Les prochaines victimes.

Menottes

Lorsque je suis sortie de son emprise, lorsque j’ai quitté D. pour de bon (vous trouverez ici et ici d’autres articles traitant de la violence que j’ai subie au sein de mon couple) en étant certaine de ne plus jamais le revoir, un soulagement immense m’a envahie.

Il récupérait ses dernières affaires, j’avais hâte qu’on en finisse. J’attendais ce moment comme le prisonnier palpite à quelques heures de sa libération. Il était là, prêt à franchir une dernière fois le seuil de l’appartement, quand il s’est retourné pour me dire « Je suis dégoûté de partir ». J’ai retenu les mauvaises répliques qui me venaient à l’esprit et l’ai laissé me faire un signe d’au revoir dans le couloir. Puis, satisfaite, j’ai refermé sur lui la lourde porte blindée. J’ai refermé sur son visage déconfit une année de souffrances terribles et malsaines. Ouf. Il s’en est allé, définitivement. C’est fini. J’ai levé les yeux au ciel, et comme souvent dans ces moments empreints de magie, j’ai remercié ce qui devait être remercié.

Les premières semaines, j’oscillais entre joie euphorique et traumatisme. Les mois ont filé et j’ai commencé à craindre son retour insidieux dans ma vie. J’avais peur qu’un jour une femme frappe à ma porte pour m’annoncer qu’elle avait pris ma place et qu’elle avait besoin d’aide. Je culpabilisais. N’aurais-je pas dû porter plainte pour prévenir les prochaines ? Je tentais en vain de me rassurer par le biais d’explications rasoires. « S’il s’est comporté de cette façon avec moi, cela ne signifie pas qu’il recommencera. Lui aussi est marqué par notre histoire commune, il ne réitérera pas les mêmes erreurs. C’était notre relation qui était toxique, avec une autre, ça se passera bien. Il trouvera le bonheur, lui aussi. »

Foutaises. Deux ans après, une certaine Ophélie m’a envoyé un message privé. Elle n’avait pas eu de mal à me retrouver grâce aux réseaux sociaux. Elle avait lu un texte que j’avais rédigé et publié sur la toile et voulait discuter, c’était « important ». J’ai accepté, tremblante et craintive. « Le mec dont tu parles, est-ce que c’est D. ? » La conversation à peine engagée, j’ai failli la rabrouer. Qu’elle me laisse tranquille et survive à ça de son côté, j’avais assez donné. Mais l’angoisse qui me nouait le ventre m’intimait de l’écouter : je devais en avoir le coeur net. « Il sort avec ma soeur depuis quinze jours. »

Ophélie avait 17 ans et passait le baccalauréat dans un peu plus d’un mois. D. avait mentionné mon nom au cours d’un repas en famille et, curieuse, elle avait investigué. Mon fameux écrit l’ayant carrément effrayée, elle voulait s’assurer qu’il s’agissait bien de lui avant d’agir. Pour l’instant ça se passait bien, mais elle me demandait conseil « au cas où ». Difficile de lui répondre, je marchais sur des oeufs. Et s’il était derrière tout ça ? S’il avait vent de cette conversation ? S’il me menaçait ? S’il tournait tout ça contre moi en m’accusant de gâcher, encore une fois, sa vie ?

Je lui ai conseillé de rester vigilante. De veiller à ce que sa soeur ne soit pas coupée de sa famille, de s’assurer qu’elle était heureuse, de prêter attention aux détails et de « ne jamais avouer à D. notre discussion ». Nous en sommes restées là. J’ai supprimé cette conversation, non sans avoir tenté de retrouver sa soeur sur le net, mais il faut croire que je suis moins douée qu’Ophélie pour l’investigation.

Une année est passée sans que personne ne vienne frapper à ma porte. J’ai déménagé en croyant avoir abandonné mes vieux démons dans les rues de Lyon. J’étais perplexe, j’y songeais souvent. Etaient-ils toujours ensemble ? Heureux ou pas ? En mon for intérieur, l’envie irrépressible de savoir me taquinait. Je la taisais tant bien que mal et tentais de clouer avec elle ma culpabilité. Passer à autre chose. La réponse me vint finalement bien malgré moi.

« Bonjour, je m’appelle Anna, je suis la copine de D. Enfin, bientôt son ex-copine. Ma soeur t’a contactée l’année dernière, et quand elle me l’a dit, je n’ai pas pu résister. J’ai lu ton texte. J’ai besoin de te parler, c’est important pour moi. (…) Je comprendrais si tu ne souhaites pas me répondre. Bonne soirée, Anna. »

Mon sang n’a fait qu’un tour. La morsure de l’angoisse est revenue et avec elle ma colère puis ma soif de vengeance. Parait qu’elle est un plat qui se mange froid (*musique*). Je sentais dans ses mots qu’elle souffrait, je savais pourquoi et ça me rendait folle. Nous avons passé une nuit entière à partager nos vécus. Six heures avalées par le temps comme une gorgée de café trop chaud. Elle vivait ma mésaventure trait pour trait. Humiliations, crises de démence, assujettissement, violence. Les rituels étaient les mêmes, j’avais l’impression de lire un mauvais polar. Pour lui, rien n’avait changé. Il vivait son quotidien exactement de la même façon, mathématiquement. Il changeait juste, de temps à autre, la fille qui jouait le rôle de la copine.

Il lui fallait une jeune femme douce, prude, pas très sûre d’elle. Il la rencontrait via des sites spécialisés. Il essayait de la rendre accro à la même drogue que lui et il en faisait ce qu’il voulait. Anna souhaitait le quitter, mais ne trouvait pas la force. « Je ne veux pas me retrouver seule, c’est mieux que rien. » Elle n’avait pas réellement conscience de ce qu’elle vivait. Elle s’en contentait. Je lui ai raconté mes souvenirs les plus durs, les passages les plus troublants, les actes les plus fous que j’ai dû endurer. Quand elle ne comprenait pas son comportement si étrange, je le décryptais pour elle. Je lui ai même dit qu’il ne l’aimait pas. J’ai répété « Sauve-toi » indéfiniment.

C’était difficile. Au nom de quoi me permettais-je de lui dire ça ? Je ne sais pas si j’ai bien réagi. Mon histoire l’a-t-elle fait fuir comme je l’espère, ou l’a-t-elle repoussée dans ses bras ? Je ne sais pas. Les dernières phrases que nous nous sommes échangées m’indiquent qu’elle est partie. J’essaie de la croire, j’espère, mais je n’en suis pas convaincue. Je sais ce que c’est, de rester tant que rien de meilleur n’assurera l’avenir.

Je lui ai fait jurer de ne dire rien à D. Notre partage nocturne doit rester entre elle et moi. Il ne tenterait peut-être rien à mon encontre mais je préfère rester en sécurité. J’aimerais que cet homme soit « marqué au fer rouge ». Ca me lacère le coeur quand je pense aux prochaines. Ca me tue de penser que je ne suis ni la première, ni la dernière. J’ai l’impression que ma souffrance est vaine. J’ai peur qu’un jour il aille plus loin dans sa folie, qu’un coup parte, et qu’une femme meure. Par mon inaction, n’aurais-je pas, moi aussi, un peu de sang sur les mains ?

Le chemin de la guérison est long. Je dois penser à moi, je le sais, on me le répète. Mais je ne veux pas penser à moi au détriment des autres. Si je peux les aider, je le dois, n’est-ce pas ?

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12 thoughts on “Les prochaines victimes.

  1. maman délire Répondre

    olala c’est tellement dur !! comment savoir quoi faire dans ces cas là ? je te comprends. en même temps, je pense que tu as fait ce qu’il fallait. tu as accepté de lui parler, tu lui as raconté ta propre expérience.. en espérant que ça ait suffit à lui ouvrir les yeux.. malheureusement je ne pense pas que tu puisses faire plus. je ne sais pas à partir de quel moment on peut porter plainte contre ce genre d’individu…. mais tu dois aussi penser à toi, c’est vrai. et ce que tu écris sur la toile est important, ça peut aider certaines femmes…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      J’espère que ce que j’écris servira mais ça ne suffit pas. Pour porter plainte, il aurait au moins fallu que je garde des SMS pour que je prouve le harcèlement moral et que j’aille voir un médecin et un psychologue pour prouver son emprise mais dans les faits, ce n’est pas quelque chose à laquelle on pense. On ne peut rien faire et c’est d’autant plus terrible.
      Merci pour ton message !

      1. Marie kléber Répondre

        Tu sais il en faut beaucoup pour prouver la violence psychologique et verbale. Dans mon dossier de divorce, j’ai une bonne dizaine d’attestation qui vont dans ce sens, sans compter les mails, SMS, harcèlement téléphonique. Et le psychologue clinicien rencontré pour la mise en place d’un droit de visite pour le père m’a quand même dit « il ne s’est rien passé de grave entre vous. » Ca donne le ton!

        1. Rozie & Colibri Répondre

          … Ca me désole. Il est psychologue et il n’arrive pas à saisir le caractère grave de ce que tu as pu subir ? Incroyable.
          Je suis allée voir une psy une fois, parce que D. me disait que c’était moi qui avais un problème et que j’étais folle. Je lui ai tout raconté et l’entretien s’est conclu là-dessus : « Vous devez le quitter. » Cette phrase m’a énormément aidée.
          Je suis désolée que tu n’aies pas pu faire face à la même personne. Et en plus, tu as tous les éléments pour le prouver, c’est fou !

  2. Illyria Répondre

    Très intéressant ton article! Mais tu ne peux pas sauver quelqu’un malheureusement… C’est à la personne de prendre conscience et de réussir à partir. Peu importe ce que tu lui dis, si elle n’est pas encore prête à partir, elle ne partira pas.
    C’est en amont surtout qu’il faut prévenir, se renseigner sur ce type de relation, pouvoir repérer les personnes de ce genre. Donc oui continue d’écrire, raconte ton histoire, et c’est comme ça que tu aides les autres! Ce qui se passe avec D. n’est malheureusement plus de ta responsabilité…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci !
      Oui tu as raison. Le meilleur travail à faire est en amont pour que les personnes puissent reconnaître les différents schémas de la violence et partir dès le départ.

  3. LeMerlanFrit (Fanny) Répondre

    Je rejoins entièrement l’avis d’Illyria, et j’ajouterais que porter plainte pour harcèlement moral n’aurait sûrement pas mené à grand chose. Quand on voit comment sont traités les passages à l’acte tels que viols et violences physiques… C’est sûrement là que tu te serais attirée davantage d’ennuis et tu aurais dû rester empêtrée dans cette histoire encore bien plus longtemps, très certainement pour un résultat non satisfaisant, il n’aurait pas été mis hors d’état de nuire. Tu as choisi d’avancer et c’est ce qu’on recommande dans ce cas.
    Tes écrits ici sont importants et en aideront certains et certaines, peut-être un peu tard mais ils aideront. La société a encore du travail pour vraiment reconnaître ce type de profils et les traiter comme il se doit, et pour faire en sorte qu’il y ait de moins en moins de personnes qui manquent de confiance en elles au point de risquer de tomber dans de telles griffes. Je pense qu’à l’école notamment il y aurait beaucoup à faire.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, porter plainte n’aurait sans doute servi à rien pour les prochaines. Mais peut-être que ça m’aurait aidée. Si, bien sûr, mon statut de victime avait été reconnu. Mais comme semble l’indiquer Marie, c’est bien loin d’être le cas, hélas. Ca me révolte plus encore.
      J’ai choisi d’avancer mais ce chapitre de ma vie n’est pas clos, et je ne sais pas comment y mettre fin. Ecrire me fait beaucoup de bien, être lue et comprise plus encore, mais j’ai cette envie farouche d’aller plus loin. D’aider « vraiment ».
      Tu as raison, il faut éduquer les gens là dessus. Il y a un travail monstrueux à faire.

  4. Marie kléber Répondre

    Les écouter c’est déjà les aider. Je crois malheureusement que partir est un acte que nous sommes seuls à pouvoir prendre, à un moment précis de notre histoire. Quand je pense à la mienne, je constate que j’ai occulté les messages extérieurs, les craintes des autres, j’ai vécu dans un cauchemar pendant près de 4 ans et à chaque fois que je me disais « il faut partir », je n’y arrivais pas. Malheureuse avec lui et incapable d’envisager une vie sans lui non plus.
    C’est bien tu lui as laissé la chance de te parler. Peut-être que tes mots n’ont pas eu l’impact que tu souhaitais. Mais peut-être qu’ils font leur chemin dans sa tête. Bien sûr on ne devrait pas porter de jugement ou dire « tu dois faire ci ou ça » mais quand on est passé par là, c’est plus fort que nous. On souhaite plus que tout au monde que personne ne vive ce qu’on a vécu.

    J’ai une copine qui travaille auprès de femmes battues dans un foyer, elle adore son métier mais elle me dit que le plus difficile c’est de constater que sur 10 femmes qui quittent leur conjoint violent, 9 reviennent avec lui. Trop de pression, trop de doutes, de peur. L’emprise met du temps à disparaitre. Et la culpabilité tout autant.

    Bravo pour le chemin parcouru. Pense à toi tout en restant à l’écoute et en sachant que tu ne peux pas prendre les décisions à la place des autres. Cela reste très douloureux. Mais c’est ainsi.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      On est d’accord, partir est le plus difficile. Comme toi, j’ai fermé les yeux sur les craintes de mes proches et sur les messages extérieurs. Je les entendais mais ne les écoutais pas. Je refusais d’y croire, je refusais de m’avouer que j’en étais là. Et je comprends tout à fait ces femmes qui ne partent jamais et qui retournent avec leur bourreau. J’aurais sans doute fait la même chose si je n’avais pas, par chance, rencontré mon âme soeur en amont. S’il ne m’avait pas prise par la main pour que je m’en aille, je ne l’aurais pas fait, ou bien plus tard. Il me fallait la certitude que l’avenir était assuré. Comme elles toutes.

      Ca fait plus de trois ans maintenant et la culpabilité ne part pas. L’emprise .. Je ne sais pas. Je me sens forte de cette expérience et fragile à la fois.

      Je sais que je ne pouvais rien faire de plus que l’écouter. Mais c’est terriblement frustrant.

  5. E Répondre

    Je viens de tomber sur ton blog et de parcourir quelques uns de tes récits… C’est comme un retour en arrière. J’ai connu une personne comme ça, bizarrement qui venait aussi de la même ville. Je crois qu’il faut toujours écouter son cœur, mais quand on n’est jeune et qu’on ne connait « rien » ce n’est jamais évident. Je crois que ce qui m’a sauvé c’est qu’il ait été volage. C’est toujours plus « facile » de quitter quelqu’un quand on a quelque chose à lui reprocher. Je pense aussi qu’avec le temps tout s’oublie. J’espère que tes cicatrices se refermeront ou se sont déjà refermées… Et je crois que chacun doit un jour ou l’autre payer pour ses actes. D’une façon ou d’une autre ces gens auront la monnaie de leur pièce…

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tu as raison, il faut toujours écouter son coeur, et son intuition. Mais quand on est jeune, et sans expérience, ou bien troublée à un moment donné, on ne sait pas/plus ce qui est normal et ce qui est toxique.

      Je suis complètement d’accord là dessus, c’est plus facile de quitter quelqu’un quand on lui reproche un fait véridique ! Tu es partie en prenant appui sur ses infidélités et ça t’a sauvé. Moi, je suis tombée amoureuse d’un autre qui m’a tirée de toutes ses forces vers lui. En général, les femmes partent pour les enfants, souvent au terme de leur grossesse ou quelques semaines après l’accouchement. Parce que quelque chose de plus important qu’elles leur donne la force.

      Oui, ils paient pour leurs actes. D’ailleurs, D. les a toujours payés et continue certainement encore. Il est malheureux comme la pierre mais ne se remet pas en question. Un cercle vicieux. Et souvent, je pense « Il n’a que ce qu’il mérite ». On récolte ce que l’on sème, n’est-ce pas ?

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