La Maison.

Elle a été bâtie il y a presque 100 ans. Personne ne sait vraiment la dater. Les premiers plans n’existent pas, ni les actes. Mais elle est là. Il y a fort à parier que des personnes soient nées dedans, que d’autres soient mortes dedans. Elle porte une histoire. Il s’agissait au départ d’une ferronnerie, réaménagée en ferme agricole, puis en simple habitation.

Un eucalyptus centenaire la garde. Entouré de plants d’Aloe Vera certainement aussi âgés. Elle est entourée de champs. Au loin, les Monts la protège.

Elle est vieille. Un poulailler, une lapinière, tombent en désuétude. Il faut remplacer les fenêtres, terminer une des chambres. Pas de gros oeuvre à traiter, heureusement. Réaménager l’extérieur. Casser les séparations inutiles. Traiter une foule de détails, de « petites bricoles ».

A l’intérieur, un grand espace nous accueille. Les colonnes font leur effet. Sur l’une d’entre elle ont été conservés les galets de la Durance avec lesquels elles ont été bâties. Une ammonite géante, volée au lit du fleuve, trône, impressionnante. Dehors, un vieux puits couronné de fer forgé nous rappelle que l’eau est une denrée rare. Nous marchons au dessus d’une source. Et cette façade … Les volets vert abîmés, les charmantes ferronneries, la vigne qui grimpe sur le côté, l’enduit travaillé à la main … Ca me fait quelque chose.

Alors bien sûr, on aura froid cet hiver. C’est encore mal isolé, et les chauffages électriques font tâche, en plus d’être inefficaces. Il nous faudra patiemment attendre d’avoir l’argent.

Les murs ne sont pas droits, les prises ne sont pas aux bons endroits, les pièces semblent parfois avoir été posées là par hasard. Pourquoi les toilettes sont-elles à l’autre bout de la maison, après la cuisine, et dans l’ancienne entrée ?

Ca me fait rire. Ca me fait rire parce qu’en vivant dedans, depuis sept jours maintenant, je comprends. La boucle. J’ai fait la même « erreur » que mes parents. Cette merveilleuse erreur de toute une vie, que de tomber amoureux d’une bâtisse pour son charme et son histoire. Cette erreur qui n’en est pas une, et qui me poussera à vivre dans les travaux pendant des années. Cette erreur qui m’empêchera peut-être de partir en vacances, parce que La Maison réclame un ravalement de façade.

Je redécouvre. Je redécouvre ce que ça fait que de devoir s’adapter à un lieu d’un autre temps, alors qu’aujourd’hui, on construit du fonctionnel. L’eau qui met du temps à remonter les tuyaux. Les craquements du bois qui travaille. La fraîcheur de la pierre de taille. Les allers-retours parce que tout n’est pas au même endroit. Petite, j’étais habituée, mais je m’émerveillais devant les maisons neuves et haut de gamme de mes amis. C’était si simple, chez eux.

Maintenant, je souris. C’est idiot, mais qu’est-ce que je suis heureuse d’avoir suivi ce schéma malgré moi ! Qu’est-ce que je suis heureuse de ne pas pouvoir brancher ma bouilloire où je veux ! De devoir m’embêter avec la machine à laver, de marcher quatre fois plus qu’avant, et d’avoir des difficultés à percer les murs.

Quand la nuit tombe ici, elle est noire, épaisse. Pas un phare à l’horizon. Seulement la Lune et la Voie Lactée. Je m’installe en pleine nuit sur la balançoire, et bercée par son de la corde frottant contre le métal, je me reconnais. Je le faisais avant. J’avais huit ans, puis dix, puis quinze. Les grillons m’accompagnaient. Ensuite, j’allais me coucher, les poumons emplis de douceur, la fenêtre ouverte. A 4H30 le matin, les oisillons affamés m’éveillaient alors que l’aube arrivait.

Le jour, la chaleur est arasante. Le grand tilleul, près du puits, est notre seule véritable source d’ombre et de fraîcheur. Ses racines ont cassé le béton qui l’emprisonnait. Bientôt nous enlèverons le cabanon en métal qui trône dessous. Nous y installerons une table et quelques chaises. On sera bien.

J’aurais bientôt 25 ans, puis 30, puis 40. Et, je l’espère, je vivrais encore ici avec mon amoureux. Il me poussera encore sur la balançoire en riant. Ce sera toujours l’été neuf mois sur douze. On aura posé les rideaux blancs sur notre grand balcon, et le tissu flânera dans l’air et amusera le chat. On aura grandi encore, appris beaucoup.

Peut-être qu’on aura tissé des liens avec nos voisins. L’agriculteur est venu m’offrir un bouquet de pivoines fraîchement coupées, le premier jour. « Bienvenue ! » Il avait un large sourire. « Je me suis mariée avec des pivoines », lui ai-je dit. Exactement les mêmes. C’est drôle, ces petits signes.

Derrière nous, une grande bâtisse, un ancien moulin, accueille une femme, sa fille, sa petite-fille et son gendre. Ils ont mis des carreaux colorés autour des fenêtres et des portes. On se croirait en Andalousie. Des cactus fleurissent l’allée. Des roses trémières grimpent ça et là. Et ils ont un chien, Sanka.

La petite fille s’appelle Juliette. Elle a retenu mon nom. A chaque fois qu’elle m’aperçoit, j’entends un franc et joyeux « Bonjour Rozie ! » raisonner, auquel je réponds en riant. Elle est drôle cette petite. Pleine de Vie.

On ne capte plus la télévision. On pourrait. Une antenne prend de la place sur le balcon pour ça. On a réfléchi quelques secondes, puis on a décidé de ne pas chercher. Surtout, ne pas chercher. Qu’est-ce que c’est bon de ne plus capter la télé ! L’antenne neuve sera bientôt vendue.

Contre toute attente, internet fonctionne à merveille ! Mille fois mieux qu’avant, alors que nous étions en pleine civilisation. Le soir, alors qu’on mange sur la terrasse et que le repos s’installe, on entend chanter des paons. Sans doute les voisins en ont-ils un ou deux. C’est assez incroyable.

La voix du paon, mêlée à celle des coqs, me ramène 20 ans plus tôt quand, fascinée, je leur courais après et ramassais leurs plumes incroyables. Mes grands-parents en avaient cinq, peut-être. Cinq paons au cou gracile, au plumage bleu, vert et jaune.

Tout ici me rappelle l’enfance. Des parfums humides aux paysages parés de blés, d’orge et de tournesols. Ca me rend toute chose. Ca m’emplit de joie. Ca me tire des larmes. Je suis nostalgique de ce passé sublime qui se mêle si bien à mon présent.

Il faut aller au bout du chemin pour avoir le courrier, comme avant. Les facteurs ne s’aventurent pas sur les voies privées. A côté du gravier se dressent les mauvaises herbes. On tire dessus, on obtient un amas épars de grains verts, on se retourne vers son voisin et, le regard plein d’innocence et de défi, on lui demande « Alors, poule, coq ou poussin ?! »  

PS : Evidemment, si vous êtes de la ville, vous ne connaissez pas ce petit jeu. 🙂

La Maison. Voilà où je vis à présent, et sans doute pour le restant de mes jours, si on me le permet. Je vis là désormais, dans ce lieu emprunt de poésie et d’enfance. Dans ce lieu qu’il faudra remodeler une nouvelle fois, à notre image. Effacer peu à peu celle des précédents propriétaires, sans non plus l’aliéner. Tous lui ont donné une part d’eux-mêmes, quelques particularités que nous aimons vraiment. Façonner son lieu de Vie, c’est aussi le travail d’une vie, n’est-ce pas ?


14 thoughts on “La Maison.

  1. ellea40ans-Stephanie Répondre

    je te souhaite plein de bonheur à toi et à ton amoureux dans votre petit nid.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci Beaucoup ! !

  2. Cueille le jour Répondre

    Je trouve ton texte réellement magnifique Rozie ! Je n’ai rien de plus à dire

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci du fond du coeur <3 !

  3. maman délire Répondre

    ça sent le bonheur ! c’est tellement bien de se sentir bien dans sa maison…. bises rozie !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, ça vit le bonheur aussi ! Un bonheur fatigant ces dernières semaines, mais un super bonheur !

  4. Marie Kléber Répondre

    Quelle merveille Rozie!
    A te lire on se croirait au Paradis. C’est ce que je ressens quand je retrouve la maison des vacances, mes souvenirs, le jardin, la mer, la paix.
    Je sais que je n’y vivrais pas au quotidien. Mais le temps des vacances c’est merveilleux.
    Belle et longue vie à vous deux dans VOTRE maison.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      J’ai trouvé mon bout de Paradis.
      On va l’améliorer, il y a plein de choses à faire pour ça ! Mais déjà, on s’y sent incroyablement biens !

      Merci Marie ! J’ai beaucoup aimé ton texte sur ton bout du monde.

  5. Escarpins et Marmelade Répondre

    Je suis attachée à la ville, tu le sais bien, mais la description idyllique que tu fais de cette maison me touche forcément! Surtout que j’aime aussi la campagne, quand elle n’est pas trop loin de la ville 😉

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Je serai aussi capable de faire une description idyllique de la ville, promis ! 😉
      Heureusement, nous n’avons pas tous les mêmes envies !

  6. Ornella Répondre

    J’ai quand même des racines de campagne mais je ne connais pas ce jeu. 🙁

    Ce texte est l’un des plus beaux que j’ai lu sur ton blog je crois. Biensûr, c’est subjectif, c’est surement plutôt celui qui résonne le plus en moi. Je trouve qu’il est pleins de grâce, je retrouve mes étés de petite fille, les paons au delà du champ de ma grand-mère qu’on s’amusait à imiter avec mes cousins, et dont on cherchait les réponses. Cette odeur d’herbe qui cuit au soleil, les tilleuls et la balançoire, le puits, fascinant de mystère et effrayant à la fois. Tu m’as bousculée aujourd’hui mais dans un sens que j’aime particulièrement, merci ma belle. Ton chez-toi est et sera merveilleux. La bâtisse est belle en effet. Je t’embrasse.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci beaucoup pour ces compliments qui me vont droit au coeur, Ornella.

      Les souvenirs d’enfance ont ce quelque chose de merveilleux qu’on ne retrouvera plus … C’est fascinant.
      Nous avons donc des souvenirs « en commun ». Ces moments intemporels, que nos rêves nous ramènent parfois, où la Vie nous surprend par sa simplicité.
      Heureuse d’avoir pu te toucher. <3

  7. Peanuts Répondre

    Je connais le jeu mais pas avec cette phrase.

    Bonheur que de se sentir bien dans une maison ! Pour moi, j’ai trouvé la mienne, celle où je peux tout faire à mon goût pour me l’approprier vraiment (et j’ai déjà commencé !) mais cela dit, elle ne vaudra jamais celle emplie de souvenirs que j’ai perdue quand j’avais à peine 25 ans…

    Je te souhaite tout le bonheur du Monde !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Selon les régions, le jeu change !

      Je crois qu’à la base, c’est un jeu de hasard, où les enfants comptent les points en fonction de leurs bonnes réponses et de leurs intuitions ! J’adorais ça quand j’étais gamine, débattre de ce qui ressemblait ou non à une poule. C’était le bon temps, même si ça l’est toujours aujourd’hui.

      Heureuse de savoir que tu as trouvé ta maison aussi. Ton lieu de Vie.

      Merci beaucoup. Je te souhaite également, et de tout coeur, un immense bonheur à venir, à vivre chaque jour !

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