J’ai retrouvé mes amis.

Il y a plus d’un an, je dressais le constat de ma solitude. J’avais l’impression d’avoir perdu tous mes amis, je m’étais éloignée d’eux, ils s’étaient éloignés de moi. Ce constat douloureux m’a suivie pendant de nombreux mois encore, ou à chaque rencontre, je me demandais si ces gens m’appréciaient vraiment, moi, où s’ils m’invitaient par simple convention, en souvenir du bon vieux temps. J’avais l’impression de vivre dans le faux.

Je passais de bons moments en compagnie de mes amis, et le lendemain, je remettais tout en question. Persuadée d’avoir tout inventé, comme si je ne me sentais pas digne d’être considérée. Je le fais encore. Après chaque sortie, chaque restaurant, chaque apéritif, j’ai l’impression de m’être fourvoyée. C’est étrange. Je me demande sans cesse si c’est moi qui fantasme ou si, véritablement, les liens que j’ai avec eux se resserrent.

Je n’ai pas beaucoup d’amis. Je les compte sur les doigts d’une main. Je veux dire, ceux dont je suis certaine qu’ils m’apprécient vraiment, ceux que j’aime énormément. Ceux avec lesquels je ressens cet amour. Allez, on va dire que j’ai 6 amis ! 7, peut-être. 8 ? Pas sûr.

Ces derniers mois, j’ai ressenti un grand changement.

Il y a d’abord eu ce mariage. Cet enterrement de vie de jeune fille auquel j’étais conviée. J’ai passé ce week-end entre deux eaux. Tout au long de ces deux jours, je me suis demandé si ma place avec ces filles était légitime. Qui étais-je à présent à l’égard de la future mariée ? Toujours incapable de m’intégrer pleinement, de répondre normalement aux questions qu’on me posait, d’alimenter la conversation que l’une d’elles tentait parfois d’établir, je me sentais comme la cinquième roue du carrosse.

Pourtant, j’ai aussi vécu de très bons moments. En particulier la nuit, avec Lydie. Lydie que j’ai rencontrée au lycée, Lydie qui a le don de faire rire tout le monde, Lydie la fille singulière et attachante. Nous ne nous étions pas revues depuis plus d’un an. J’étais persuadée (décidément, c’est récurrent) qu’elle n’était plus tellement attachée à moi, mais j’étais rassurée qu’elle soit là : au moins une personne avec laquelle je pourrais me sentir bien.

Lydie et moi partagions la même chambre. Elle m’avait serré fort contre elle à mon arrivée, ça m’avait beaucoup touchée. Cette nuit-là, nous nous sommes endormies aux alentours de 4h, après avoir déposé à nos pieds nos sentiments. Elle m’a parlé de sa famille, de son frère, de nombreuses autres choses avec une sincérité vraie. Une conversation intime, comme je les aime, d’amie à amie. J’ai réalisé que je comptais pour elle. Que je pouvais être moi-même avec elle. Que quelque chose de très particulier me reliait à elle. Que je l’aimais et que je n’allais pas en souffrir.

J’ai revu Lydie trois autres fois cette année, avant qu’elle ne parte pour de nouvelles aventures. Je ne pense pas qu’elle ait conscience de l’impact qu’elle a sur moi, comme je ressens l’amour qu’elle me donne quand je la vois, comme je le bois et comme il me désaltère. Je lui en suis extrêmement reconnaissante. J’espère que je continuerai à la côtoyer toute ma vie. J’espère qu’elle ressent mon attachement.

Le jour du mariage, Lydie était la témoin. Vanessa, la mariée, était mon ancienne coloc’. Clément, le marié, était un ami précieux. Son témoin était mon « Best Friend Forever ». Pourtant, je me suis encore demandée si j’avais ma place.

C’était une très belle journée. Pour la première fois, j’ai vraiment dansé, je me suis amusée. J’avais écrit un discours pour eux. L’angoisse. J’avais peur de ne pas avoir choisi les bons mots, de dire quelque chose de trop fade et pas assez vrai, de faire tâche.

J’ai revu tout ce beau monde en avril, chez moi. Cette fois-là, j’ai annoncé à Vanessa que je pensais avoir été victime de viol. Elle avait vécu d’assez près ma relation désastreuse avec D., mais je n’avais pas imaginé une seule seconde que ça la toucherait vraiment.

Vous avez dit « idiote » ?

Sa réaction, teintée de délicatesse, m’a fait l’effet d’une onde de choc. Elle m’a dit que c’était violent, j’ai pris sur moi pour rester droite alors que ma voix commençait à s’étrangler, j’ai remarqué les traits tordus sur son visage, j’ai souffert son silence et sa circonspection dans les minutes qui ont suivi, et je m’en suis voulue à mort.

Avais-je vraiment besoin de l’accabler avec ça ? J’ai pensé que j’étais la pire des connes, que ce n’était pas comme ça qu’on traitait une amie. Après tout, j’en étais quasiment guérie de cette histoire, à quoi servait-il d’en parler encore, de pourrir l’esprit des autres avec ça ? Je l’avais touchée. Ce que j’avais vécu la touchait.

Ce week-end là, Vanessa et Clément sont restés juste avec moi. Nous sommes allés nous promener, nous avons mangé au restaurant, nous avons regardé un film blottis sous le même plaid, comme avant. Ils avaient réussi à me redonner confiance, à me montrer que quelque chose de fort subsistait entre nous, que je pouvais compter sur eux. Ils ont toujours été un pilier stable vers lequel je pouvais me tourner en cas de besoin.

Plus tard dans l’année, mon amoureux et moi sommes allés leur rendre visite. Excellent souvenir. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me suis sentie à l’aise en société. Je ne me sentais pas inférieure aux autres, je savais pourquoi j’étais là, j’avais ma place, j’avais le droit de prétendre à mon bout de canapé.

Ca peut paraître ridicule, je sais. Je suis ma propre entrave.

Mon BFF était là, lui aussi. L’alcool aidant, alors que nous parlions de notre première année séparés par nos choix d’université, il m’a dit qu’on lui avait beaucoup manqué. Que ça avait été difficile, déstabilisant. Il n’en fallait pas bien plus pour que je me rende compte de ma méprise. Il m’avait énormément manqué, je m’étais sentie comme amputée. J’avais cru que ce n’était pas réciproque. Je croyais toujours que mes sentiments n’étaient pas réciproques, qu’on m’oubliait vite.

Mais de quoi avais-je eu peur, toutes ces années ? D’être déçue ? D’être abandonnée ? D’être mal aimée ? Quelle blessure me poussait à m’isoler de la sorte ? A sous-estimer les liens qui m’unissent aux autres ? Je ne sais pas. Je ne sais pas de quoi je souffre, mais putain, ça fait mal !

Et mon amie Sophie s’est rappelée à moi après tout ça. Elle partait faire le tour du monde, entreprenait alors un tour de France d’au revoir. Je faisais partie de la liste. Je l’ai accueillie à bras ouverts pour trois jours, immensément heureuse de pouvoir enfin passer du temps avec elle. L’idée qu’elle découvre ma maison, mon rythme de vie, mes nouvelles valeurs, m’enchantait. J’attendais sa visite avec impatience. Trois jours formidables. L’effet qu’elle me fait a toujours été … Impressionnant. Elle me vivifie.

Sophie grandit au même rythme que moi, dans la même direction. On a beau faire des choix et des expériences complètement opposés, on se ressemble. Elle est une âme-soeur. Ce n’est pas la première fois que je le dis. Ca ne s’explique pas. On se comprend, on est toujours bien ensemble. On s’aime.

Son départ m’a noué l’estomac. Je ne savais pas quand je la reverrais ni même si je la reverrais un jour. Notre relation est comme ça, formidablement solide. Pas de fausses promesses, pas de plannings, mais l’assurance de penser l’une à l’autre chaque jour que Dieu fait. D’être là, quelque part.

Je suis revenue de tous ces évènements le sourire dans l’âme. Une des petites boîtes cachées au fond de l’armoire de ma maison secrète venait de se rouvrir. Elle déverse son lot de gros chagrins, de peurs et de craintes. Elle se vide pour s’emplir d’une sensation nouvelle. Une petite chose solaire et chaleureuse. Une petite chose toute douce, toute rassurante. Qui chatouille le coeur.

Alors je crois que j’ai retrouvé mes amis. En réalité, je n’en suis pas tout à fait sûre encore, je doute. Disons que j’ai réussi à voir qu’ils m’apprécient « pour de vrai ». Aujourd’hui, je vois une nouvelle amitié se dessiner au loin. J’ai encore ce vieux réflexe de prendre peur, de croire qu’elle se joue de moi, que je ne l’intéresse pas vraiment. Je laisse passer les jours, et la certitude qu’elle ne se moque pas de moi m’envahit alors avant de s’évanouir à nouveau. Pense-t-elle à moi autant que je pense à elle ? Qui sait …

Et vous, quelles relations entretenez-vous avec vos amis ? Avez-vous l’impression d’être votre propre fardeau, comme moi ? Avez-vous réussi à dépasser ça ?


14 thoughts on “J’ai retrouvé mes amis.

  1. MissTexas Répondre

    Coucou Rozie !

    Très intéressant comme sujet ! Je pense qu’en amitié, comme dans la vie en général, il faut viser la simplicité. Nous avançons tous à notre propre rythme, parfois ça colle – et c’est bien -, parfois ça ne colle pas – et c’est bien aussi. Être isolé pendant un temps ne veut pas dire qu’on n’est pas intéressant. Être isolé, c’est aussi qu’on n’a pas encore découvert les personnes qui nous correspondent à ce moment là. Quand on sort un peu du lot (comme toi et moi !), on peut avoir l’impression de faire tapisserie en société. Mais ce n’est pas grave, car il vaut mieux faire tapisserie parfois et se concentrer sur des relations uniques et intenses, que de papillonner dans le monde et de ne rien approfondir du tout.

    Avec un peu d’expérience et un peu plus d’assurance (ce qui est déjà en train de se mettre en place chez toi, j’ai l’impression), on s’aperçoit qu’on se sent connecté avec une personne sans même lui avoir adressé une seule fois la parole. Mes nouvelles amitiés se créent comme ça maintenant, comme un coup de foudre amical. Et quand enfin j’approfondis ma relation avec la personne, c’est comme si je l’avais toujours connu(e) 😉

    En tout cas c’est bien dommage que j’habite si loin, car ça me plairait beaucoup de te rencontrer pour discuter de vive voix avec toi ! Je suis sûre que tu es une amie sincère et entière 🙂

    Des bises du Texas !

    1. Rozie Répondre

      Faire tapisserie en société, c’est exactement ça ! Pour cette raison, je fuis les fêtes comme la peste. Dès qu’il y a plus de 10 personnes, pour moi, c’est cuit. Tu peux être sûre que je serai en retrait et mal à l’aise tout du long.

      Jusque là, la question de l’amitié m’avait toujours parue simple. J’avais réussi, à chaque étape, à trouver des personnes avec lesquelles ça coulait de source. D. est arrivé et a foutu tout ça par terre. Et depuis … J’ai du mal à reconstruire cette part de ma vie. C’est devenu très compliqué. Sans lui, j’en suis sûre, je n’en serai « jamais » arrivée là, ou alors pas si brutalement.

      J’ai vécu plusieurs coups de foudre aussi. Ca continuera je le sais. Il faut cependant que je reprenne confiance. Tout est là.

      C’est bien dommage oui ! Mais peut-être se rencontrera-t-on un jour ! La vie est pleine de surprises …

      Je te rends tes bises, Miss Texas 😉

  2. val Répondre

    Je connais ce sentiment, qui parfois nous prend quand on surprend un regard ou une parole. On se dit qu’on a tout inventé, que l’amitié n’est que de façade, forcée, …

    Et pourtant récemment, on m’a dit quelque chose « pourquoi une parole négative peut tout remettre en cause, alors qu’un océan de parole positive ne change rien ». Bon c’était pas tout à fait ça, mais tu en as saisi l’idée je pense.

    Je crois qu’il y a aussi un moment de passage entre la « jeunesse » et l’âge adulte où le tri se fait; Mais ceux qui restent, ou qui reviennent, ce sont les vrais.

    Comme dit la chanson « je ne suis riche que de mes amis  » j’aime beaucoup cette phrase.

    En tout cas, c’est un beau cadeau de découvrir qu’une autre personne est attachée à soi, sans obligation, ni rien attendre en retour. ça donne l’impression d’avoir de la valeur.

    Commentaire complètement décousu … désolée.

    1. Rozie Répondre

      C’est un sentiment étrange, n’est-ce pas ? Je crois qu’il reflète un grand manque de confiance en soi. C’est ce que j’en suis venue à conclure dans mon cas.

      Un commentaire pas si décousu que ça, et sincère. C’est une question qui te touche aussi, on dirait, que celle de l’amitié.

      On a de la valeur. Encore faut-il le reconnaitre.

  3. gwen Répondre

    Bonjour,

    Tout comme Christelle, j’ai appris à me détacher. Surement une question d’age (j’ai 45 ans) !
    Pendant très longtemps, j’ai été très exigeante avec mes amis, très dépendante aussi et ce n’était pas sain du tout.
    Je connais ce sentiment d’imposture, de ne pas se sentir appréciée…
    Aujourd’hui, je prend les choses comme elles viennent, je profite des bons moments sans vouloir à tous prix être fusionnelle
    avec les autres et j’avoue que c’est plus facile.
    J’ai deux amies très proches et des copines. Si elles deviennent des amies à long terme, tant mieux mais si ce pas le cas, pas de
    soucis, je profite des bons moments.
    C’est ce que je tente d’expliquer à ma fille de 12 ans qui ne veut avoir que de vraies amies et qui est souvent déçue. J’espère qu’avec le temps, elle saura aussi prendre du recul.
    En tous cas, tu sembles bien entourée et c’est l’essentiel.

    Gwen.

    1. Rozie Répondre

      Bonjour Gwen !

      Je crois que ce sentiment d’imposture que je ressens ne vient que de moi. Enfin, pour les connaissances dont je suis « la pièce rapportée » (sans dénigrement) j’en suis parfois moins sûre, mais dans les amitiés que j’ai moi-même instituée comme une grande, j’en suis quasiment sûre. Le tout est de comprendre pourquoi …

      Je remarque qu’avec l’âge, oui, les gens se détachent. Question d’âge ou de génération, je ne sais pas. Mes parents n’ont pas d’amis à proprement parler non plus, ce que je trouve vraiment triste, quelque part … Peut-être est-ce parce que je n’ai que 25 ans. Je ne sais pas.

      La dépendance n’est pas saine, on est d’accord. J’ai aussi tendance à être affectivement dépendante, je m’en rends bien compte. J’essaie de m’améliorer, de me réparer :).

      Merci pour tes mots.

  4. Marie Kléber Répondre

    Comme Cécile, mes ami(e)s sont des personnes en or. Présents dans les moments heureux et terriblement douloureux. Ils vivent loin de moi mais notre amitié est solide et vraie. Je me suis toujours sentie à l’aise avec eux, je n’ai jamais douté de leur amour ni de ma place dans leur vie. Ce sont de belles personnes que j’apprécie énormément et avec qui je peux tout partager.
    Je suis heureuse pour toi Rozie – doute moins – vis plus. L’amitié c’est une valeur forte dans la vie. Et fais confiance à tes amis aussi.
    Je t’embrasse

    1. Rozie Répondre

      Merci Marie.

      Le plus fou dans tout ça, c’est que mon attitude distante a forcément dû les heurter à un moment donné, alors que c’était tout le contraire que je souhaitais. Enfin, je n’en sais rien, nous n’en avons jamais parlé. Je n’irai jamais leur demander s’ils pensent que j’ai été une bonne amie. J’ai bien trop peur de la réponse, et je ne m’en relèverai pas !

      Je vais tenter de modifier ce qui est modifiable, réparer ce qui est réparable. Et changer pour mes prochain.e.s ami.e.s !

      Passe une belle soirée.

  5. zenopia Répondre

    Il y a quelques années, j’ai vécu des épreuves vraiment difficiles et je me suis rendue de la force des relations que je pouvais avoir… J’ai des amis en or et c’est génial ! On ne se voit pas spécialement régulièrement mais je suis que je peux vraiment compter sur eux et inversément… Des amitiés naissent, d’autres disparaissent… d’autres encore sont endormies et n’attendent que de se réveiller à nouveau…
    Gros bisous Rozie 🙂

    1. Rozie Répondre

      Je suis aussi entrain de me rendre compte de ça, Cécile.
      Je crois que je me voilais la face. Je ne voyais pas la bonne chose.

      J’ai toujours su que j’avais des amis extraordinaires. Mais je ne trouve pas que j’en suis une extraordinaire, et certainement pas indispensable ni irremplaçable. Mais c’est de ma faute ! Dès lors que je suis séparée physiquement de quelqu’un, je ne prends pas les mesures pour garder contact. Et après, je m’étonne d’être seule !
      Voilà de quoi je suis entrain de me rendre compte maintenant …

      Des bisous à toi aussi ! 🙂

  6. delphine Répondre

    oh comme je te comprend!! Moi aussi j’ai l’impression que mes amies me parle par « obligation », alors quand réalité se n’ai pas le cas.
    c’est un très belle article que tu à écrit.

    1. Rozie Répondre

      Merci Delphine !

      C’est fou ce sentiment, non ? Comme si on ne se sentait pas légitime. On a toujours peur d’être de trop.

  7. Christelle Répondre

    De blessures en blessures, de pages tournées en pages tournées, de déménagements en séparations, de boulots en boulots, on voit les choses différemment : je ressens beaucoup de tendresse pour les gens qui partagent mon quotidien, ils m’enrichissent tous, de 7 à 77 ans. Mais je ne m’attache pas véritablement. Mais bon, j’ai 48 ans.. A 25 ans, je voyais les choses différemment. Le détachement me permet la clairvoyance alliée à une forme de tendresse. çà me convient ainsi. Je ne te suis donc pas d’une grande aide sur ce sujet 🙂 Bonne soirée 🙂

    1. Rozie Répondre

      Bien sûr, le temps et la vie modifieront certainement ma façon de voir les choses.

      Pour l’instant, je divague. J’essaie de voir où je me situe dans la vie des autres, où eux se situent dans la mienne. En général, c’est loin et près en même temps, je ne sais pas comment définir ça.

      Pas évident pour moi, d’une façon générale, je crois. Ca vient de moi, du fond de moi, je le sais bien. Je dois travailler !

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