L’espoir.

Depuis la reprise du blog, j’ai envie d’écrire tout le temps. Le moindre de mes sentiments. C’est compliqué parce que je n’ai pas le temps ! Et que je voudrais faire beaucoup d’autres choses à côté. Mais la petite voix me dit « Ecris. Ecris tout. Ecris à tout le monde. »

J’ai déjà écrit à mon père, à ma grand-mère, à mon cousin, à ma tante, à mon amoureux. Des lettres de papier, envoyées comme avant, par la Poste, ou déposées sur un oreiller. Je le fais depuis que j’ai 15 ans. Souvent, mes lettres restent mortes. En apparence.

Puis les semaines, les mois passent. Et d’autres personnes me disent « Tu sais, ta lettre a fait grand effet. » Les choses se débloquent. Deviennent plus naturelles, plus franches. Je crois que c’est parce que dans mes lettres, je dis toujours « Je t’aime. » Je dis ce que je pense, ce que j’espère, je parle du lien qui nous lie et j’explique que je voulais qu’ils sachent. Qu’ils m’intéressent. Que leur passé m’enchante.

Le pouvoir des mots. Comme cette fois où mon beau-père a écrit une lettre à mon père, pour l’aider dans sa dépression. Parait qu’il a écrit « Veux-tu être mon ami ? », et que mon père a répondu « Oui, je veux bien être ton ami. » Des mots d’enfants, pleins de sens. Rien que d’y penser, ça m’étreint fort.

Maintenant, j’écris beaucoup plus de mails. A beaucoup de personnes. Des gens que je ne connais même pas pour de vrai. Mais c’est comme ça. J’ai l’impression que ces gens-là sont tout de suite vrais. Je ne passe pas par quatre chemins. Ils me répondent avec franchise. Alors je suis touchée que des inconnus prennent du temps pour moi. Qu’ils m’écoutent.

C’est bien, internet, pour ça. On n’est pas obligé de passer par ce jeu de la séduction. On peut être direct. On peut toucher quelqu’un sans qu’il recule. C’est ça, ou alors j’ai la chance inouïe de tomber sur des personnes « comme moi ».

La semaine dernière, c’est devenu clair. Je lui ai écrit une lettre informatique à elle. Je mettais les pieds dans le plat tout de suite. A la source du problème sans passer par la case départ. Je prenais un gros risque. Je prenais le risque qu’elle ne soit pas la première à la lire. Le risque qu’on m’engueule, qu’on m’écarte, qu’on me hurle dessus, qu’on me demande de quoi je me mêle. Le risque de la faire souffrir énormément en rouvrant sa plaie, le risque qu’elle chute encore une fois. Le risque de tout faire péter. Tout. Tout ce qui constitue cet équilibre familial précaire qu’on essaie de sauvegarder tant bien que mal.

Elle était à l’hôpital. Elle ne l’a lue qu’en rentrant, lundi soir. Heureusement que j’étais de mariage ce week-end, ça m’a permis de penser à autre chose et de vivre des émotions franchement positives. Elle m’a envoyé un message en me disant à quel point elle était touchée. Elle m’a demandé d’en garder une copie, au cas où elle oublierait, à cause des crises qui lui causent maintenant des pertes de mémoire.

J’ai répondu « Je t’appelle demain. » 

La trouille au ventre, je l’ai appelée. Elle avait oublié mais relu mon mail le matin. J’avais visé juste en lui racontant un peu de D. Elle a compris qu’on avait quelque chose en commun, quelque part. Je lui avais écrit que je savais ce que c’était que de se sentir salie, qu’il n’y ait pas de « justice », et tout le reste.

Nous avons longuement parlé. Pas besoin de vous dire que ça m’a retourné les tripes. J’ai parfaitement compris que ça y est, on y est. Le temps est compté, c’est une question de vie ou de mort. Une question de jours.

On est dans l’urgence. Elle doit quitter l’enfer. Mais comme elle me l’expliquait, il n’y a plus de portes autour d’elle. Qu’une impasse. Une impasse dans laquelle elle se résigne désormais. Elle n’a plus d’espoir.

Je lui ai proposé de l’héberger pour la sortir de là. Quel dilemme. Ca peut durer une semaine comme deux ans. Je mets dans la balance notre équilibre quotidien contre sa possible survie. Pour moi le choix était vite fait, mais encore fallait-il que l’amoureux soit d’accord. Je savais bien qu’il le serait. Il m’a dit « On prend le risque qu’elle meure ici. Je sais comme La Maison est importante pour toi, Rozie. Il ne faudrait pas que ça te la gâche si ça arrive. »

On prend ce risque, oui. Il faut bien que j’assume de le voir, moi qui balaie habituellement tout le possible négatif d’une situation future. Positiver, vous savez.

Mes parents et ma soeur n’attendaient que ça, que je leur raconte. Pour enfin juger de la situation. En fait, je crois qu’ils attendaient mon feu vert, mon alerte, ou quelque chose comme ça. Je ne saurais pas trop dire, mais j’avais cette conviction là.

Ca n’a pas manqué.

Ils m’ont demandé s’il s’agissait d’attouchements ou d’inceste. J’ai brusquement compris que pour eux, le salut de la famille consistait à savoir ce qui c’était vraiment passé, comme s’il y avait un choix acceptable et finalement pas si grave. Alors j’ai remis les points sur les « i ». J’ai expliqué avec calme et patience que ça ne changeait rien, que dans tous les cas, le mal était fait. Que dans tous les cas, il s’agit d’inceste. Que dans tous les cas, il s’agit d’un viol. Que la main ou le sexe, ça fait les mêmes dégâts physiques et psychologiques.

Je n’ai pas répondu à la question. J’ai pensé qu’il valait mieux rester dans le flou que d’avoir enfin des images crues en tête et de les remâcher. Je ne sais pas si j’ai bien fait. Je crois que ce n’est pas à moi de leur dire les gestes précis. C’est à elle, et seulement si elle le veut, si ça l’apaise.

Je leur ai parlé de l’urgence de la situation. Ca a fait « tilt ». Mon père m’a téléphoné tard le soir, dans un état d’excitation, d’angoisse et de colère profond. Il m’a dit « Rozie, je vais appeler le 119. Ca va faire péter la famille, ça va être horrible, on va perdre ta grand-mère, il y aura des cris, des larmes. »

J’ai compris qu’il était sérieux, et qu’il n’attendait que de moi ces mots : « Vas-y, fais-le, je te soutiens. » Je n’ai pas dit ça de cette façon (même si bien sûr, je le soutiens s’il le fait). Comme rien n’est tout noir ou tout blanc, j’ai nuancé. On s’est mis à réfléchir à fond sur les conséquences de l’acte. Bien sûr que j’y songe, à l’appel anonyme, depuis le début.

On a parlé de la famille. On savait très bien que quoi qu’on fasse, ça la ferait sans doute péter. « Mais on n’en mourra pas, Papa. Elle, si. » Il vaut mieux qu’on s’engueule et que tout ressorte une bonne fois pour toute, quitte à ce que des clivages se créent, plutôt qu’on se retrouve tous « soudés » devant un cercueil, non ? Soudés par un sale secret et des remords à n’en plus finir.

On est tombé d’accord. Le 119, ça ne nous satisfait pas vraiment. Elle est majeure maintenant, et plus en situation de danger imminent. Enfin ça, c’est faux, mais en gros, elle n’est plus sous la coupe de son bourreau.

Donc on va se partager les tâches. Appeler une assistante sociale pour la sortir de là. De cette maison, de la compagnie de ses parents. On va l’héberger à mesure de ce qu’on peut en attendant. La faire sortir. La laisser se confier. D’ailleurs, je dois la rappeler ce soir.

Elle n’a plus d’espoir. Ses parents n’en ont plus pour elle. Elle n’a personne. Personne d’autre que nous. On se croirait dans un roman de Zola. Mais l’espoir réside en moi, en mon mari, en mes parents, en ma soeur, en d’autres sans doute. On est là, tous ensemble. On décide enfin de prendre nos responsabilités. Et on se soutiendra quand les coups pleuvront, parce que c’est sûr, ce qu’on compte faire ne va pas plaire.

Soit. Je ne sais pas si ça s’appelle du courage. Pour moi, c’est plus l’instinct de survie qui parle, comme s’il était étendu à tous ceux qui portent un peu de mon sang dans les veines.

C’est lourd, très lourd. Mais je suis très contente, et quelque part soulagée. Parce qu’enfin, les choses bougent, et on avance ! Il existe une sortie positive à tout, un soleil derrière le tunnel. C’est un regain d’air nouveau dans cette histoire. Ca m’emplit de beaucoup d’amour, même si le bagage à tirer pèse. Ce n’est que le début. Le début, je l’espère très fort, de sa vie. Je crois qu’en fait, l’espoir, c’est ça.


10 thoughts on “L’espoir.

  1. zenopia Répondre

    C’est rude… je n’ai pas de mot en fait… Il faut du courage et tu en as <3

    1. Rozie Répondre

      Oui, mais c’est moins rude qu’avant. Un mouvement se met en marche. Il y a quelque chose qui bouge dans cet inaction vieille de 5 ans. C’est pas grand-chose mais ça m’assure des sentiments positifs malgré tout.

      Des bisous <3

  2. ellea40ans-Stephanie Répondre

    C’est toujours plus facile de tourner la tête et de fermer les yeux. Il faut du courage et de la force. Alors je t’en souhaite beaucoup pour la suite.

    1. Rozie Répondre

      Merci BEAUCOUP.

      Heureusement nous sommes plusieurs maintenant à faire front alors … On se donne du courage et on mutualise nos forces. Ca fait toute la différence !

  3. Marie Kléber Répondre

    Du courage et de l’humanité…
    Même si on se dit qu’il faut le faire parce que ce n’est plus possible, qu’il faut tendre la main, aider, ça ne rend pas les choses plus faciles à faire.
    Oui il y a de l’espoir dans tes lignes Rozie.

    1. Rozie Répondre

      Non, ça ne rend pas les choses plus faciles, c’est sûr. Une fois qu’on est dans l’action, l’histoire ne nous lâche plus. Ca pèse plus qu’avant, je trouve. Mais ça vaut le coup !

  4. Pétale Répondre

    Bonjour Rozie,

    Je pense aussi que d’une certaine façon c’est du courage, même si pour moi aider une personne qui subit ce genre d’acte est logique et normal.
    J’espère que cette personne s’en sortira grâce à votre aide et qu’elle ira mieux.
    Bises
    Pétale.

    1. Rozie Répondre

      Bonjour Pétale !

      Pour moi aussi, c’est logique et normal. La pensée y a toujours été. C’est dans les actes que les choses sont beaucoup plus complexes. Parce que mille détails viennent s’infiltrer. Il faut tout prendre en compte pour être le plus minutieux et le plus juste possible.

      J’espère aussi que c’est un nouveau départ.

      Bises !

  5. Melgane Répondre

    Je pense que l’on peut dire que c’est du courage. Il faut du courage pour « sortir » quelqu’un de sa situation, ou plutôt l’exfiltrer un peu comme on le ferait d’un agent secret, avec tous les risques que ça inclus (même si la comparaison n’est sans doute pas la meilleure). Je crois qu’il faut un peu de courage, et de l’espoir, comme tu dis !

    1. Rozie Répondre

      Finalement, si je fais ça, c’est aussi pour moi, pour nous. Et heureusement, je ne suis pas seule. Je crois que toute seule, je n’aurais jamais eu ce courage. Mon amoureux est là, ce qui m’a permis d’avoir le « courage » de l’impulsion. Je croisais fort les doigts pour que ce geste mobilise d’autres personnes et ça a réussi. Nous sommes donc plusieurs maintenant, et ensemble, on peut avoir le courage que seul on n’aurait pas. Parce qu’on sait qu’on est soutenu. Le pouvoir du groupe !

Répondez-moi :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *