Lettre ouverte à mes voisins.

Cher voisin, on ne se connaît pas. Je ne suis pas venue me présenter lors de mon installation, je ne connais de vous qu’un nom sur une porte, une voix timide, un sourire de circonstance et le son de vos clés qui grattent la serrure lors du bal des entrées et sorties. Votre amie a l’air douce et charmante, comme vous. Vous habitez l’appartement donnant sur cour, moi celui face au rude cours Emile Zola. Seules nos portes siamoises créent le lien, et ce mur en béton armé qui coupe votre salon du nôtre.

Je sonne à votre porte lorsque je remarque que vous avez laissé vos clés à l’extérieur. Vous me rendez la pareille. Et quelque fois, j’ose vous demander un tournevis ou un peu de sel. Le reste du temps, on ne se côtoie pas.

Il semblerait pourtant que vous en connaissiez beaucoup plus sur moi que moi sur vous. Ce bout de papier que vous avez déposé dans ma boite aux lettres, qui me demande gentiment de cesser ce tapage, d’arrêter d’hurler quand je jouis, de ne plus percer les murs à minuit ou encore de ne plus chanter tard le soir, me l’indique. Moi je n’entends rien. Votre vie semble être un long fleuve tranquille, et la mienne un véritable capharnaüm.

Pardon. J’essaierai d’être plus discrète la prochaine fois. Oui, maintenant je laisse exploser ma joie quand mes instants amoureux me satisfont. Oui, il m’arrive dorénavant de chanter à gorge déployée. Oui, je refais la décoration de l’appartement en rentrant du travail, à minuit. Ce n’est pas très fair-play. Pour cette raison, je vous ai aimablement répondu que j’arrêterai. Mais comprenez-moi, je croyais que vous n’entendiez rien.

En effet, vous n’entendiez pas mon petit-ami me hurler dessus soir et matin. Vous ne l’entendiez pas me menacer de me fracasser la gueule si j’osais sortir cette fois. Vous ne m’entendiez pas pleurer non plus, ni supplier qu’on me vienne en aide. Etonnamment, vous n’entendiez ni ma souffrance, ni sa violence.

Vous n’avez pas entendu, cette fois ou devant nos portes siamoises, je l’implorais de me lâcher pour pouvoir m’enfuir ? Vous n’avez pas entendu résonner les coups qu’il mettait dans ce mur en béton armé ? Et c’est après un an, une fois que je suis sortie de cet enfer, que j’ai réussi à le virer de chez moi et à devenir enfin heureuse, que vous me demandez de me taire ?

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J’ai déménagé et j’ai entendu une des fenêtres du quartier éclater sous le coup d’un projectile. J’ai vu le verre éparpillé sur le sol et j’ai croisé cet homme, voisin du coup d’éclat. « Ca fait des heures que je les entends taper de l’autre côté de la cloison », qu’il me dit. « Et vous n’avez pas appelé la police ?Non … Vous allez le faire ? Oui, bien sûr ! Ca dure depuis longtemps ?Des mois … »

Je me suis rendue devant cette fenêtre devenue trou béant sur l’horreur de l’humanité et j’ai vu cette femme, assise dans sa cuisine, les mains sur son visage, pleurant à chaudes larmes. « Madame, vous avez besoin d’aide, vous allez bien ? Partez, laissez-moi tranquille !Vous êtes sûre ?Oui, partez. »

Je me suis éloignée discrètement, je ne pouvais pas l’obliger à prendre la main que je lui tendais. J’ai composé le 17 en marchant, les lèvres tremblantes, et j’ai raconté la scène à la standardiste. « Vous pensez qu’une personne est victime d’agression ?Oui. Je crois qu’elle est victime de violence conjugale, je suis inquiète pour elle.Très bien, une patrouille va bientôt arriver. » Un bout de carton est venu remplacer la vitre manquante, rapidement accompagné d’un panneau « A louer. »

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Chers voisin, on ne se connaissait pas et je n’attendais pas de vous que vous recueilliez mes larmes dans votre salon avec vue sur cour. J’aurais néanmoins apprécié qu’un soir la police frappe à ma porte plutôt que de recevoir ce bout de papier qui me demandait, maintenant que c’était permis, de fermer ma gueule. Parce que, j’en suis sûre, vous l’avez aussi bien entendu que moi, ce « Ferme ta gueule » lancinant que me beuglait mon bourreau tous les soirs.

Demain c’est la St Valentin. Je vais aller fêter mon bonheur avec mon mari, devant un bon verre de vin. Mais je n’oublierai pas la femme que j’étais il y a quatre ans. Je penserai à ces femmes emprisonnées qui feront semblant ce jour là d’être heureuses et amoureuses. La violence conjugale est un fléau dont on ne parle que trop peu, et je ne suis plus dupe. Les voisins entendent tout. Pourquoi ne font-ils rien ? Il vaut mieux que votre voisine (*musique*) vous en veuille d’avoir ameuté chez elle les services compétents, plutôt que vous appreniez les semaines suivantes qu’elle se meure, n’est-ce pas ?

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23 thoughts on “Lettre ouverte à mes voisins.

  1. Aileza Répondre

    Bouleversant…
    Tu as un vrai talent d’écrivain, ton style est sobre et délicat. Ta narration poignante. Ce texte est un bijou.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup Aileza. Tes mots me donnent envie de persévérer dans cette voie.

  2. Flo Répondre

    La beauté de l’être humain. Même si je ne l’ai pas vécu personnellement, j’ai cotoyé la violence conjugale de beaucoup trop près. C’est la qu’on découvre sur qui on peut compter ou pas… La majorité des gens se préoccupe uniquement de sa petite personne.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      C’est effectivement là qu’on comprend sur qui on peut compter. Je n’ai pas pu compter sur mes voisins, mais contre toute attente, j’ai pu compter sur des amis que j’avais délaissés pour/à cause de lui .. Je ne les remercierai jamais assez !
      Malheureusement, nous vivons dans une société très individualiste.

  3. Marie Kléber Répondre

    Mon ex disait toujours « c’est leurs affaires de couple ». Ca l’arrangeait bien.

    Je ne suis pas d’accord. Il y a les disputes inhérentes à la vie à deux ou plus. Et le chaos, les cris, la peur. On ne doit pas se la boucler. Il faut parler. Comme tu le dis si bien Rozie, c’est juste un coup de fil. Et parfois c’est celui qui fait toute la différence.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ca devait bien l’arranger, effectivement.
      On est d’accord, il y a deux cas à séparer. Les disputes sont « normales » dans un couple, tant qu’elles ne sont pas quotidiennes ni violentes.
      A nous de faire preuve d’assez d’empathie et de courage pour oser l’appel de la délivrance. Oser aider. Etre humain.

  4. Kariana Répondre

    Wow… ton article, et le commentaire de Peanuts me rappelle une histoire que m’avait racontée ma mère, une femme du quartier qui a été tuée de manière particulièrement violente sous les coups de son conjoint, devant son gamin. Sachant qu’elle était battue depuis le début, très violemment, très bruyamment, jamais un voisin n’a levé le petit doigt pour elle. Alors qu’elle vivait en HLM, l’appartement bien pourri sans isolation quoi. Les voisins entendaient forcément. Ils n’ont rien trouvé de mieux que dire qu’elle l’a cherché à se mettre avec un arabe. Ils ne culpabilisaient pas trop visiblement.

    J’ai aussi eu droit au petit mot me demandant de faire moins de bruit pendant mes ébats 🙂 je suis consciente que ma résidence n’est pas du tout insonorisée mais c’est bizarre, quand je fais des crises de spasmophilie à cause de la douleur de mes règles, qui me font hurler de douleur et que j’appelle à l’aide car mon homme n’est pas là… personne ne vient, ils n’entendent pas ! Ils ont la surdité sélective on dirait bien, eux aussi.

    1. Peanuts Répondre

      @ Kariana : Ce n’est pas normal de devoir autant souffrir pendant tes règles. As-tu consulté un spécialiste des maladies qui touchent l’endomètre ?

    2. Rozie & Colibri Répondre

      … Exemples malheureusement parfaits de ce qui se passe partout.
      Dire qu’elle l’a cherché parce qu’elle était avec un arabe, c’est le summum ! Ca me met sacrément en colère ! De stigmatiser une population comme ça, et de s’en justifier pour dire qu’on a rien fait pour l’aider … !!!! L’individualisme tue.

      Quant à tes propres voisins … Qu’attendent-ils ? En plus, quoi de plus flippant qu’entendre une femme appeler à l’aide ? Elle pourrait être battue, séquestrée, violée .. Ou elle pourrait « juste » avoir besoin d’aide comme toi pour des souffrances internes. S’ils ont peur d’y aller eux-même, ce qui est légitime et que je peux comprendre, qu’est-ce qui les empêche d’appeler la police ? Ou d’autres services compétents ?????

      Mais je rejoins la réponse de Peanuts. Tes douleurs n’ont rien de très normal … As-tu consulté pour qu’on te soulage ?

      1. Marie Kléber Répondre

        Il y en a plus d’un malheureusement qui m’a dit la même chose…
        Comme si tout était justifié par ce simple état de fait. Il est arabe, il l’a tabasse, tout va bien. Ca me donne envie de vomir. L’humain est terriblement affligeant parfois.

      2. Kariana Répondre

        Oui j »ai consulté à ce niveau et j’ai bien été diagnostiquée, le problème maintenant est de trouver un gynéco compétent, qui ne soit pas dans le jugement et qui respecte mes choix (je ne veux pas de contraception hormonale pour cacher la misère).
        Je ne sais pas ce qu’attendent les voisins. Sûrement que je me taise quand ça arrive.

        1. Rozie & Colibri Répondre

          Je comprends complètement. J’ai beaucoup crains ces derniers temps d’être atteinte d’endométriose, et si j’avais été diagnostiquée, j’aurais refusé de reprendre des contraceptifs hormonaux …
          Tourne-toi peut-être vers un naturopathe en plus de ton gynécologue. Il pourra t’aider à soulager tes douleurs avec des conseils personnalisés et naturels. Je le remarque beaucoup. En changeant des petites choses dans mes habitudes, des douleurs chroniques disparaissent !

        2. Peanuts Répondre

          Si tu as des atteintes importantes, le passage par la case progestatif est quasi obligé au départ voire carrément la piqûre ou l’implant (perso, j’étais adénomyosique, seul l’utérus était touché et le premier gynéco que j’ai consulté m’a parlé de suite d’ablation de l’organe malade, alors que je voulais un autre enfant (tu imagines aisément ma tête à ces mots et mon désarroi derrière en sortant du cabinet dudit praticien)…

          Pour les lésions un peu moins envahissantes, il reste l’opération, sachant qu’il y a toujours risque de récidives. Le tout est de prendre la chose assez tôt pour éviter le risque de stérilité précoce. Les stades les plus graves nécessitent la plupart du temps toujours un premier passage par l’opération. Va visiter le site Endofrance : tu y trouveras des personnes qui sont passées par là, elles sont très à l’écoute et pourront te conseiller sur les meilleurs praticiens dans ce domaine.

          Je t’envoie du courage pour tenir debout malgré la maladie.

  5. Cueille le jour Répondre

    Coucou jolie Colibri, encore un magnifique article pour exprimer le chaos ! A chaque mots que tu écris, tu me bouleverse, littéralement, sincèrement, et au plus profond de moi… On se croise tous les jours mais nous ne savons pas en réalité qui sont nos voisins.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup. Je suis très touchée. On ne connaît pas ses voisins en général, c’est un fait. Mais ce n’est pas une raison pour rester inerte face à l’horreur qui explose de l’autre côté de la cloison.

  6. Peanuts Répondre

    Les voisins… Il ne me criait jamais dessus, il paraissait au-dessus de tout soupçon paraissait le père parfait aux yeux de tous… Quand je me suis sauvée, puis que je suis venue chercher mes affaires puisqu’on se séparait, ils ont témoigné contre moi, alors que jamais je n’aurais dit du mal d’eux… Moi qui les appréciais, ils m’ont tuée avec de simples mots…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      …. Comme je comprends. Mes voisins ne m’ont pas fait ça mais j’imagine l’horreur, la douleur. Déjà que la passivité blesse mais alors quand on enfonce plutôt qu’aider … Il a dû être sacrément convaincant.

  7. Maman délire Répondre

    Est ce que tu as vu le film franky et johnny ? Avec al pacino et Michelle pfieffer … il est super.. tu aimerais sans doute ( j’aime tellement ce film que j’imagine que tout le monde va adorer ) il y a une scène où elle croise une femme au supermarché avec des lunettes noires et lui demande si elle a besoin d’aide..

    1. Rozie & Colibri Répondre

      La scène me dit quelque chose, mais je ne suis pas certaine d’avoir vu le film (il faut dire que j’ai très peu de mémoire pour ça, donc aussi bien je l’ai vu, mais ça fait trop longtemps pour que je m’en souvienne ^^). Mais j’irai jeter un oeil et je le rajoute à ma liste 😉 !

  8. girlinbike Répondre

    Ouf ! chargé d’emotion ! j’en ai la gorge nouée

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci, ça veut dire que le message passe :).

  9. Futile Camomille Répondre

    Waouh, quel témoignage touchant! J’ai découvert ton blog hier, je t’ai laissé un commentaire sur ton article « mon premier enterrement ». J’aime te lire, tes paroles sont douces, sincères et captivantes. Je ne serais jamais celle qui ne bougerais pas le petit doigt quand quelqu’un sera en danger, les gens ne sont pas obligé de mettre leur vie en péril, un simple geste peut tout changer!

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci pour tes compliments, qui me touchent sincèrement.

      Je suis heureuse de lire que tu ne serais pas de ces voisins inertes. Peu importe les raisons, je comprends qu’on ne veuille pas s’immiscer dans la vie des autres ou qu’on aie peur de se tromper. Mais un appel à la police reste anonyme. Si on se trompe, on fait un peu chier nos voisins mais ils ne savent pas que c’est nous … Si on a raison, on peut sauver quelqu’un.

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