Corps & Âme

Corps et sexe.

Ce week-end, j’ai fait deux courtes escales à Lyon, de deux heures tout au plus, entre deux correspondances. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à D., de me demander s’il était probable que je le rencontre, comme ça, à la gare. Et même en écartant cette éventualité de moi, la ville transpirait notre histoire. Mon histoire.

Je ressentais une nostalgie particulière. Elle n’était pas positive, mais pas vraiment négative non plus. C’est étrange. Cette ville transporte le pire et le meilleur de ma vie, de moi. C’est là que j’ai commis les actes les plus vils de mon existence. C’est aussi là que j’ai été touchée par une grâce nouvelle et enchanteresse. Les deux faces d’une même pièce.

Je lisais l’article de Marie, tout à l’heure. Qui fait forcément écho à mes propres sentiments, bien que mes ressentis soient différents. Je ne déteste pas mon corps, et ne l’ai jamais détesté.

Non, moi, c’est la sexualité – ma sexualité – que j’ai exécré.

C’est D., qui m’a formée au sexe. Je n’avais jamais rien fait avant, ni seule ni avec qui que ce soit d’autre. Il est ma première fois, ma deuxième, ma troisième, et sans doute ma centième. Il est ma première pénétration vaginale, ma première fellation, mon premier cunnilingus, ma première sodomie. Ma première amazone, mon premier 69, ma première levrette. Ma première passion et mon premier viol. Toutes ces premières fois obligées, forcées par des phrases habiles, maniant la culpabilité avec doigté.

Ce que j’ai détesté profondément, c’est d’avoir réussi à aimer toutes ces pratiques qui m’avaient été imposées. C’est de penser qu’il avait raison quand il me disait qu’il fallait se forcer au départ pour ensuite vraiment aimer ça. J’aurais voulu ne jamais aimer ça. J’aurais souhaité que ça reste pour toujours une souffrance, cette sexualité, car c’était trop difficile d’accepter d’adorer des gestes qui m’avaient fait tant de mal auparavant.

Avant son passage dans ma vie, j’entretenais déjà un rapport étrange avec la sexualité. J’étais fière d’être une page blanche, et je souhaitais que ça continue. Je me pensais asexuelle, adepte des relations platoniques. Je ne saurais dire pourquoi aujourd’hui, mais je pense être honnête en disant que je n’avais jamais ressenti ce besoin, cette approche, ni aucun plaisir de ce genre. Je n’en avais pas envie – rien ne m’avait jamais titillée – et de fait, n’en voyais pas l’interêt.

Quand j’ai réussi à le quitter, en tombant amoureuse de mon mari, je suis passée par une phase d’hyper-sexualisation. J’ai dépensé beaucoup d’argent en lingerie. J’avais une collection faramineuse de strings, porte-jarretelles, guêpières, sextoys, et autres gadgets et crèmes sensés pimenter la vie sexuelle. J’ai investi dans une tonne de maquillage, j’ai acheté une montagne de choses qui ne me correspondaient pas.

J’étais ardente, je voulais faire l’amour et aimer ça, être une femme libérée. J’ai embrassé des femmes, j’ai voulu tenter des plans à trois, à quatre. Voir si j’étais capable de laisser mon amoureux en peloter une autre devant moi sans broncher. J’ai voulu faire l’amour dans une myriade de lieux insolites. J’ai cherché mes limites. J’ai tenté de savoir qui j’étais, où j’en étais. Finalement, je ne suis jamais allée bien loin, les essais étant toujours infructueux.

Je souhaitais m’affranchir. Devenir – enfin ! – maîtresse de ma sexualité.

Je voulais être sexy, sexuelle, désirée, désirante, extravagante et épanouie. Je tentais de coller à cette image que j’en avais.

S’en est suivie une longue phase de ralentissement. Je n’avais plus envie de faire l’amour qu’occasionnellement. Deux fois par semaine. Une fois par semaine. Deux fois par mois. Une fois par mois. Moins. Ca ne m’importait pas. Il y avait beaucoup d’indifférence dans mon comportement. Cela a fortement impacté mon amoureux. Il n’a pas compris. Il n’avait pas les cartes pour comprendre. J’étais moi-même dans la brume, incapable de répondre aux questions qu’il me posait avec tact et gentillesse.

Ce ralentissement a duré plusieurs années. Puis la tendance s’est inversée ce printemps/cet été. Je me suis mise à vouloir ressentir plus de plaisir. A comprendre dans ma chair que je pouvais ressentir des choses meilleures encore, ou alors qu’elles pouvaient durer plus longtemps. C’était comme un appel de mon corps qui me disait « C’est bon, je suis prêt ».

J’avais envie de me toucher pendant nos rapports. Impossible de passer le cap, je ressentais un profond malaise à cette idée mais j’en crevais d’envie sur le plan physique. Mon sexe s’éveillait. Le reste de mon corps avec lui. Je laissais enfin libre cours aux zones érogènes, tentant de trouver l’équilibre subtil entre le « trop » et le « pas assez » (ce qui n’est pas chose aisée quand, comme moi, on a une forte sensibilité épidermique).

Les barrières qui m’ont retenue des années durant sont entrain de céder. La porte s’ouvre.

Je n’ai jamais détesté mon corps. Au contraire, j’ai toujours eu conscience de sa beauté. Je corresponds plutôt bien aux critères de beauté actuels, ce qui est une chance pour l’acceptation personnelle. Au niveau du sexe également. Je n’ai jamais eu à avoir honte de mon sexe, de la taille de ses lèvres, de l’implantation de sa pilosité ou du reste.

Sans ce coup de pouce de la nature, je n’en serai pas là. Il m’a permis d’être à l’aise car je savais qu’on ne trouverait pas grand-chose à redire si j’avais à me déshabiller devant quelqu’un. Aux vues du temps que j’ai mis à accepter mon asymétrie mammaire, j’en suis bienheureuse.

Je n’ai jamais imputé à mon corps ce qu’il avait accepté d’endurer non plus. Pour moi, c’était clairement la faute à mon mental. J’en voulais à mon manque de poigne, mais pas à mon corps. Au contraire, il refusait clairement ce que je lui affligeais. Il me le montrait par sa réticence, ses gestes manqués, ses maladies, ses réactions épidermiques. Il a fait ce qu’il a pu pour se protéger et pour m’alerter. C’est mon mental qui a été incapable de le préférer à D. C’est à mon mental que je ne pardonnais pas de ne pas avoir protégé son corps, son temple. C’était la pire des trahisons, un manquement insoutenable.

Pour cette raison, je me bloquais dans la case « sans libido ». Il me fallait réparer mes fautes envers moi-même, envers ce corps que j’avais trahi d’une façon abjecte. Je ne pouvais décemment pas aimer et redemander de sexe. Pour moi, la sexualité était plus d’ordre psychologique que physique. Je pouvais choisir de l’intégrer à ma vie ou de la retirer.

Je concevais difficilement qu’on puisse ressentir un manque/besoin physique car ma sexualité n’avait pas commencé par cet appel naturel. Elle avait été forcée. C’était difficile de démêler ce qui était « moi » de ce qui était induit par cet apprentissage biaisé de l’amour charnel. J’avais l’impression d’être le fruit des invectives de D. à chaque fois que je m’autorisais un acte sexuel. C’était là, quelque part même quand je n’y pensais pas. Un malaise, un blocage diffus.

Et ce sans compter qu’il ne fallait pas que mon amoureux lui ressemble. Il ne fallait pas qu’il me fasse les mêmes choses. Sauf qu’un geste sexuel reste le même, peu importe qui en est l’auteur. Les seules choses qui changent sont mon consentement et la nature de notre relation. Hors, ça ne me suffisait pas. Il me fallait une différence plus visible encore, plus nette. Faire l’amour sans faire l’amour. L’impasse.

J’ai donc été tiraillée plusieurs mois par ces envies qui se manifestaient enfin et ma réticence à les ressentir. Venaient-ils de moi ou étaient-ils la conséquence de cette rencontre ? Pouvais-je accepter que les deux réponses soient justes et vivre avec ça ? Accepter que D. a façonné ma sexualité et que, quand bien même je la reprends de A à Z, il en fera partie pour toujours. Il est mes premières fois.

Il est mes premières fois, mais nous n’avons plus de liens. Je ne suis pas (toutes) ses premières fois à lui et quelque part, ça me soulage. Je me dis qu’il en visualise d’autant moins les souvenirs de nos actes partagés et de mon corps dénudé.

Si la porte s’ouvre aujourd’hui, c’est sans nul doute grâce au yoga, au stage de cet été et aux méthodes de Cécile. Le stage m’a permis de demander pardon à mon corps, ce qui était déjà très fort car je n’avais jamais pris le temps de le faire vraiment. Il m’a aussi permis de pardonner à D. une bonne fois pour toutes. Ca vaut tout l’or du monde, c’est juste indescriptible.

Le yoga, pratiqué chaque jour depuis, allume un feu à l’intérieur de moi et l’entretiens. Il résout tout un tas de micro-blocages dont je n’avais même pas conscience. Je ne crois pas être capable de l’expliquer mieux que ça, malheureusement. Mais je le conseille chaudement à visée thérapeutique pour toutes les personnes qui souffrent de leur rapport au corps d’une manière ou d’une autre.

Bien entendu, mon amoureux a aussi une grosse part de responsabilité là-dedans. Son amour, sa bienveillance, sa patience, son acceptation des choses, sa façon d’être un moteur pour que je ne reste pas empêtrée dans mes soucis, son aide, ses petits tests, ses mots, ses gestes, notre vie commune … J’avais tout ce qu’il me fallait autour de moi pour guérir sereinement et m’épanouir dans la confiance. Il n’y a plus qu’à !

… Je ne sais pas vraiment ce que je voulais dire avec ce long monologue. Au début, je voulais répondre à Marie mais il y avait trop à dire. J’ai ressenti le besoin de m’attarder, de constater les changements, de voir la route derrière et devant moi. Et puis, sait-on jamais, ce témoignage vous aidera peut-être ?

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

6 commentaires

  • Irène

    Je suis heureuse de lire que tu construis une sexualité apaisée, il y a beaucoup de lucidité vis à vis de toi même dans tes mots et une certaine sérénité qui s’affirme, je te souhaite de continuer sur cette voie

  • Melgane

    C’est super si ça va mieux ! C’est fou comme le mental non bloque ou au contraire nous pousse en avant !
    Moi je pense que j’ai un rapport un peu… pas très sain à la sexualité enfin… je ne sais pas trop comment dire, en fait… mais je pense que ça a à voir avec mon rapport à mon corps.

  • Ornella

    La Vénus en Vierge, je me souviens parfaitement. Ce serait intéressant d’étudier tes transits planétaires pendant cette période de changement, voir concrètement ce qu’il s’est passé.

  • Marie Kleber

    Merci. Pour ton partage.
    Étrangement en courant ce matin j’ai réalisé que j’aimais mon corps. Que je détestais la manière dont on l »avait utilisé. Le plus dur pour moi C’était que la sexualité était une pièce essentielle du couple. Et qu’elle était devenue mon pire cauchemar.
    Il faut du temps pour renaître. Je suis heureuse de lire tes mots d’aujourd’hui Rozie.
    Grosses bises

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