Le coup de blues.

Depuis hier, je flanche.

Il y a quelque chose qui me gratte le coeur. Habituellement, c’est une expression que j’utilise pour parler de ma joie, de ce sentiment d’amour papillonnant. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse.

Je sens que les larmes ne sont pas loin et je me demande ce qu’elles vont apporter avec elles, cette fois. Il m’arrive, de temps à autre, de pleurer pour une raison qui m’est inconnue. C’est à dire que je n’ai pas vraiment identifié la source de ma tristesse, ou qu’elle me prend au dépourvu. Je ne peux pas mettre de mots dessus et pourtant quelque chose me bouleverse, impalpable.

Je pleure souvent. Au détour d’une publicité, d’une chanson, d’une belle image, d’une parole, d’un geste. Le Lacrymal Circus, comme dirait Renan Luce. Ces fois-là sont différentes. Comme la vague qu’on n’attend pas sur la mer calme, qui se forme pourtant dans les froids fonds marins. Elle vient lécher nos pieds d’abord timidement. Et sans qu’on n’aie eu le temps de changer le drapeau vert en drapeau rouge, la tempête est là.

Avant-hier, j’ai regardé ma collègue pleurer. Elle m’a demandé, comme si de rien n’était, si je voulais venir avec elle pour effectuer une tâche. « Tu sauras faire, comme ça. » Je n’étais pas dupe. Je savais qu’elle avait besoin d’une oreille attentive. Oreille qu’au demeurant, je lui prête beaucoup.

Nous y sommes allées, nous sommes revenues à nos bureaux, et la conversation a duré deux heures. Ses yeux se sont mouillés, les miens aussi. Son chagrin m’a beaucoup touchée. Quand elle m’a dit qu’elle me trouvait magnifique, que ma présence lui apportait beaucoup au quotidien, ça m’a secouée. Quand elle m’a remerciée d’être restée pour elle, quand elle m’a serrée pour me dire au revoir, quand elle a pris le temps de revenir pour me dire qu’elle était là, elle aussi, pour les bons comme les mauvais moments, quand elle a utilisé le terme « ami » …

Le lendemain, un salarié avait aussi besoin de se confier sur sa situation. Si vous me suivez, vous savez qu’écouter fait partie de mes fonctions. Mais cette fois, je n’ai pas réussi. J’ai hâte de recevoir les formations adéquates pour que je puisse gérer ça.

Il a commencé à me parler de son immobilisme qui lui pesait horriblement – il est arrêté depuis des mois à cause d’une entorse à la cheville, qui a du mal à guérir à cause, entre autre, d’une malnutrition certaine – mais je ne comprenais pas tout. Nous étions seuls dans le couloir, sa voix résonnait trop. Je ne voulais pas le faire répéter alors j’acquiesçais quand-même.

Cinq minutes se sont passées et j’ai mis un terme à la conversation, comme ça, sans crier gare, de la façon la plus maladroite qui soit. Je l’ai laissé en plan au milieu du couloir, prétextant un travail urgent à rendre. Il m’a dit « C’est ça, retourne dans ton petit coin ! » Il souriait, son ton n’était pas teinté de méchanceté. Mais je repense à cette phrase, qui signifie beaucoup pour moi. Sans doute n’était-il pas dupe.

Lorsque je suis rentrée chez moi, ça allait plutôt. J’ai senti une vague de faim et de fatigue m’envahir. J’ai compris que le compte à rebours était lancé : J-3 avant que le sang ne perle entre mes cuisses. J’ai mangé du jambon cru, ramené tout droit d’Espagne par mes beaux-parents. Je l’ai mangé avec les doigts, j’ai croqué dedans avec une avidité que je ne me connaissais pas. Pas d’aversion cette fois-là. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que je culpabilise. « Si tu le manges comme ça, c’est que ton corps en a besoin. »

On allait manger quand mes beaux-parents sont arrivés. Ils apportaient des draps, des tonnes de draps. J’ai senti la colère me porter. « S’ils ne veulent plus de ces draps, qu’ils les jettent ! On n’est pas Emmaüs que je sache ! » 

Je me suis retenue. Au fond, je sais bien que c’est généreux de leur part. Il a tout de même fallu insister pour ne pas tout garder. A chaque fois, ça m’irrite. Je n’ai pas dépensé autant d’énergie à me séparer de mes propres affaires pour récolter celles des autres … Ils sont partis. Les draps choisis sont restés entassés là, sur la table.

La colère s’est alors muée en un sentiment d’impuissance harassant. Je jetais l’éponge. Ranger ces draps me semblait être plus rude que d’escalader une montagne. Je n’avais pas l’énergie pour ça. Ni l’envie. Ces draps, je n’ai aucune envie de les ranger où que ce soit. Ils sont encore sur la table, petite montagne de flanelle, à l’heure où j’écris ces lignes.

Nous avons fini par manger. J’étais triste. Je n’avais plus faim. J’ai fini par parler à mon amoureux. Je lui ai raconté ma collègue de la veille, le salarié du jour. Je lui ai raconté que bientôt, une psychologue allait instaurer des séances particulières, auxquelles je participerai peut-être.

Ces séances servaient aux accompagnateurs sociaux. On y allait, on exposait un problème qu’on n’arrivait pas à surmonter dans le cadre de notre travail, et on travaillait dessus. L’idée, ce que quand on n’arrive pas à écouter/accompagner quelqu’un, le blocage – la blessure – se situe en nous.

Ces séances se font en petit groupe. Elle soude les équipes parce que forcément, à la fin, on connaît l’intimité de l’autre. On y pleure souvent. C’est nous qui choisissons si nous y allons. C’est nous qui choisissons jusqu’où on veut se confier, à quel point on est prêt à déterrer les secrets.

J’ai dit à mon amoureux que je laisserai la place à mes collègues, ceux qui sont tout le temps en contact avec les salariés qu’on aide. J’ai dit que s’il restait de la place, j’irai. Par curiosité. J’ai dit que mon directeur attendait sans doute de moi que j’y aille.

Et voici ce qu’il m’a répondu : « Tu sais Rozie, quand tu parles de ça, ta voix change.Oui je sais, elle s’enroue.Non, ce n’est pas tout à fait ça. On dirait que ta bouche ne veut pas que ça sorte. »

J’ai répondu qu’évidemment ça me touchait, que je sentais qu’en ce moment « quelque chose cherche à sortir. » J’imitais un geyser avec mes mains, qui partait de mon estomac et remontait jusqu’à ma gorge. Mon mari a acquiescé. Le repas était terminé.

Le jour d’après, je me suis sentie incapable. Incapable de ranger les draps, de ranger la vaisselle, de faire le lit. Incapable de travailler. Il fallait bien pourtant. Je sentais mon utérus tout gonflé. Mon estomac vide. Ma bouche sèche.

Je sentais ma transpiration plus forte et abondante. Les poches sous mes yeux. La raideur dans mon cou.

J’ai mangé n’importe quoi. Le reste de confiture, le reste de glace, le reste de yaourt au soja. Le reste de jambon aussi, plus par auto-sabotage qu’autre chose. J’ai demandé à mon amoureux de ramener des chocolats. Et des pizzas. J’ai allumé la télé et ai branché Netflix. J’ai laissé passer les épisodes, passablement intéressée.

Je sens toujours les larmes bloquées quelque part. J’ai la gorge nouée, je déglutis mal. J’espérais qu’écrire débloquerait la situation. Ca n’a pas fonctionné. Je ne pleure pas. Il faut donc que j’attende. De comprendre peut-être ? …

J’ai vu s’afficher la météo de mon village natal sur mon smartphone. Ecrit en lettres capitales, ça m’a serré le coeur un peu plus. Le spleen, c’est ça, non ?

J’ai cette fausse envie de me laisser partir à la dérive. Vous savez, ces moments où on regarde ses mains qui serrent vingt cordes différentes. Et on se dit « Tiens, si je les lâchais maintenant ? » On sait qu’on devra courir après dans les secondes qui suivent pour ne pas qu’elles glissent trop loin, emportées par le vent. On sait que c’est bête, et contre-productif. Mais les mains s’ouvrent quand-même.

Edit : Quatre jours sont passés. J’ai pleuré plusieurs soirs, beaucoup. J’ai compris pourquoi, alors. J’ai compris ce qui cherche à sortir. Je me suis sentie incapable autant de jours, laissant tout reposer sur les épaules de mon amoureux. J’ai beaucoup parlé avec lui. J’accuse un gros retard de règles (pas de panique, elles ont fini par se pointer très, très tranquillement). C’est dire si ça me travaille. C’est la deuxième fois qu’une irrégularité survient en plus de 4 ans. La première fois, elles étaient en avance d’une semaine ! Juste après le déménagement …

Ce matin, je me sentais tellement laide. Des boutons partout sur le visage, je ne voyais que ça. Pas envie de sortir. Je ne pensais qu’à une chose : me vider la tête. Redevenir sereine pour que mon corps puisse évacuer cet endomètre qui devient douloureux. Attendre patiemment la délivrance. Mais je n’avais pas le choix.

Alors j’ai choisi des vêtements noirs, mais élégants. Des fringues que je porte rarement, pour un moment spécial. Si je ne me sens pas belle aujourd’hui, je peux au moins ressentir le réconfort de porter de jolies choses. J’ai rehaussé ma tenue d’une paire de boucles d’oreille en or blanc. Elles scintillent beaucoup. Un cadeau de mes parents. J’ai choisi de porter l’étole de soie que je me suis offerte cet été, au marché. Elle est ornée de fleurs et de plumes de pan, le tout harmonisé dans des couleurs pastel. Elle est pleine de la douceur dont j’ai besoin. J’ai mis du parfum. Et je suis allée sentir l’oreiller de mon amoureux avant de partir. Câlin factice.

Finalement, cette journée ne s’annonce pas si mal.


10 thoughts on “Le coup de blues.

  1. Ornella Répondre

    Han ma Rozie, je te prendrais bien dans mes bras !

    1. Rozie Répondre

      *Câlin* <3

  2. Pétale Répondre

    Bonjour Rozie,

    J’espère que ça va s’arranger.

    Je t’envoie des ondes positives et de l’amour.

    Bises

    Pétale

    1. Rozie Répondre

      Merci Pétale !

      Ca s’est arrangé. Rien de bien important, des sautes d’humeur. Mélange d’hormones et de prises de conscience !

      Bises !

  3. Maud Répondre

    Je te souhaite beaucoup de force et de courage pour ces moments un peu plus difficiles.

    1. Rozie Répondre

      Merci Maud :).

      C’est passé comme c’est venu, je le savais bien. On a tous nos petites parades pour pallier à ces instants de vague à l’âme.

  4. Melgane Répondre

    Je crois qu’on a tous des moments comme ça où y’a une boule et on sait pas trop d’où ça vient, le pourquoi du comment… en tout cas, j’espère que ça ira mieux ! Tu as aussi la chance d’avoir une oreille attentive et ça c’est très bien !

    1. Rozie Répondre

      Oui, on le vit tous, c’est certain !

      Oui, j’ai beaucoup de chance de vivre avec lui. Ca, c’est sûr !

  5. Anju Répondre

    je découvre tes écrits.. et te souhaite de la force pour passer cette épreuve de la vie.

    1. Rozie Répondre

      Merci beaucoup Anju :).

      Tes sentiments me vont droit au coeur. Et ça a fini par passer, ça n’était que passager.

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