Journal d'un corps,  Violence conjugale

Et mon corps, qui ne guérit pas.

Il y a une semaine, j’entamais mes vacances après un stage : Prendre la parole en public. Je suis chargée de com’ et n’ai jamais été à l’aise pour cet exercice, peu importe le public en question, sa masse ou ce que j’ai à dire. Parler à ma propre famille est difficile. Je préfère écrire, comme vous pouvez vous en douter.

Ce stage m’a mis dans tout mes états. J’étais un monstre de stress pendant deux jours, j’ai eu des douleurs au ventre absolument terribles et la gêne qu’il n’y ait pas de toilettes dans la salle. Comme je savais ce qui m’attendait – à chaque fois que je suis confrontée à une situation où je dois prendre la parole, je deviens malade physiquement, je ne vous fais pas un dessin ! – j’ai prévenu le maître de stage et le reste des élèves dès le départ. Désolée, mais je ne pourrais pas faire autrement, les allers-retours aux toilettes, c’est mieux que de souffrir le martyre sur sa chaise en attendant son tour.

Mais ce n’est pas de ça dont je souhaite parler. Le premier jour, il s’est passé quelque chose de tout à fait particulier. En l’espace d’une seconde, alors que tout allait bien, j’ai fondu en larmes sans pouvoir me retenir. Il a suffi d’un mot.

Nous nous exercions donc à prendre la parole en public sur un court texte de théâtre. Il s’agissait d’une personne évoquant à une autre ses sentiments de « rupture ». En tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris. Ca pouvait être amoureux ou amical, familial, ou entre collègues. Ca pouvait concerner une dispute, une discorde un deuil ou juste des regrets . Bref, on avait le choix. Et moi, ça ne m’évoquait finalement pas grand chose. Je n’arrivais pas à me l’approprier.

J’ai quand-même joué le jeu à mon tour.

Alors que le maître de stage tentait de faire sortir ma voix de poitrine (je n’utilise que ma voix de tête, j’y reviendrais dans un autre article), il m’a dit : « On le connait tous ce mec, hein ! » Je l’ai regardé, interloquée. Puis il a plongé ses yeux dans les miens, avec une force de persuasion dingue, et il a ajouté : « Tu vois de qui je parle ? »

Son regard, son ton, sa gestuelle. Un acteur formidable. L’espace d’un instant j’ai été persuadée qu’il était mon ami et qu’il savait. Mon corps n’a pas mis une seconde à réagir. Les larmes sont sorties, les convulsions d’une tristesse effroyable m’ont secouée. J’ai dû sortir, sous le regard ébahi des autres qui n’ont rien compris, pour souffler et réussir à me calmer.

C’était d’autant plus étrange qu’à AUCUN moment je n’ai pensé à lui. Pas une seule seconde. La phrase a fait tilt, et m’a connectée à la souffrance enterrée. Mais dans ma tête, j’allais bien. Je ne paniquais pas, je n’étais pas en danger, ni triste, ni en colère, ni rien du tout. Mon esprit était au calme, tranquille. Je savais que tout allait bien. Je ME sentais bien.

Mon corps lui, paniquait totalement. Il était en proie aux secousses, je ne pouvais pas l’arrêter de réagir. J’ai fini par rire de cette perte de contrôle. De ce signe d’une limpidité effarante. J’étais seule dehors, et je riais de mon corps qui pleurait. Dialogue intérieur. « Ok, je t’ai négligé, je n’ai pas assez porté mes yeux sur toi, tu souffres. Tu n’as pas expié ce qu’il t’a fait. J’ai pensé qu’un travail « mental » suffirait. Tu as besoin que ça sorte. Soit, pleure, trépigne ! »

C’est vrai, j’ai écrit, j’ai tout couché sur le papier, mais je n’ai rien dit. J’ai parlé à des personnes, rares, et visiblement, ça n’est pas assez. Mon coeur bat toujours la chamade quand la violence conjugale entre dans les conversations. Il faut faire un travail colossal pour que je puisse participer sans que ma voix ou mes mains ne tremblent.

Il y a eu des périodes, dans ma vie, où j’étais tout à fait dans mon corps. Grâce au chant, grâce à la danse contemporaine. J’étais incarnée. Mais le plus souvent, j’ai la sensation que mon âme flotte au dessus. Je ne fais pas attention, je veux aller trop vite, je me cogne partout, n’ai pas le savoir de la masse que j’ai. Il n’est pas un fardeau, je l’aime, mon corps. Mais ce n’est pas pour ça que je l’investis totalement. La plupart du temps, je vis au dessus de lui, pas EN lui.

Je ne suis pas guérie. Je ne sais pas si je le serai un jour. Je ne sais pas vraiment ce que je pourrais faire pour guérir mon corps des sévices qu’il a subi. C’est flou. Comment fait-on ? J’ai pensé au théâtre et à la danse. Pour le laisse s’exprimer et sortir ce qu’il doit sortir. La parole et les gestes. Il doit y avoir d’autres choses auxquelles je ne pense pas.

Dans cet article, je sépare mon corps de ma pensée, mais c’est simplement parce que lors de cette « anecdote », pour la première fois de ma vie, les deux étaient complètement dissociés, à contre-courant. Je ressens parfaitement mon corps comme faisant partie intégrante de moi, même si je ne l’incarne pas avec autant d’aisance. Il faut que j’avance.

Comment avez-vous fait pour guérir, physiquement ? Connaissez-vous des choses qui traitent ce sujet (la guérison du corps et pourquoi pas l’ancrage de sa sexualité) ? Je suis preneuse !

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

10 commentaires

  • alex

    « Je ne suis pas guérie. Je ne sais pas si je le serai un jour. Je ne sais pas vraiment ce que je pourrais faire pour guérir mon corps des sévices qu’il a subi. C’est flou. Comment fait-on ? J’ai pensé au théâtre et à la danse. Pour le laisse s’exprimer et sortir ce qu’il doit sortir. La parole et les gestes. Il doit y avoir d’autres choses auxquelles je ne pense pas. »

    C’est un dissociation, j’ai entendu cela un jour, les hypersensibles ressentent tellement les choses qu’ils finissent par refuser le corps qui les fait souffrir et cherche à s’en détacher. Pour aider, il faut travailler chaque jour à revenir vers son corps car les pensées qui veulent s’en échapper deviendront toxiques, une technique simple est de pratiquer la méditation, on se met dans un endroit calme (dis à ton mari le pourquoi tu dois avoir un moment sans dérangement si nécessaire), puis on se concentre sur sa respiration, sur le passage de l’air au niveau des narines, et cela autant de temps qu’on le souhaite, les pensées arrivent et se dispersent mais on continue à se concentrer sur le passage de l’air et on se rend compte de ces pensées qui nous dispersent, c’est le rappel du corps à la réalité. L’important ce n’est pas de pratiquer longtemps mais de pratiquer régulièrement.

  • Emeline

    Ton article me touche beaucoup Merci Rozie Je me retrouve tellement dans tes maux/mots Moi mon corps me parle en tremblant et non par les larmes J’apprends à accepter qu’il s’exprime mais ce n’est pas facile Je te sens plus avancé que moi sur ce chemin Je t’admire Bravo, vraiment Et nul doute que tu y arriveras 🙂

  • MissTexas

    Je ne sais pas vraiment quoi te dire car je n’ai pas connu d’épisodes traumatisants comme le tien, alors je t’envoie juste plein de pensées, en te souhaitant d’avancer doucement sur le chemin de la guérison <3

    • Rozie

      Hahaha, tu me fais rire ! Ne t’inquiètes pas, j’en parlerai. Mais j’estime ne pas encore avoir assez découvert, donc j’attends de m’y familiariser encore.

  • Marie kléber

    J’ai envie de dire que c’est bien que ce soit arrivé car tu as pu mettre le doigt sur quelque chose d’important.
    Ayant vécu une expérience similaire, je peux te donner quelques pistes, qui moi m’ont aidé. Déjà, en parler. Vraiment sans honte, sans peur. En parler avec un professionnel, d’autres femmes, sortir par écrit, par oral. C’est important de ce vider de ça.
    Quant au corps, le regarder, le regarder vivre. Il y a eu un temps où j’ai laissé mon corps à l’abandon. Puis il s’est rappelé à moi et j’ai compris que l’ignorer n’était pas la solution. J’ai utilisé le massage, les affirmations positives et la réflexologie.
    L’important et je m’en suis rendue compte récemment (après 5/6 ans) c’est aussi le pardon, le pardon envers soi-même, se pardonner de ce vécu traumatisant, se pardonner d’avoir accepté que le corps soit utilisé de cette façon.
    Le corps garde toutes les mémoires. Il raconte notre histoire. En prendre soin en toutes circonstances est essentiel.
    Le regard de l’autre, l’être aimé, m’a beaucoup apporté également. Ça va de pair avec un travail personnel.

    Je ne sais pas si tu connais les constellations familiales, c’est un outil très puissant aussi.

    Grosses bises Rozie. Prends soin de toi. Ton corps n’oubliera jamais, mais il peut guérir.

  • nadine

    Je pense qu’il faut que tu parles avec des femmes qui ont subi la même chose, tu dois déplacer la mémoire de tes douleurs mais aussi les comparer, les associer, ne plus en avoir honte.

  • Melgane

    Si tu as lu l’article que j’ai écrit il y a quelques mois sur la relation que j’ai avec mon corps, tu sais que je fais de l’aïkido. Pour plein de raisons : pour ma coordination, pour avoir plus conscience de mon corps, de où est mon pied, où est ma main, où est mon coude, pour toucher les autres et être touchée par les autres. Mais en fait, l’aïkido, sa vraie fonction, ce sur quoi il agit vraiment, c’est la tête. J’investis mon corps, je ne pense plus. Je voudrais que je ne pourrais pas et c’est le silence dans ma tête tant ça demande de la concentration. Peut-être que l’aïkido serait aussi une solution pour toi ? Pour investir ton corps ? La danse le laissera s’exprimer, mais l’aïkido reconnectera corps et esprit (c’est un peu comme de la magie).

    Après, pour quelque chose d’un peu plus euh… « invasif » ou « agressif » il doit exister des thérapies pour agir sur ce qui s’appelle je crois la « mémoire du corps ».

    Et sinon, ce stage il t’a servi au moins ? Parce que j’ai quelques trucs pour parler en public si t’as encore besoin 😉

  • ellea40ans - Stephanie

    Je ne sais pas car je n’ai pas vécu cette terrible violence. Je sais que tes mots m’ont touché. C’est peut-être bien que ça sorte, je ne sais pas comment tu t’es sentie et comment tu te sens après cette déferlante. Merci pour ces mots parce qu’il y a tellement de secret et de honte autour de ces violences. Je t’envoie des bisous ensoleillés d’Oman.

  • Elisa

    Je ne veux pas être négative mais je ne sais pas si le corps guérit un jour (d’ailleurs, je viendrai revoir les commentaires pour voir si quelqu’un pose un témoignage inverse). J’ai eu la leucémie à 11 ans et encore aujourd’hui, 25 ans plus tard, j’ai toujours la hantise des piqûres et des examens médicaux un peu invasifs. C’est à un point tel que lorsque je regarde des séries médicales ou des films, où on voit les infirmières faire une prise de sang, je commence à me crisper et presque ressentir la douleur de l’aiguille qui cherche la veine…J’ai appris à vivre avec, cela dit. Je sais que cela n’a rien à voir avec ce qu’il t’est arrivé mais il n’y a rien à faire, la mémoire du corps est quelque chose de très vivace.

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