Je suis hématophobe : j’ai peur du sang.

Journal d'un corps

La phobie est assez répandue dans ma famille. Nous avons un terrain fertile aux craintes irrationnelles. Ma petite soeur avait une peur irrépressible de mourir, qui l’empêchait de sortir, de dormir, de manger … Ma mère ne supporte pas les gastéropodes, la panique l’envahit dès qu’elle en croise un. Ma cousine, quant à elle, souffre de diverses peurs terribles qui l’empêchent littéralement de vivre.

On devient généralement phobique suite à un traumatisme. J’avais treize ans lorsque ma phobie s’est déclarée. J’effectuais mon stage de 4e dans un cabinet vétérinaire. Cette semaine s’est avérée riche en émotion. J’ai assisté à l’euthanasie d’un vieux berger allemand et ai pleuré tout mon soûl. Le pauvre animal avait l’arrière-train tellement soudé qu’il ne pouvait plus avancer. Sa souffrance n’avait d’égale que celle de son maître, si malheureux d’avoir à prendre cette décision. Il n’a pas voulu récupérer la dépouille. Nous l’avons ensachée et déposée dans un congélateur avec les autres, dans l’attente que les services d’incinération les emportent.

Le jour suivant, l’opération d’une jeune chienne était prévue. Elle devait ressortir de l’établissement stérile. Avant d’entrer dans la pièce, la vétérinaire m’a prévenue : « Si tu ne te sens pas bien, n’attends pas et sors. » Je me suis installée dans un coin, tout près de la porte, et ai attendu, les yeux rivés sur le ventre nu du canidé. Le premier coup de scalpel a suffi à m’ébranler. Le sang épais et rouge a silencieusement couvert l’épiderme, j’ai tourné la tête et me suis échappée de cet antre étouffant. Je tremblais, j’avais besoin de sucre. J’ai englouti les gâteaux qui m’attendaient pour le goûter et la journée s’est terminée.

Le troisième jour, j’ai assisté à la castration d’un chat. « Tu n’as rien à craindre, il n’y a pas de sang. » La médecin entreprit d’ouvrir les bourses de l’animal endormi, d’en retirer les glandes et de les couper, de recoudre, puis de nouer la peau ballante. Dès les premières secondes, je me suis sentie très faible. J’ai vainement tenté de lutter contre le malaise en m’agrippant aux cages qui s’érigeaient dans mon dos mais c’était peine perdue. Ma vue s’est brouillée. Je ne percevais plus qu’un bruit rose, ce grésillement télévisuel qui assaille votre salon quand l’antenne ne capte plus. La vétérinaire s’est retournée et je suis tombée dans ses bras. Je me suis réveillée sur une chaise, un verre d’eau et du sucre tendus devant moi.

J’ai avalé les morceaux de sucre par dizaines. Je tressaillais, j’avais du mal à voir, à entendre, à bouger. Je sentais ma peau pâlir, j’avais la chair de poule. J’avais chaud aussi, je transpirais. Un malaise vagal. Je suis ensuite restée seule quelques minutes, et ma conscience s’est enfuie une seconde fois. J’ai perçu le choc du verre que je tenais à la main contre le sol. Et je ne me souviens plus de ce qui s’est passé ensuite.

Très vite la phobie s’est répandue. J’avais peur du sang, mais aussi des aiguilles, des médecins, de l’hôpital, des examens, des maladies … Et de la viande. Je n’ai effectué aucun des rappels de mes vaccins. Je pleure à la simple évocation d’une prise de sang. J’accepte une consultation seulement si j’ai la grippe. Mettre les pieds dans un hôpital me rend littéralement malade. Je ne supporte pas d’entendre parler d’opérations ou de cancers, et je ne peux pas regarder « The walking dead ». Je déteste qu’on me rappelle que j’ai des veines. Entendre le coeur de mon chéri battre me met vraiment mal à l’aise. Je ne peux pas manger de viande rouge et mon mari doit me décortiquer les cuisses de poulet : les os, nerfs et veines m’indisposent. Mes blessures quelconques sont invivables, je fais des crises de panique dès qu’une goutte de sang sort de mon corps.

La logique voudrait qu’on prenne la fuite lorsqu’on est face à la peur mais l’hématophobe ne peut pas. Le trouble l’immobilise, son corps s’arrête. Le rythme cardiaque baisse inévitablement, l’esprit se déconnecte. La dernière fois que j’ai fait un malaise, j’étais dans le tramway. Je lisais « Journal d’un corps » de Daniel Pennac : c’était dégoûtant de précision. Alors je suis tombée inconsciente sur mes voisins énervés.

Au lycée, les cours de S.V.T étaient un véritable calvaire. Je paniquais à chacun d’entre eux et terminais inévitablement l’heure recroquevillée sur moi-même, toute mouillée et couverte de honte. Oui, même quand on ne faisait que de parler du système reproducteur. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer et il m’était très difficile de sortir de ma position foetale. C’est ridicule, mais il faut que je protège mes zones sensibles : poignets, coudes, cou, genoux, chevilles … Je me ferme comme une huître, les muscles tellement tendus que je ne peux plus bouger. J’ai l’impression que mon sang peut gicler à tout moment et que je vais mourir. Je me sens fragile et j’angoisse.

« Et quand t’as tes règles, tu fais comment ? » Je fais avec. Pour les règles, c’est un peu différent. Je sais que si mon sang afflue, c’est normal : je ne suis pas en danger. Pour ne pas trop me soumettre à la vue du sang, les tampons sont devenus mes alliés.

La période forte de ma phobie a duré sept ans. Je n’ai jamais consulté. Elle me ridiculise quand, pour mon premier jour de travail, je m’entaille le pouce et me retrouve en larmes dans le bureau de mon patron étonné. L’enfer, c’est les autres. Ils prennent ça à la rigolade et s’amusent à me raconter des histoires sanglantes juste pour voir mes réactions. Mon père m’a une fois obligée à l’accompagner au don du sang à la sortie de l’école. « Ce n’est pas à toi qu’on l’enlève. » Non, mais c’est moi qui pleure et panique devant une salle comble.

Depuis que j’ai trouvé un équilibre dans ma vie, l’hématophobie se fait un peu oublier. Je suis retournée chez un médecin et j’ai osé la coupe menstruelle. Je rabats toujours les poignets quand j’entends des paroles trop rouges, je détourne toujours le regard quand une aiguille apparaît à l’écran, mais ça se calme. Quand je suis heureuse, j’arrive à contrôler cette peur irrationnelle. Je ne suis pas à l’abri d’un malaise inattendu, mais je crains moins mes petites blessures.

Le pire scénario pour moi serait de mourir en baignant dans mon sang. J’y pense souvent. Ca me fout la trouille. On a tous peur de quelque chose, n’est-ce pas ?

Et vous, vous êtes phobique ?

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6 thoughts on “Je suis hématophobe : j’ai peur du sang.

  1. mistigriffe Répondre

    Très « drôle », j’ai vécu la même expérience que toi, au même âge : je voulais être véto et assistais un véto pour m’habituer, découvrir au métier (j’avais 10 ans). Lors d’une opération, je suis tombée dans les pommes… et je ne suis pas véto !

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Haha, tu m’étonnes !
      Comme quoi c’est quand même instinctif … On est beaucoup à tourner de l’oeil dans ce genre de situation. C’est trop difficile à accepter, le cerveau lâche ! Il faut en avoir pour faire ce métier, je trouve !

  2. LeMerlanFrit (Fanny) Répondre

    Haha !! Comme Mistigriffe, le même stage aussi et un malaise vagal… Ils ont du courage de toujours prendre des stagiaires les vétos !
    Petit aparté pour ce qui est de récupérer la dépouille de son animal, on a souvent guère le choix : les conditions à remplir pour pouvoir l’enterrer chez soi sont restrictives et les cimetières animaliers peu nombreux et hors de prix.
    Ta phobie semble quand même très handicapante, même si elle s’atténue, elle se manifeste pour tellement de choses. Un travail avec de l’hypnose serait peut-être une solution ?

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, ils ont du courage ! Peut-être qu’ils sont passés par là eux aussi, va savoir !
      Je ne savais pas que les conditions étaient si strictes pour récupérer la dépouille. Je n’ai pas jugé cet homme mais quand j’ai su ou terminaient les corps .. Je n’en revenais pas. Je n’y avais jamais pensé ! Un congélateur.
      Oui, elle est handicapante mais comme tu les phobiques je ne m’en rends plus compte puisque j’évite toutes les situations à problème. L’hypnose pourrait me faire bien mais honnêtement, c’est le manque de budget qui fait que je ne consulte pas. Et aussi parce que j’ai peur des médecins ^^.

  3. Océane Répondre

    Coucou ! J’ai lu ton article (qui ne date pas d’hier, mais voilà, je viens de tomber dessus) et je me suis reconnue dans ce que tu as écrit ! J’ai 20 ans, je suis Hématophobe également et je vis un enfer. Je crois que ça date de la fois où je suis tombée de vélo à 8 ans : je me suis retrouvée le visage couvert de sang. Je me souviens avoir hurlé tout ce que je pouvais et pleuré pendant des heures ! A l’hôpital on croyait que je venais d’avoir un accident de la route tant mon visage était abîmé. Depuis, impossible de me débarrasser de la peur du sang ! Et à cause de ça, on se moque de moi, dans mon entourage…

    par exemple, comme toi, je ne peux pas regarder de séries( ou de films) trop « gores »/ trop sanglants comme Walking Dead (comme tu l’as mentionné) ou Game of Thrones… les trois quarts des gens que je connais ou que je rencontre regardent et me recommandent ces séries. Mais quand je leur dis que je ne peux pas regarder ce genre de chose parce que je ne suis pas du tout à l’aise avec la vue du sang, ils se moquent de moi. « Ah ouais donc toi t’es plus branchée Gulli quoi… » euh… en fait non, mais bon. J’ai très rarement rencontré des gens compréhensifs face à mon souci (heureusement mon copain l’est et je crois bien que c’est le seul). Je me sens toujours obligée de lire attentivement les critiques et les synopsis de film pour ne pas tomber sur quelque chose qui pourrait me choquer. Mes amis ont tenté une fois de me faire regarder un film d’horreur de force, mais j’ai menacé de quitter la soirée alors ils ne l’ont pas fait. En classe, quand j’étais au collège ou au lycée, j’étais obligée de demander à mes professeurs si dans les films qu’on allait étudier il y aurait des scènes sanglantes, auquel cas je devrais fermer les yeux et me boucher les oreilles (ça demande une certaine maîtrise pour faire les deux en même temps ! (rire))

    Dans la vraie vie, ce que je redoute le plus c’est d’assister à un accident de voiture ou autres. Je ne voudrais VRAIMENT PAS, pour RIEN au monde me retrouver confrontée à un accident et devoir secourir quelqu’un couvert de sang. Je me contenterai d’appeler les secours, bien sur, mais je ne serai pas capable de plus.

    Ce qui m’a le plus frappé dans ton article c’est quand tu dis « je déteste qu’on me rappelle que j’ai des veines ». Je ressens EXACTEMENT la même chose. Tous ces mots comme « sang », « veines », « jugulaire », « artère », etc… me donnent des hauts le cœur. En revanche, entendre des gens détailler des scènes de films gores ne me dérangent pas plus que ça, c’est vraiment quand j’ai les images en face de moi que ça pêche.

    Je déteste voir quelqu’un se couper ou saigner du nez, je commence immédiatement à avoir des fourmis dans les membres et la tête qui tourne. Et quand dans un film j’ai le malheur de voir quelqu’un perdre un membre (bien que ça ne soit que fictif), j’ai comme un ressenti (moindre, heureusement) de la douleur de la personne à l’endroit où elle à été touchée, c’est assez affreux et c’est handicapant.

    Ce qui est embêtant avec cette peur du sang c’est qu’on peut y être confronté à tout moment et, comme tu l’as si bien dit : qu’on ne puisse pas la fuir. Quelqu’un qui a le vertige pourra toujours décider de ne pas aller çà et là. Quelqu’un d’hématophobe ne choisira pas de se couper ou de voir quelqu’un se faire renverser devant ses yeux.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, la peur du sang, les réactions phobiques, on peut y être confronté.e n’importe quand, et c’est vraiment pénible. Surtout en public, on se ridiculise !

      Je ressens tout à fait la douleur quand on me parle d’une maladie. Il suffit qu’on me dise qu’une personne saigne pour que j’aille mal, même si c’est bénin. Je le ressens « dans » moi.

      Si ça t’handicape trop la vie, il faudrait peut-être consulté. Moi, je ne l’ai pas fait, mais à une période, j’aurais dû ! Quand je ne vais pas bien, la phobie ressurgit … C’est fou !

      Merci pour le partage de ton expérience ici !

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