Notes d'Existence

Journée de deuil, jour de joie.

Le réveil devait sonner à 4h45. Stressés par cette affaire, nous avons mal dormi. Et c’est embrumés que nous nous sommes dit bonjour, nos corps chauds encore protégés par la couette, à 4h. Nous avions tout préparé la veille. Je n’ai eu qu’à me brosser les dents et les cheveux, lisser la petite mèche rebelle sur le devant, passer de la Palmarosa sous mes aisselles, me laver les mains, enfiler ma tenue de circonstance et la parfumer.

J’ai hésité un moment, puis j’ai décidé de quand-même m’arroser le visage de Tea-Tree. Mes règles imminentes, le stress occasionné et le flot des émotions à venir n’auguraient pas à ma peau la tranquillité.

Nous sommes partis à 5h15. Nous avons récupéré les deux jeunes frères de mon amoureux sur le passage, et avons entamé la route jusqu’au crématorium dans le chaos, entre la frustration de l’un et la colère de l’autre, les rires et remontrances de mon mari, et mon silence, faute de mieux.

Rapidement, ils se sont endormis. Mes yeux s’accommodaient mal à la lumière. Le stress montait avec l’apparition des bouchons sur la route, on croisait les doigts pour arriver à l’heure, ne pas se planter, être au bon endroit sans trop de difficultés.

Après 4 heures tous serrés dans la petite 107 (pauvre bagnole, ce qu’on lui met dans la gueule !), nous sommes arrivés. Les grands premiers. Les costumes froissés et mal agencés, parce qu’à 20, 23, 25 ou 31 ans, on n’a pas pour habitude d’avoir une tenue adéquate prête dans son dressing. On a fait comme on a pu. On a voulu bien faire, et on se rassure en enlevant les poils épars sur les tissus sombres.

C’était la galère pour trouver une chemise sans tâches, une veste qui a encore tout ses boutons, un pantalon ni trop large, ni trop serré. Moi, j’ai composé avec une jupe courte, un débardeur et un voile par dessus. Il nous a semblé que tous les autres, tous ceux qui ne faisaient pas parti de notre famille, s’étaient habillés comme tous les jours. Et finalement, j’ai pensé que ça n’était pas plus mal.

Le cortège est arrivé, mon coeur s’est renfoncé devant cet immense coffre rempli de fleurs, et de Dorian. Aniès est sortie la première. Elle portait une robe d’été, rose pastel. Elle était magnifique et j’ai compris, bouleversée, qu’elle s’était fait belle pour son amoureux, une dernière fois. Elle était magnifique, apprêtée comme pour aller à un rendez-vous galant.

Elle s’est approchée d’Anthony. Elle l’a serré si fort et si longtemps que lui-même en a été surpris. Voilà l’importance qu’il avait pour elle, pour eux. D’un coup, il en prenait toute la mesure. J’ai rencontré le reste de la famille, été présentée à droite, à gauche. J’ai parlé espagnol. J’ai laissé les gens m’étreindre comme s’ils me connaissaient depuis toujours. Ils partagaient leur peine avec moi, faisant fi des liens de sang que j’avais ou n’avais pas. J’étais là, ils me prenaient comme un membre à part entière du clan et j’ai beau être habituée à cette chaleur humaine depuis cinq ans maintenant, ça me fait toujours tout drôle.

On a patienté un long moment dans une pièce, tous debout. Il y avait des plantes exotiques, on entendait l’eau couler. L’atmosphère était très réussi pour reposer les gens. Après la moitié d’une heure, la musique hispanique, lente mais rythmée, s’est mise à résonner. J’ai cru que j’allais m’envoler.

Nous sommes entré dans la salle. Dorian en vacances nous attendait, torse nu, ses lunettes de soleil sur le nez. Il souriait tout son soûl. Aniès a pris la parole. J’ai eu l’impression d’être elle tout ce temps. Quand elle a parlé de quatre jours qui duraient mille ans, la première avalanche à glissé et ça ne s’est plus arrêté. Je serrais si fort la main de mon mari. Je me disais : « Tu lui fais mal ». Je ne pouvais pas faire autrement.

A chaque morceau entendu, je me demandais si c’était Dorian qui l’avait choisi. Je pensais qu’il avait dû prévoir ces choses-là. Ou qu’au contraire, ils n’en avaient jamais parlé et qu’Aniès avait tout préparé ces quatre derniers jours. Cette incertitude – ne pas savoir qui a préparé, lui ou non ? – ne veut pas me quitter. Je n’arrête pas d’y penser. Je pense qu’il faut que je prévoie, moi. Que si je meurs, les gens entendent les morceaux que j’ai choisi pour eux, pour leur mettre du baume au coeur. Les photos que j’ai choisi pour eux, les poèmes. Et pourquoi pas, qu’ils entendent ma voix ou tout au moins l’un de mes textes, écrit spécialement pour les soulager. C’est comme une urgence.

C’est passé très vite. Cette cérémonie m’a déroutée. Elle était faite pour les vivants, c’était très appréciable. Elle se terminait sur la chanson « Happy », j’ai adoré la volonté. Mais il me manquait quelque chose. Une notion de sacré. Un temps de vrai recueillement, plus long, plus intense, plus profond. Pas plus triste. Plus sincère.

Il y a une autre question qui me dévore. Ou iront les cendres. Ce besoin de savoir, d’être rassurée. Ca martèle dans ma tête : « Mais il faut le rendre à la Terre, le rendre à la Terre. Faut pas le laisser dans une urne stérile. Le rendre à la Terre. Le rendre à la Terre. » J’essaie de chasser la question, je n’aurais probablement pas la réponse. Je précise que je trouve tout aussi stérile d’être enfermée dans une boîte elle-même enfermée dans du marbre ou du béton. Ca me dérange tout particulièrement que les corps ne soient pas rendus à la nature.

Ensuite, nous avons partagé un banquet tous ensemble. Il faisait beau, on a mangé, on a ri, partagé des nouvelles. C’était super. La soeur de Dorian est enceinte du deuxième. Ma belle-soeur et moi nous sommes tenues à l’écart. On est comme ça, toutes les deux. Diamétralement différentes de l’extérieur, et pourtant tellement semblables en dedans. On a passé l’après-midi ensemble, a parler de choses et d’autres. C’était vraiment génial et je me suis dit qu’elle était une alliée, une amie. Une personne de confiance. Il y a un lien entre elle et moi, quelque chose de vrai qui ne s’invente pas. Je l’aime.

J’ai posé plusieurs regards sur Aniès qui riait, entourée. Et qui serrait contre elle son fils ainé. A chaque fois, je me prenais une claque d’insécurité, de profonde détresse dans la gueule. Impossible de ne pas me mettre à sa place. De ne pas ressentir ce manque immense, impossible à combler, de l’amour de ta vie. Si ça m’arrive … C’est une pensée très effrayante. D’autant plus effrayante qu’il y a toutes les chances que ça m’arrive un jour, même si c’est dans 60 ans.

Il a fallu rentrer, se ré-enfermer quatre heures dans la 107 sans climatisation, avec des restes de nourriture pour embaumer l’habitacle. Les autres se sont encore endormis pendant que nous, nous partagions ce que nous avions entendu chacun de notre côté. On a fini par tous se retrouver chez mes beaux-parents, et on a fait n’importe quoi.

On était une bande de jeunes surexcitée. On criait, on riait, on sautait dans tous les sens. On était fatigués, éreintés, on en pouvait plus. Mais il fallait bien ça.

Enfin, on est rentré chez nous, impatients de revoir Indiana qui devait se languir et mourir de faim. Il nous attendait devant le portail. Quand il l’a vu, mon amoureux a sorti la tête de la fenêtre et a poussé son « cri du berger » pour l’appeler (quelque chose qui ressemble à « luïluïlu » avec un son sur-aïgu). A ce moment-là, je me suis rendue compte que les voisins étaient dehors, attablés face à nous avec toute une troupe d’amis. Je l’ai dit à mon mari. Il a vite rentré sa tête, honteux jusqu’à la moelle. On a fait un signe pour saluer. Et moi, j’étais morte de rire. J’étais morte de rire jusqu’à ce que je me couche, quelques heures plus tard.

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

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