Histoires d'entourage

Il est mort.

Il est mort cette nuit.

Quand la voix malaisée m’a téléphoné, j’ai répondu à la va-vite. Je m’y suis prise à deux fois pour dire « Allo ? », car la première tentative me semblait trop sévère. Je ne voulais pas qu’on croit que j’étais dérangée ou en colère.

J’ai d’abord pensé à un malaise. J’ai passé le combiné en prévenant. « Il a l’air très mal. » C’est seulement après que j’ai pensé que quelqu’un était mort. La grand-mère, sans doute. Les minutes passaient, et j’entendais des choses qui ne correspondaient pas. Serait-ce l’autre grand-mère ? Déjà, j’étais étonnée et les larmes montaient, mon estomac se serrait. Elle n’aurait pas dû être la première.

Les minutes sont passées encore, et c’est seulement là que j’ai compris. Tilt. Le cancer. Dorian. C’est Dorian.

Je ne connaissais pas beaucoup Dorian mais à ce moment-là, j’ai souhaité très fort que ça ne soit pas lui. Il ne pouvait pas mourir avant sa grand-mère, ni avant son père. Il ne pouvait pas mourir à quatre jours de la fête des pères, et prendre le risque que ses jeunes fils l’enterrent ce week-end-là. Non, pas Dorian.

Lorsque j’avais appris son diagnostic, je m’étais fait une raison. Je n’avais pas d’espoir de guérison. C’est un peu cruel, mais il me semblait qu’être raisonnée nous permettrait de mieux nous préparer. A son stade, avec ce cancer-là, les chances étaient infimes. Nous nous étions demandé. Doit-on aller le voir ? C’est tout de même assez étrange de s’y rendre comme ça. Pour dire au revoir et faire du bien à sa conscience avant que le pire ne se produise. Ca ne plaisait pas à mon amoureux. Il n’empêche qu’on aurait bien voulu se revoir, tous. Mais de là à effectuer un pèlerinage pre-mortem, il y a un pas. Un pas qu’il n’était pas près à franchir.

La même question s’est posée à l’annonce. Doit-on téléphoner, donner nos condoléances, ou pas ? Il y a comme une gêne. Quelque chose qui explique que non, on ferait mieux de laisser les vivants tranquilles. Qu’un énième coup de téléphone n’allègera pas leur peine et que peut-être même, ça leur fera du mal.

Dorian est mort, et j’ai pleuré.

Je suis allée marcher pour continuer de pleurer, et ne rien retenir. Mon amoureux n’a pas versé une larme, et face à cette absence de réaction corporelle, je ne peux que me demander si c’est bien normal. Il est la seule personne, à ma connaissance, qui n’aie jamais versé une larme, peu importe les circonstances. Ca me stupéfait. Je dois dire que ça m’inquiète également. Mais on est tous différents.

Dorian a disparu. Il ne fait plus partie de cette réalité et la vie continue. C’est quelque chose qui m’étonnera toujours, je crois. Que rien ne change. Qu’aucune tempête ne survienne, que le ciel reste bleu, que ma maison ne bouge pas et qu’on ait toujours envie de faire les mêmes choses.

J’ai culpabilisé un moment. J’avais envie de lire. Mais avais-je le droit, après une telle nouvelle, de me plonger dans un loisir ? Ca me paraissait surréaliste. J’avais l’impression de ne pas assez respecter.

Nous nous sommes dirigés vers le lit, pour se serrer l’un contre l’autre. Parce que la mort brutale (elle aura beau être prévue, la mort restera toujours brutale) remet toujours les choses en perspective. Notre perpétuelle crainte d’abandonner l’autre ou d’être abandonné sans avoir rien demandé. Et … Dois-je vous le dire ? On a fait l’amour.

On a fait l’amour après le coup de massue. On a eu envie, l’appel des corps a eu raison de mes tergiversations. Est-ce que c’est bien ? N’est-ce pas un manque de respect et de considération ? Après ça, notre journée a repris son cours. Elle a continué comme nous l’avions prévue. Nous n’étions pas brisés et quelque part, ça me paraît absurde. N’aurions-nous pas dû porter le deuil ? Rester au calme, se concentrer sur Dorian, je ne sais pas …

J’y ai réfléchi un moment. Et je me suis souvenue que je voulais que ma mort soit un évènement heureux. Que je voulais justement couper la chique à toutes ces notions de renoncement pour la mort. Je me suis souvenue ma promesse : vivre la prochaine mort d’un proche avec joie et reconnaissance. Je m’y emploie. Voir les choses autrement.

Il va donc falloir un long trajet en voiture. Une tenue adéquate. Se préparer à une journée riche en émotions, aux pleurs des proches, aux échos que tout cela aura et aux souvenirs qui referont forcément surface. Un enterrement catholique. Enfin, j’imagine. Je ne sais pas.

Dorian n’existe plus. Il s’est évanoui comme ça. C’est rude, mais c’est aussi fantastique. Je sais que ces mots peuvent déranger. Si je les pense, c’est que j’ai des certitudes à présent. Je suis certaine de choses que je ne peux pas expliquer. Je le sais et c’est tout. Comme il est parti en paix et entouré, je suis heureuse pour lui.

Le plus dur reste à venir.

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

5 commentaires

  • cueille le jour

    « C’est quelque chose qui m’étonnera toujours, je crois. Que rien ne change. Qu’aucune tempête ne survienne, que le ciel reste bleu, que ma maison ne bouge pas et qu’on ait toujours envie de faire les mêmes choses. » Je comprends tellement cette phrase. Quand ma grand-mère paternel est morte l’été dernier, nous étions sur la route des vacances avec ma mère et ma sœur et comme tu le dis… il ne s’est rien passé. Le soleil brillait encore, les voitures roulaient, et ma mère parlait comme si rien n’était arrivé. Elle était morte c’est tout.
    Mais je me rappel d’avoir été déconcerté par cet instant précis où quelque chose bascule et où pourtant rien ne change.

    Bon courage à vous en tout cas <3

  • Ornella

    Je trouve ça beau que vous ayez vécu l’urgence de vivre l’amour, de vous enlacer, de vous étreindre. Comme tu le dis, il n’y a pas de règles et la tristesse peut aussi se mêler à la joie. Les morts nous rappellent, que nous, nous sommes encore là et que nous avons d’autres choses à vivre ensemble.

    PS : Mon Fred non plus ne pleure jamais. C’est déconcertant. Et en même temps, ça me stabilise beaucoup. Il m’appelle « sa pleureuse » parce que justement moi, je suis une vraie fontaine.

  • Marie Kléber

    Je me demande souvent comment me positionner face à la mort. Une minute, l’être est. La minute suivante il n’appartient plus au monde. Et comme tu le dis le monde continue de tourner comme si rien ne s’était passé.
    On ne peut rien contre la mort, je me dis souvent qu’il faut mieux l’accepter. Peut-être que tout dépend des circonstances aussi. Pour la maladie, on a le temps, pas beaucoup, de dire aurevoir. Pour la mort subite, c’est peut-être plus compliqué.
    Je comprends tes mots Rozie, partir en paix et entouré, c’est comme être accompagné dans l’au-delà. Dans certaines cultures, la mort est célébrée comme une fête. Il nous manque cette dimension spirituelle en occident, qui rend la mort synonyme de souffrance.
    Des pensées pour les proches de Dorian.

  • Eulalie Gartner

    Il y a mille façons de vivre le deuil, et je crois que la façon dont on gère la mort de ceux qui nous entoure dit beaucoup sur le rapport à notre propre mort.
    Travailler sur soi, évoluer, nécessite souvent de se confronter à sa peur de la mort, ça fait grandir sur la question, ça rend peut-être plus serein ?

    Merci de partager avec nous tes réflexions.

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