Notes d'existence

En partance #1.

Rozie,

 

Tu es seule dans ta chambre. On est en pleine nuit, c’est l’été. Demain, on part en vacances en famille et je sais qu’en ce moment même, tu pries. Tu as les mains si serrées l’une contre l’autre que tu as mal aux bras et que tes phalanges sont blanches.

Tu pleures aussi. Tu te fais toute petite, souris silencieuse. Les autres, en furie de l’autre côté de la cloison, en ont oublié ta présence.

Tu es très malheureuse, et très seule aussi. Tu te faisais une joie de partir en vacances, pour la première fois de ta vie, mais on n’a pas encore décollé que déjà, c’est le chaos. Départ demain aux aurores.

De là où tu es, tu entends ta soeur sangloter en face, ton père hurler à gauche et ta mère le supplier de se calmer à côté. Ta soeur passe, elle aussi, les pires instants de son enfance. Les vacances l’angoissent tellement qu’elle n’arrive pas à se calmer, ça fait des mois qu’elle a peur de tout. Et Papa, ça le rend fou. « Pourquoi tu me fais ça ?! On part en vacances demain … » Tu sais qu’il est désespéré.

Bientôt, tu entends qu’un grand poids est jeté sur le lit de tes parents. Tu entends courir dans les escaliers, une, puis deux portes claquer. Simultanément, la voix douce de Maman qui rassure ta soeur en larmes, et les graviers crisser sous les pieds de Papa qui décide de dormir dans la voiture.

Tu te demandes pourquoi personne ne pense à toi. Pensent-ils que tu dors ? Ce serait fort. Ils t’ont oubliée, c’est certain. L’espace d’un instant, un trop long instant, tu n’existes plus.

Tu décides d’ouvrir les volets. Tu espères que Papa te verra de l’intérieur de la voiture. Il pourrait même venir te consoler. Mais rien ne se passe. Tu restes là, les yeux plantés vers le ciel, et tu es sûre d’une chose : tu ne veux plus partir en vacances. C’est pour ça que tu pries, dorénavant.

J’aimerais te dire que dans quelques heures, tu seras devant les loups du Gévaudan. Ce sera la nuit, tu auras marché dans le calme de la nature avec ton père pour seule compagnie. Assise devant les loups et près de lui, tu te sentiras vivante. Tu le verras émerveillé face aux hurlements des bêtes. Il pointera la lampe torche devant vous, et les yeux jaunes te laisseront un souvenir impérissable. Tu adoreras ça et vous serez heureux, tous les deux.

Tu entendras encore longtemps les meutes se répondre, dans ta tête. Tu t’y accrocheras.

Tout n’est pas figé. Ton désespoir va s’éclipser. D’abord subrepticement, c’est vrai, mais il faut bien commencer par quelque chose ! Je te promets que bientôt, tu n’écouteras plus la piste 9 du premier album de Kyo pour expier ta peine, ni pour cacher tes sanglots. Les chansons garderont ce goût particulier que tu subis autant que tu le cherches, mais dans 10 ou 15 ans, ça ne fera plus mal de les passer sur Youtube.

Elles vont être géniales, ces vacances. Bon, tu vas dormir avec ta soeur sur un canapé-lit minuscule, ça n’a pas de quoi te réjouir ! En plus, elle va saigner du nez chaque nuit et tâcher ton doudou. T’as pas envie de l’aider, mais ta présence à ses côtés va grandement améliorer les choses.

Il n’y aura pas de crise. Il y aura d’autres moments comme celui des loups. 5 jours de vacances en famille.

 

« En partance » est une série d’instantanés marquants. J’imagine que mes lettres d’aujourd’hui vont parvenir aux moi d’hier. J’explore l’idée des mémoires et du temps, à but thérapeutique. Quelque part, je me lis. Je m’entends. 

Si l’idée vous plaît, vous pouvez créer les vôtres. Je les regrouperai, au fur et à mesure, dans un index, sous le Tag « En partance ».

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

2 commentaires

  • Grou'

    J’aime bien ce concept de s’écrire des lettres à soi-même, et je trouve qu’avec cet article, tu n’es pas sur le sentier battu de la lettre à l’adolescente malheureuse qui ne devrait pas s’inquiéter parce qu’un jour elle (s)aura ce qu’elle voudra. C’est à la fois très personnel et universel : on est tou.te.s un peu cette personne dans son coin, à un moment où personne ne s’en soucie et qui pourtant a besoin d’avoir son rôle dans ce monde.
    Je rejoindrai peut-être ton « tag », mais généralement je bloque dans le personnel et je m’envoie ces lettres à moi-dans-le-futur (comme quoi tout est cyclique). En tous cas ça me plaît, j’ai hâte de voir s’il (quand ?) y en aura d’autres 🙂

    • Rozie

      Merci Grou’ !

      Je vais en faire d’autres, j’aime trop cette nostalgie. C’est thérapeutique, ça me fait du bien. J’ai écrit le deuxième et l’idée me botte d’en faire un podcast. J’y réfléchis !

      Dis-le moi, si jamais tu sautes le pas. Je serai très curieuse de te lire :).

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