce n’est malheureusement pas exceptionnel … Et vous, en avez-vous croisé ?


13 thoughts on “L’histoire de Coralie.

  1. Peanuts Répondre

    Quand tu vois arriver chez toi une femme battue par son mari et ses quatre fils… qui pleurant, demande votre aide, puis part sans dire où elle s’en va…
    Cette crainte quand le mari de cette femme vient menacer de frapper la personne qui a aidé sa femme, et cette personne qui calmement lui tient tête, quand les deux chiens de cette femme grognent juste derrière les miches de ce type et le dissuadent d’approcher…
    Ce sentiment d’impuissance quand tu recroises cette femme quelques jours plus tard, un coquart à l’œil et des contusions sur tout le corps, et qui te raconte que c’est elle qui a voulu revenir parce qu’elle voulait revoir ses enfants…

    Cette personne, c’était ma mère… et à l’époque, je devais avoir 16 ans… Je me suis toujours demandé pourquoi. Et un jour, j’ai compris pourquoi.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Wahou … Quelle terrible histoire. On se demande sans cesse pourquoi. Même quand ça nous arrive à nous. Et une fois qu’on a pu en sortir, on comprend, mais seulement à ce moment-là, malheureusement …

      1. Peanuts Répondre

        Oui Rozie, quand on s’en sort… certaines malheureusement y passent et sont encore trop nombreuses.

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Je ne le sais malheureusement que trop bien … D’où l’importance d’en parler et de sensibiliser !!

          1. Peanuts

            Tu as tout à fait raison.

  2. marie kléber Répondre

    A part être là et écouter, malheureusement on ne peut rien faire. Ce harcèlement est atroce. On ne peut pas vivre dans la peur. Je l’ai vécu quelques mois quand mon ex était en France. harcèlement téléphonique, menaces. J’ai dû déposer des mains courantes. Mais rien d’autre à faire. Ou alors il faut avoir un avocat qui gère tout ça et que tu payes un bras.
    Tu as raison ça se sent ces choses là, ces angoisses qui font surface pour peu qu’une personne soit disposée à prêter attention. La liberté a un prix en France.
    Merci de donner la parole à toutes ces victimes anonymes du quotidien qui vivent un calvaire. A chaque fois que je te lis, c’est comme un rappel, qui me dit que ce pavé que j’écris depuis plus de 3 ans, il faut que j’y mette un point final. Il faut que j’aille au bout.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      On ne peut rien faire de plus, je sais que tu as raison … Mais à chaque fois, ça me .. Terrifie.

      J’espère que tu irais au bout de ce pavé qui pourra en aider plus d’un(e). Si ce n’est pas trop difficile pour toi, évidemment. La seule chose que nous puissions faire pour aider les autres, c’est arrêter de nous taire. Et c’est déjà pas mal :).

  3. Ornella Répondre

    C’est chaud en effet, tu n’as pas pu garder contact avec Coralie ? Y a vraiment des déviants. Le pire c’est que la loi est faite de telle façon que les flics ne peuvent rien faire tant qu’il n’y a pas eu de violences concrètes et constatées officiellement. C’est vraiment naze.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Non, je n’ai plus aucun contact avec elle. Je ne peux qu’espérer qu’il a lâché l’affaire ou qu’elle ait pu s’éloigner assez de lui …
      Oui, la loi est terriblement mal faite en ce qui concerne les violences « invisibles » et surtout « improuvables ».

  4. MissTexas Répondre

    Quel connard ! Je vois pas d’autres mots pour un mec pareil… J’espère qu’il finira par la laisser tranquille. As tu des contacts avec elle ? Pfiou, c’est une sacrée (mauvaise) histoire !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ah oui, je suis bien d’accord avec toi, nous avons ici à faire à un connard !
      Non, je n’ai plus aucun contact avec elle .. Je ne suis pas tranquille mais à part pour cette fois-là, nous n’avons pas eu le temps d’être très proches …

  5. zenopia Répondre

    Oui… j’en ai croisé un… c’était très insidieux… pas de violence physique mais une grande violence psychique… c’était dur…
    Cela fait peur de lire ce genre d’histoire et, surtout, de voir que peu de choses sont possibles pour se protéger… Belle journée

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, c’est très effrayant de se dire que notre société laisse ce genre de choses avoir lieu .. Comme quoi, il n’est pas si simple de se protéger !

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