Une obligation insidieuse : déménager.

Serrure

Nous étions ensemble depuis un an approximativement, quand il m’a demandé de venir vivre avec lui. On pourrait penser à une demande romantique, à un acte d’amour, un engagement … Il n’en était rien. D. ne pensait qu’à lui et si j’ai dorénavant bien compris quelque chose, c’est qu’il n’aimait vivre que seul.

Il me le répétait sans cesse, il détestait vivre avec son frère. A sa décharge, ils habitaient un appartement minuscule. D. avait la douche dans la chambre et la cuisine était dans l’autre pièce : la « chambre » de son frère. Les toilettes étaient sur le pallier. Leur lieu de vie était insalubre. Ils l’avaient choisi sous la contrainte, dans l’urgence, et n’en changèrent pas pour des raisons évidentes : manque de revenus et dossier locatif bancal.

D. se plaignait constamment des conditions dans lesquelles il était forcé de vivre, mais son courroux ne se portait que sur son frère. Rien n’était jamais assez bien, rien n’allait jamais. Je compris bien plus tard que son frère avait vécu tantôt ce que j’allais vivre, le côté conjugal en moins. Le pauvre était asséné de reproches, dénigré, et je sentais bien que D. avait toujours le dessus. Il ne manifestait jamais de joie face aux réussites de son ainé, et retournait inlassablement les situations à sa (dé)faveur. « Pourquoi tu réussis toujours ? C’est injuste. »

Son frère, qui dégotait alors des salaires plus stables, choisit de prendre son envol, laissant D. à sa misère, dans un appartement insalubre qu’il ne pourrait pas payer seul. C’est sous ces hospices qu’un soir, il entreprit de m’expliquer que nous pouvions passer à l’étape supérieure en emménageant ensemble. Lui qui d’ordinaire ne supportait pas que je laisse quelques affaires trainer chez lui souhaitait désormais que nous fassions pot commun. « Et puis, ça ne te fera pas de mal de quitter un peu tes amis. »

Ah bon. J’étais pourtant bien en colocation. Depuis peu, l’ami de ma colocataire nous avait rejoint, et s’il est vrai que vivre avec un couple n’est pas toujours idéal, je dois avouer qu’avec eux je n’avais jamais l’impression de tenir la chandelle. Ils étaient mes meilleurs amis. Je ne répondis donc pas favorablement à la requête de D., mais pour ne pas le froisser, j’agrémentais ma réponse d’un « je vais y réfléchir » mollasson. J’avais quelques semaines pour trouver une bonne excuse.

Je n’en avais aucune envie. C’était mon copain, je l’aimais, mais chacun chez soi ça m’allait très bien. Lui ne l’entendit pas de cette oreille. Il fallait absolument qu’il déménage mais n’en avait pas les capacités. Il devint donc plus insistant et culpabilisant. « Bon, c’est oui ou non ? Parce que je ne peux rien lancer tant que je ne sais pas. » Ah bon, qu’est-ce qui t’empêche de chercher un studio avec ton seul dossier ? « Et puis ma mère attend ta réponse pour pouvoir faire les papiers. » Ah, parce que c’est elle qui détient les miens ? « Ca devient urgent là Rozie, dans trois semaines je suis à la rue ! »

Quelle mauvaise petite-amie étais-je de le laisser dans ce flou ! Il réussit petit à petit à attiser ma culpabilité, j’avais un peu honte que toute sa famille m’attende et je n’arrivais pas à dire non. Je n’avais plus le choix. A cela s’ajoutaient ses discours sur l’émancipation. « T’es adulte, c’est normal de vivre avec son mec à ton âge. » Je précise que j’avais dix-neuf ans, tout est une question de point de vue. Ses arguments finirent par faire leur bout de chemin dans mes pensées : « Il veut mon bien. Je serai plus heureuse comme ça. Je serai fière d’avoir mon vrai chez moi. Et puis c’est vrai que la colocation, c’est pas idéal non plus ». Je partais donc en quête de l’appartement de nos rêves.

Cela va sans dire, j’effectuais les recherches et visites seule. Sa mère était heureusement là pour m’épauler à distance, me préparer leur dossier de garants et forcer auprès des agences. Sans son aide, je ne sais pas où nous aurions atterri. D. se contentait de visiter les lieux potentiels quand les horaires lui convenaient à peu près. Il n’a jamais pris l’initiative d’appeler un seul propriétaire, ni d’effectuer la moindre visite en autonome. Bon, il est quand-même venu avec moi remettre notre dossier pour notre choix final et pour relancer l’agence. C’est déjà bien.

Le déménagement fut une journée particulièrement stressante. Ma colocataire est moi nous étions disputées la veille, l’ambiance était glaciale. Je n’avais alors plus qu’une envie : m’en aller ! J’avais dépensé beaucoup de mon épargne pour nous offrir un lit double avec matelas et quelques bricoles. Mes parents offrirent le frigo et les siens le sofa.

D. n’apprécia pas du tout ma façon de me comporter. « On dirait que tu ne veux que tes affaires et que les miennes sont merdiques. Elles ne sont pas assez bien pour toi, c’est ça ? » Je n’avais pourtant pas l’impression de ressembler à une petite princesse capricieuse … « Tu as fait beaucoup de mal à ma mère quand tu as voulu ranger les affaires à sa place, et quand tu as changé certains vêtements d’endroit. » Je souhaitais simplement la soulager … Et puis je crois que c’est moi qui vais vivre ici, non ? J’étais vraiment mal à l’aise face à cette mère qui ne souhaitait pas que je prenne sa place dans le coeur de son fils, face à ce petit-ami qui s’offusquait que je prenne mes marques.

Ce jour-là, son père m’a dit une phrase qui résonne bien différemment aujourd’hui. « Maintenant qu’il est avec toi, tu le gardes. Tu ne nous le rends surtout pas, hein. »

Le lendemain je me rendis compte qu’avec tout ça, j’en avais oublié ma pilule. D. ne se sentait pas concerné. « Prends-en deux ce soir. » Je n’avais qu’une exigence face à notre vie commune : une pièce non-fumeur. Il était inenvisageable pour lui de ne pas fumer dans la pièce principale, j’héritais donc de la chambre. Ces nouvelles règles en place, nous entamions joyeusement nos premiers jours de vie commune. Ils se passèrent à merveille, du moins le pensais-je, mais furent malheureusement de courte durée. Deux mois plus tard, l’enfer frappait à ma porte.

L’emprise est quelque chose de terrible. Moi qui avais pour habitude de toujours suivre mon instinct, cet antre protecteur qui n’a jamais failli, je suivais alors aveuglément cet homme qui faisait de moi ce qu’il souhaitait en s’immisçant dans mes failles. Les personnes les plus proches sont parfois les plus dangereuses, n’est-ce pas ?


8 thoughts on “Une obligation insidieuse : déménager.

  1. Illyria Répondre

    « Ca te fera pas de mal de quitter un peu tes amis » lol, mais oui bien sûr…
    Il ne t’a effectivement pas laissé le choix, vu comme il y avait le prétexte du délai… C’est assez fou son comportement

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Et ce qui est encore plus fou, c’est que sur le coup, même si je voyais qu’il était surtout motivé par le fait de profiter de mon « dossier », je ne me rendais pas compte du reste. Je me suis presque auto-manipulée en me disant que finalement, c’est pas parce que je n’en avais pas envie que je ne devais pas le faire .. C’est très pervers.

  2. maman délire Répondre

    A chaque fois que je lis un passage de ta vie avec lui, j’en ai froid dans le dos, je me dis que ça n’est pas possible, c’est de la fiction… et a chaque fois je me rassure en me disant que maintenant, tu es sauvée. oui sauvée.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci Maman Délire. Oui, je suis à présent loin de tout ça. Mais tu sais, j’ai entendu des histoires qui vont beaucoup plus loin .. J’en parlerai sans doute un jour, mais à côté, D. était un ange (c’est très étrange d’écrire ça).

  3. Marie Kléber Répondre

    J’attendais ton article Rozie sur ce sujet délicat du ‘non’ qu’on n’arrive pas à prononcer parce que l’autre sait appuyer sur les bonnes touches pour nous faire céder. Notre ‘oui’ est forcé mais on finit par se dire que c’est pour la bonne cause. Ta phrase « Il veut mon bien » m’a fait mal, parce qu’on finit par le penser, alors même que l’autre nous détruit à petit feu.
    Tu as réussi à imposer ta zone « non fumeur », je n’en avais déjà plus la force…
    Et pour les visites c’était pareil, à moi de me débrouiller, de tout faire seule. Et quand j’avais trouvé, il faisait les gueule parce que ce n’était pas assez bien pour lui. Alors qu’au départ lui aussi vivait dans un taudis.
    Des ressemblances frappantes Rozie. Comme le dit Maman délire, tu t’es sauvée. Bravo. Et chaque témoignage est là pour en aider d’autres.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci Marie. Oui, j’espère sincèrement que nos témoignages puissent avoir un impact positif, puissent aider .. Je mets tout en oeuvre pour que ce soit le cas.
      Ces similitudes sont plus que frappantes … C’est assez troublant.
      J’espère que comme moi, toi aussi, tu sais dire « non » aujourd’hui. Et que .. Ca te fait du bien !

  4. SweetieJulie Répondre

    Je ne sais pas quoi dire à part que je suis contente que tu ne vives plus dans cet appartement avec lui…
    Cela me fait tellement mal de lire une manipulation aussi naturelle de sa part… mal de me dire que des personnes souffrent dans nos sociétés de l’emprise de certains qui sont malheureux et ne trouvent rien de mieux à faire que de s’en prendre aux autres et surtout à celles qui les aiment et qui souhaitent les aider. La remarque de son père est glaçante et laisse présager les difficultés à venir…
    Tu n’as pas à t’en vouloir de ne pas avoir su. Qui aurait pu deviner ? On peut comprendre qu’il vivait mal la situation de cohabitation avec son frère dans un espace de vie insalubre. Mais rien ne justifiera, jamais, la violence qui s’abattra ensuite sur toi. Et tu n’en es aucunement responsable. Tu as cru bien faire, il t’a fait croire que cet appartement serait votre petit nid, et serait ce qu’il te/vous fallait…
    Je t’envoie de tendres pensées, cela ne doit pas être facile pour toi de partager cette partie de ta vie. Alors merci.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci à toi Julie.
      Oui, c’est assez incroyable, ces personnes qui ne supportent pas d’être plus malheureuse que les autres et qui ont un besoin viscéral de manipuler et faire souffrir pour vivre … Une véritable pathologie.
      La remarque de son père m’avait fait sourire sur le moment. Et puis j’ai compris. Ses pères m’ont avoué à demi-mot qu’il était comme ça depuis tout petit, et qu’ils ne pouvaient plus vivre avec lui parce que c’était trop douloureux. C’est incroyable.
      On ne s’attend jamais à vivre ça.
      Je te renvoie de tendres pensées Julie.

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