Chaudron à Réflexions

Je veux créer sans laisser de trace.

Mon grand-père, ces dernières années, s’active pour laisser un trace de son passage. Pour que son histoire perdure après lui. Il rédige ses mémoires (que je vais auto-éditer pour lui faire une belle surprise pour son anniversaire, le format actuel étant manuscrit), et il m’a demandé de l’aide pour pouvoir se filmer. Il veut enregistrer son patois, ses chansons, et sans doute d’autres choses.

Il a fait ça plus ou moins toute sa vie. Rédiger des poèmes (j’ai pu en lire un particulièrement poignant sur ma naissance : je suis sa première petite-fille), tenir des journaux intimes (que j’espère avoir le privilège de lire un jour), peindre des tableaux … etc.

Ca me questionne beaucoup.

Il semblerait que ce soit le lot de tous, cette angoisse que rien de soi ne reste après qu’on disparaisse. Je n’ai jamais compris car moi, c’est tout l’inverse. Ce qui m’angoisse absolument, c’est que tout ce que j’ai fait, dit, pensé, vécu, partagé, ne disparaisse pas avec moi mais perdure un temps indéfini. Je serais vraiment en paix si j’avais la certitude absolue que le jour de ma mort, je disparaîtrais complètement.

C’est difficile à concilier avec mon besoin de créer des choses. Jusque là, je détruisais mes traces. J’enflammais mes journaux intimes quelques mois après les avoir terminés, je supprimais les enregistrements, j’évitais qu’on puisse me photographier (je fuyais les objectifs comme la peste !), je jetais tout ce que j’avais pu écrire ou créer de quelque manière que ce soit. De fait, il existe très peu de preuves de mon existence d’adolescente et de jeune adulte.

C’est pour ça que je ne tiens pas sur les réseaux sociaux. C’est pour ça que je préfère l’incinération à la tombe (j’espère que d’ici 70 ans, on pourra choisir de se faire enterrer sous un arbre, ou quelque chose comme ça, mais sans plaque, sans nom écrit nulle part, juste retourner à la Terre). C’est pour ça que je me plie en quatre pour limiter mes empreintes, mes possessions, mais sans non plus m’empêcher de profiter de la chance qui m’est donnée de vivre.

C’est sans doute en partie pour ça que je ne veux pas d’enfant, car quelle trace plus éloquente qu’une descendance ? J’imagine que ça me vient de cette soif d’indépendance, ce besoin de n’être qu’un électron libre qui vient et qui repart, sans attaches.

C’est ce besoin de table rase qui me retient d’aller plus loin. Selon mon mode de pensée, j’ai déjà fait un gros sacrifice en ouvrant ce blog. Car, même si je le supprime un jour, il subsistera quelque part. Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi. C’est comme si on m’emprisonnait ici alors que je n’ai plus aucune raison d’y perdurer. Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi plus que de raison, c’est à dire plus loin que la mort de tous ceux qui m’auront croisée.

Donc, c’est un problème d’envergure. Il entrave mes projets personnels. Quand on veut créer, on veut aussi partager, on espère forcément, à un moment donné, être remarqué.e, un peu félicité.e. On espère aussi servir à quelqu’un, aider, et pour cela, il faut accepter de laisser une trace. Bref, on veut partager avec un support.

(Attention, je ne suis pas en train de dire que je me trouve tellement géniale que forcément mes projets marqueront le monde, hein ! Ce n’est pas du tout le sujet, ni ce que je pense !)

Je considère donc que ce qui sort de moi est encore une partie de moi ? Je ne le possède plus, mais il m’est lié. S’il ne disparaît pas, il prend en otage un bout de ce que je suis. Je ne suis alors plus libre de complètement m’envoler.

Je devrais décider de faire avec. Car après tout, c’est déjà le cas, alors à quoi bon m’emmerder à me retenir de faire ce que j’aspire à faire pour tenir une idéologie qui est déjà mise à mal ?

Aujourd’hui, je laisse les gens me photographier. J’ai même eu une période où je le faisais moi-même. Je découvrais l’amour et j’avais besoin de le voir en images pour m’en imprégner, le palper physiquement, et l’exposer aux autres. J’avais besoin de me découvrir heureuse. Ca m’est passé.

Autour de moi, de nombreuses personnes souhaitent photographier, garder des traces des moments de joie, des instants importants, des autres et de soi. Je ne le fais pas. J’ai un chouette appareil photo et je ne m’en sers pas pour ça. Je ne vois pas l’intérêt, en fait. Peut-être le regretterais-je un jour. Je m’en sers pour capter la beauté du monde, c’est une démarche différente (je ne suis pas spécialement douée, mais il m’arrive de tenter la chose !).

Tout ça pour dire que j’envisage d’autres formats pour partager mais que j’ai la sensation que ça me libérera et que ça m’emprisonnera en même temps. C’est très particulier ! Je ne crains plus vraiment de m’exposer plus, mais plutôt de ne plus pouvoir contrôler derrière. Il faut sans doute que j’apprenne à mettre de la distance entre moi, et ce que j’offre de moi aux autres. Pas évident !

Et vous, quelle relation avez-vous avec le contenu que vous générez au quotidien ? Avec ce qui restera de vous une fois que vous aurez disparu ?

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

12 commentaires

  • Hypathie d'Alexandrie

    Quelle force! quelle grâce j’allais dire! Pas d’orgueil ni de vanité déplacée !J’espère que vous arriverez à votre but dans douleur.Mais ce blog ne laissera t-il pas des traces ?

  • Myriametre

    Bonjour Rozie,
    J’ai répondu à ta question dans mon dernier article et je n’ai pas l’envie de me répéter ici. Par contre, je me demandais : est-ce que cette envie de créer sans laisser de traces n’a-t-il pas rien à voir avec riendeneuf.org ?

  • Ornella

    Je trouve ça hyper intéressant et rare comme façon de s’envisager et d’envisager l’avenir. En fait, je pense que c’est très mature. Souvent, on veut laisser des traces par peur d’être oubliés, par ego, donc et ceux qui vont dans l’autre sens, ont sans doute un point de vue visant vis de ça, tout autre. Peut-être la peur que le souvenir soit transformé ? Comme si l’absence du début permettait que ceux qui reste magnifient le souvenir ou l’enlaidisse ? Ne rien laisser derrière soi éviterait ce destin funeste ???

    • Rozie

      Je ne sais pas si c’est plus mature Ornella ! Je dirai que ça résulte d’une autre peur … !

      C’est plutôt la peur qu’on m’enferme, et qu’on ne me laisse pas libre de « ne plus être ». Et puis, en fonction de ce en quoi on croit pour la suite … Il est clair que je crois qu’il y a un après (j’en suis sûre, en fait !) et qu’il nécessite qu’on me « laisse y aller », tu vois.

      Ne rien laisser derrière soi, c’est respecter la Terre et ceux avec lesquels on vit et on partage. Ne rien laisser derrière soi, c’est être libre d’être ailleurs. Ne rien laisser derrière soi … C’est accepter qu’on est qu’un papillon parmi les autres !

  • Pétale

    Bonjour,

    Je ne pense pas que ce soit étrange. Pour moi ça l’est un peu. Pendant un moment j’imaginais des gens retrouver mes écrits comme des découvertes archéologiques et j’ai tendance à tout garder (y compris ce que j’écris). Bizarrement je n’ai jamais tenu de journaux intimes et bien que je n’aimerais pas qu’on me lise, j’aime parfois relire mes écrits un peu comme un livre ou une histoire (parfois j’ai l’impression que c’est « utile » et que ca me fait réfléchir et ou « m’aide » de les relire). Comme toi, je ne veux pas d’enfant pour plusieurs raisons dont le fait que je ne voudrais pas qu’il/elle fasse « n’importe quoi » ou du moins des choses que je ne ferai pas car contre mes goûts ou idées.

    (Par contre j’ai envie parfois que les gens m’applaudissent pas parce que j’ai fait qqch d’extraordinaire, mais simplement car j’ai fait un truc que je trouve chouette peu importe ce que c’est et je suis fière de moi.(J’aimerais être admirée sans raison (sans n’avoir rien fait pour) par les gens. C’est un peu prétentieux))

    Je ne me prends pas tellement en photo pour éviter de me focaliser sur des défauts inexistants et de me détruire par la suite. Je photographie les choses ou moi-même quand j’ai fait un maquillage dont je veux me rappeler et lorsque l’objet en question est original ou autre.

    Je suis d’accord avec un commentaire plus haut, moi aussi quand je commente quelque part je ne « suis » que je suis uniquement ce pseudo et rien d’autre. Il ne s’agit que d’une partie de moi pour moi. Je ne suis pas que ça. Peut-être Est-ce différent car je ne suis « que » commentatrice et pas blogueuse ?

    (En revanche, je ne pense pas qu’il s’agisse vraiment de « dissociation » en tout cas pas au sens psychologique comme je l’ai cru (puisque je lis trop souvent des trucs sur la psychologie et que je comprends souvent les choses de travers). J’ai lu un article sur le fait de « fragmenter » comme écrit plus haut dans un commentaire. Je crois que c’était sur les « faux selfs » : https://vergiberation.wordpress.com/2015/03/25/faux-self-miroir-aux-alouettes/ )

    Le « problème » quand on « partage » les choses ce sont les avis positifs ou négatifs ou neutres d’après moi, car je pense qu’il ne « faut » pas se sentir « influencé(e) » par ces avis.

    Bises.

    Pétale

    • Rozie

      Bonjour Pétale !

      Ce côté de garder pour les archéologues plus tard, je l’imaginais quand j’étais petite. Et je crois que ce qui m’a fait commencé à détruire mes traces, c’est de me dire : je ne veux pas qu’ils trouvent ça, qu’est-ce que ça dit de moi ? Un peu comme ci ce que je laissais derrière moi n’était pas à la hauteur. Et puis ça a mué différemment.

      Vouloir être admirée, je ne pense pas que c’est prétentieux, mais que c’est humain. Bien sûr, je le veux moi aussi et je pense que très rares sont les personnes qui, même un tout petit peu, ne le désirent pas.

      On est forcément influencé par les avis des autres, je crois. Est-ce possible de ne pas l’être, ne serait-ce qu’un peu ? C’est une question très intéressante, qui pose aussi la légitimité des gens comme moi à ouvrir une page publique destinée à être lue sans n’avoir aucun bagage spécifique pour ça.

      Comme je le disais plus haut, je ne dissocie pas et tout ce que je dis/écris, c’est moi !

  • Nadège

    Oh, comme c’est amusant, enfin quelqu’un qui conçoit le « problème » de la postérité comme moi !
    Je redoute moi aussi de laisser des traces dans ce monde. J’ai jeté ou donné quasiment tout ce qui me rattachait à mon passé, je détruis périodiquement mes journaux intimes, je n’aime pas me faire prendre en photo, je refuse de devenir maman, etc. Et pourtant, d’un autre côté, j’ai envie de créer des choses durables (et belles, si possible) et de laisser de bons souvenirs aux gens que je côtoie. C’est très paradoxal…
    J’en profite pour te souhaiter une bonne année 2018, avec ou sans souvenirs matériels à la clé 🙂

    • Rozie

      Et bien, tu es bien la première à me dire que tu fais pareil !! Ca me fait plaisir !

      C’est très paradoxal effectivement, je comprends tellement. Réussir à concilier le tout, c’est impossible. Il faut choisir en fonction.

      Je te souhaite également une superbe nouvelle année, Nadège ! Merci !

  • Melgane

    Ton besoin de ne laisser aucune trace est très étrange avec celui de créer effectivement et avec ton blog, mais d’un autre côté si tu l’écris c’est que tu en as aussi besoin non ? Donc c’est assez particulier !
    Ceci dit, pour le corps je comprends. Il y a une façon de faire les funérailles au Népal qui me plaît : le sky burial : des moines, des prières, et des vautours qui dévorent les corps jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien du tout. Mais c’est au Népal, et je ne sais pas, au vu de la législation, si mon corps pourra être transporté jusqu’à là-bas (autant pour la loi française, que népalaise, et puis si ça se trouve la religion rattachée à ça (que je ne connais pas) voudra pas de moi).

    Au-delà du partage des créations et de ce qui entoure ça, il y a simplement le fait que, juste en discutant avec des gens, tu vas les influencer, les faire réfléchir, ici ou en vrai, et donc, même s’ils meurent peut-être que tu laisseras une trace dans la mesure où ces gens qui t’ont parlé auront dit à leurs enfants, leurs connaissances plus jeune, que tu existais et que tu les as aidé !

    En fait peut-être que tu as se problème parce que tu ne fragmente pas ton identité, tu es entière, pleine. Évidemment ça a ses bons côtés, mais ça te handicape aussi, comme une oeuvre c’est une partie de toi alors il conditionne la manière dont on va te voir, te considérer. Un peu comme ces chanteurs qui chantent toujours la même chose sans oser faire un autre truc parce que les fans les aiment que pour ça ? Ce serait ta peur si j’ai tout compris ?
    Tandis que moi je vais une dissociation. Dissociation corps-esprit, dissociation conscient-inconscient et du coup ça se ressent aussi dans mon identité. Quand je signe mes mails c’est toujours avec que mon prénom alors qu’une amie signe prénom et nom, et le pseudo que je voudrais si je suis publiée un jour est adapté de mon prénom. D’ailleurs voilà, je voudrais publier avec un pseudo : c’est une partie de moi qui écrit, pas mon moi entier : il y a la moi qui écrit, la moi qui travaille, etc. Je fragmente. Et du coup ça se ressent aussi dans la manière dont je veux qu’on se souvienne de moi. Ça ne me gêne pas qu’on se souvienne de moi pour mes œuvres, ou les réflexions que je peux laisser sur mon blog, en gros ce qui vient de ma pensée. Par contre je ne prends pas de photo, pas de photo des Noël, pas de photo de ceci, ou de cela, que ça soit pour moi ou pour les réseaux sociaux ; quand je prends des photos c’est pour la beauté du monde, un peu comme toi, et pour me détendre. Je ne suis pas très attachée au passé, d’ailleurs j’ai assez peu de souvenirs de mon enfance.

    • Rozie

      Oui, c’est particulier, et c’est un peu chiant … Même pour moi !

      Pour ce qui est de la gestion du corps, j’espère que d’ici-là (je compte mourir vieille ^^) la législation aura changé et que de nouvelles façons « d’inhumer » seront possibles. Personnellement, j’adorerais être déposée nue sous un arbre. Et si rien ne bouge et bien … Ce sera l’incinération !

      Effectivement, j’aurai forcément un impact sur les gens, ce n’est pas possible autrement. A partir du fait où je suis là, j’ai un impact même s’il ne laisse pas de traces physiques. L’impact laissé par le souvenir, la réflexion, tout ça, ça ne me dérange pas outre mesure. Je ne suis pas célèbre donc forcément, ça va s’éteindre à un moment donné. On finira pas m’oublier, et ce sera assez rapide. L’histoire de 100 ans, plus ou moins.

      D’ailleurs, le film d’animation Coco m’a beaucoup fait réfléchir sur tout ça. Tu l’as vu ?

      Non, je ne fragmente pas mon identité. Mon pseudo n’en est d’ailleurs pas vraiment un, il s’agit de mon patronyme légèrement amputé. Et comme, depuis toujours, je m’identifie principalement avec le nom de famille (plus qu’avec mon prénom), c’est clair que Rozie, c’est moi à 100%. C’est tout l’enjeu de ce blog d’ailleurs.

      Pour moi, c’est assez étrange de fractionner, d’ailleurs !

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