Je suis gauchère (et c’est pas facile tous les jours).

Plume et encrier

Mon père savait qu’il n’y avait qu’une maigre chance pour que sa fille ainée utilise sa main gauche, comme lui. Pourtant je suis là, gauchère jusqu’à la moelle. Et comme un pied de nez aux statistiques, ma petite soeur l’est aussi. La gauche, c’est une histoire de famille.

Sans doute ne nous le souhaitait-il pas. A son époque, être gaucher, ce n’était pas une sinécure ! Je l’entends encore me raconter la torture de l’écriture, sa main gauche attachée à la chaise, et m’expliquer comment sa mère s’est battue pour qu’on ne martyrise plus son enfant. La rumeur familiale laisse entendre que ma tante n’a pas eu cette chance : c’est une gauchère contrariée.

Je suis fière d’être gauchère. Quand j’étais petite, j’affichais cette partie de moi comme la marque profonde de mon identité : « Moi, je m’appelle Rozie, j’ai X ans, et je suis gauchère ! » Mais les choses se sont corsées quand j’ai commencé, moi aussi, à apprendre à écrire. « Mais si, il est a l’endroit mon 3 ! » Outre les chiffres, j’écrivais pas mal de lettres à l’envers. Je ne comprenais pas pourquoi je les faisais dans le mauvais sens, moi, je les voyais dans le bon ! La raison était évidente, mais personne n’y pensait : le sens inné de l’écriture, chez moi, c’est de droite à gauche. Alors, quand je faisais la barre du « b », logiquement, je mettais son ventre de l’autre côté. Mes « b » et mes « d » étaient tous semblables dans mes copies, au même titre que les « p » et les « q ».

J’ai aussi cette façon incroyable de tenir mon stylo en me couchant sur la table à chaque tâche manuscrite, qui rendaient dingues tous mes professeurs. « Tu vas te casser le dos ! Comment peux-tu écrire en tenant ton stylo comme Cro-Magnon ? Et tes couverts, tu les tiens comme ça aussi ? » Pardon maîtresse, mais il faut bien que je puisse voir si j’écris bien sur les lignes ! Ca me vaut une torsion chronique du poignet et une tension énorme dans la nuque, mais comme ça, j’ai de meilleures notes en calligraphie. Et ça, c’est quand mon stylo ne bave pas, parce que quand il bave … C’est la catastrophe. J’en ai partout sur la main et ma feuille est un véritable torchon, ce que d’ailleurs vous ne manquez jamais de me faire remarquer, mais j’aimerais vous y voir ! Depuis, j’ai trouvé une technique infaillible : placer la feuille dans l’autre sens. J’écris de bas en haut, plus de problème de bavures, et je gagne un bel effet italique.

Etre gauchère, c’est aussi accepter d’être moins douée en sports collectifs, même si les raisons de ma nullité en la matière ne s’arrêtent pas là. Les professeurs d’EPS se fichaient totalement de savoir que j’utilisais majoritairement mon pied, mon bras et mon oeil gauches. Pourtant cette caractéristique rendait mes réflexes et ma manière de me mouvoir complètement différente de celle des autres, et le travail en équipe beaucoup plus fastidieux. Je devais me rattraper sur les sports individuels, mais je dois avouer que j’étais assez mauvaise là aussi !

Bien que je m’y sois adaptée, le monde qui m’entoure est construit pour des personnes qui fonctionnent à l’inverse de moi. Il parait que les gauchers sont plus sujets aux accidents domestiques, et je n’ai aucun mal à le croire. Dans le noir, je ne trouve jamais la poignée de la porte, je l’imagine toujours de l’autre côté. Dans la serrure, je ne tourne jamais la clé du bon côté, j’en ai même cassé une comme ça. Pour moi, les robinets sont dans le mauvais sens, comme les poignées des fenêtres et la fermeture de mon jean. Les boutons de ma cuisinière, et ceux de ma chemise, sont aussi placés au mauvais endroit. Je dois sans cesse me contorsionner, et à chaque fois, ça crée des noeuds dans mon cerveau.

Quand ma maman, droitière, a tenté de m’apprendre à lacer mes chaussures, ce fut un véritable fiasco ! Ma soeur n’a d’ailleurs jamais réussi et n’achète que des chaussures sans cordage. Apprendre à conduire était une tragédie : passer les vitesses et tirer sur le frein à main de la main droite, ça nécessite un certain temps d’adaptation. Et c’est sans parler de mon sens de l’orientation, à l’envers lui aussi. Impossible de comprendre pourquoi, quand je tourne le volant dans un sens, la voiture part dans l’autre … Oui, je l’abîme régulièrement, ma petite peugeot 107 !

Je me suis vraiment rendue compte qu’être gauchère pouvait s’apparenter à un handicap (toute proportion gardée, hein) au travail. J’ai fait mes armes en restauration puis en boulangerie. Là-bas, beaucoup de machines sont mises à notre disposition, et toutes sont assez dangereuses. En boulangerie, la trancheuse à pain s’active à droite mais le levier était tellement grippé que j’étais incapable de tirer dessus avec la bonne main. C’est un geste que j’accomplissais toutes les deux minutes, sur huit heures de travail journalier. Autant de contorsions difficiles qui me cassaient le dos un peu plus chaque jour. D’autres machines que je ne pouvais pas utiliser de façon optimale m’ont values coupures et brûlures graves : la trancheuse à charcuterie, le four dont la porte s’ouvre du mauvais côté, les ustensiles mal placés … Lors des rushs, je passais mon temps à me cogner aux autres, invariablement à contre-courant.

On dit que les gauchers ont plus d’imagination, plus d’intuition … Je ne sais pas si c’est vrai. Mais s’il s’avère que nous sommes plus « intelligents » (avec des grosses parenthèses, je n’y crois que quand ça m’arrange) c’est sans-doute parce que nous devons constamment nous adapter à un monde qui n’est pas modelé pour nous, n’est-ce pas ?

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7 thoughts on “Je suis gauchère (et c’est pas facile tous les jours).

  1. Pétale Répondre

    Bonjour Rozie,

    Je viens de découvrir cet article.
    Et je ne savais pas qu’être gauchère pouvait être si compliqué.
    Je savais que quelqu’un de ma famille écrivait au début les lettres à l’envers car elle était gauchère.
    C’est vraiment idiot et la méthode (un peu) cruelle d’empêcher un gaucher de l’être.

    Une fois, en cours j’ai vu deux élèves inverser leur place car l’un était droitier et l’autre gaucher, alors étant donné que le droitier était à gauche du gaucher, ils se gênaient mutuellement pour écrire.
    J’ai déjà observé que les gauchers avaient une façon d’écrire particulière.

    -Pour ma part, je sais qu’il y a des choses que je fais « naturellement  » avec le côté gauche, comme par exemple ouvrir les bouteilles d’eau et je faisais (quand j’étais petite, maintenant je n’en fais plus du tout) de la trottinette à la façon des gauchers.
    Cependant, je suis droitière et je me tape quand même dans des objets parfois je crois que cela est dû en ce qui me concerne à mes problèmes de vue et à ma tendance à trop être dans mes pensées ou quand je veux aller vite parfois.
    Et je ne suis/n’étais pas très soigneuse en écriture par stress, j’avais tendance à barrer les
    mots jusqu’à ce qu’ils soient parfaits. Maintenant ça va mieux.-

    Il paraît que certains gauchers seraient bons en tennis, à ce sujet j’avais lu quelque part que cela venait aussi du fait que les adversaires droitiers n’avaient pas l’habitude de jouer contre des gauchers en tout cas au début.

    Bises

    Pétale

  2. themetis Répondre

    On ne se rend pas compte que le monde est fait pour les droitiers lorsqu’on est droitier… Mais je trouve qu’au Canada les système scolaire est tout de même plus conscient car c’est une question qui se pose très tôt à l’école et le matériel est tout de suite adapté.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Si au Canada les écoles s’adaptent à leurs élèves gauchers dès les débuts .. Je suis agréablement surprise !
      Ici, tu ne trouveras pas de ciseaux, stylos, ou chaises avec la tablette à gauche.

  3. Socheek Répondre

    Ecriture complètement penchée sur ma feuille, complètement incoordonnée au sport, les fermetures zip ou boutons, la poignet de porte que tu cherches désespérément,…

    Et l’impossibilité d’utiliser des ciseaux « normaux » sans avoir l’impression de perdre une. Autre problème pour moi serveuse, écrire sur mon bon de commande. J’ai la main dans le vide, le rebord du carnet de bons me « coupe » la main.

    Puis moi qui tricote, quand j’ai demandé à ma mère de m’apprendre, je me souviendrais toujours de sa réaction:  » Oui oui… Ha mais oui t’es gauchère! On va s’amuser! 🙂  »

    Heureusement que nous sommes plus intelligent 😉

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ah oui, les ciseaux !! C’est vrai. Même les ciseaux pour gauchers ne fonctionnent pas avec moi ! ^^
      Je comprends pour ton bloc de commande qui te coupe la main ! J’avais ce soucis là, mais avec les tablettes de chaises, automatiquement à droite. Le bord me trancher le bras.

      Ca a du être une sacrée expérience pour ta mère de t’apprendre le tricot !

  4. Neige Répondre

    Ha oui dis donc, ca te cause plein de soucis au quotidien !
    Hormi l’ecriture et la coordination sportive, j’ai été plutot épargnée ^^

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tu as de la chance ! Je dois faire partie de ces gauchers qui n’arrivent pas du tout à transposer ^^

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