Chiante.

J’ai des souvenirs assez coriaces. Ou j’entends ma mère rejeter en bloc chaque idée que lui propose mon père, pour des raisons que je trouve toutes plus stupides les unes que les autres. Elle ne l’écoute jamais, elle le trouve toujours à côté de la plaque, elle s’agace et se renfrogne, et moi, ça m’énerve. Mais qu’a-t-il fait pour mériter ça ? Elles sont chouettes, ses idées !

Mais pour elle c’est inéluctable, quoiqu’il dise, quoiqu’il fasse, il a tort.

J’ai souvenir de ma grand-mère (maternelle). Qui pense à haute voix que mon grand-père est le dernier des cons. Et ses propositions, on n’en parle même pas ! Il ne vit pas sur la même planète, il n’a définitivement pas les pieds sur terre. On n’a pas idée d’imaginer des choses pareilles !

Ca agace ma mère, qui pense que sa propre mère est chiante, trop fermée, trop étriquée d’esprit. Pourquoi le traite-elle comme ça ? Il n’a pas toujours tort, elles ne sont pas si mauvaises, ses idées.

Elle s’est promis de ne pas répéter le même schéma, et de traiter mon père avec plus de respect. Mission à demie réussie ! Elle au moins, elle n’insulte pas.

Et puis il y a moi.

Moi, la chiante 3e génération.

Je ne m’en rendais pas compte non plus. Que ça venait de s’installer aux environs de nos cinq ans d’amour. Mais depuis plusieurs mois – beaucoup trop – je répétais ce que j’avais connu et ce qui m’agaçait au plus haut point.

Les propositions de mon amoureux ? Toutes rejetées sans demie-mesure. Et sans raisons valables non plus. Ses idées ? Toutes irréalisables, forcément. Non mais … N’importe quoi !?! Ses envies ? Trop bateau ou trop loufoques, selon l’humeur et ce qui m’arrange.

Je prenais un ton de plus en plus ferme. Pas de négociation possible. C’est comme je veux, et tu t’y plies. Mais regarde, je te demande quand-même ton avis, pour me donner bonne conscience. Et j’insiste, jusqu’à ce que tu te ranges à mon côté. Elle est pas belle, la vie ?

Heureusement, il me l’a dit. Plusieurs fois. Les premières fois, j’ai rejeté en bloc cette idée. « Non mais tu déconnes ? Je fais toujours en sorte que tu sois d’accord ! Et c’est faux, je t’écoute, je veux que tu réalises tes envies … »

Il a pris sur lui. Il a composé avec, alors que ça montait et que je ne m’en rendais toujours pas compte. Il a répété. « Rozie, tu fous à la poubelle toutes mes idées, toutes mes envies. Et en plus, tu te permets de me dire que je ne fais pas les choses assez bien ! Tu abuses. »

Prise en défaut comme je déteste l’être, j’ai fait comme si ça ne me touchait pas tant que ça. J’ai gardé la tête haute. Il a répété encore, avec sa façon si particulière de ne jamais m’engueuler, de simplement discuter. Et j’ai fini par l’entendre.

Les souvenirs sont revenus. J’ai compris, avec stupeur, ce que je faisais, ce que je remettais en place malgré moi. Je me suis interrogée. Pourquoi ai-je ce besoin de contrôle ? Pourquoi ai-je besoin qu’il aie toujours tort ? Quand les idées que je rejetais il y a six mois me paraissent géniales aujourd’hui (ce qui a tendance à l’exaspérer, à juste titre) ? Quand j’en oublie même, inconsciemment, ce qu’il a écrit sur la liste des courses, pour ne prendre que ce qui me concerne … Quelle honte.

Qu’en est-il de son épanouissement ? Comment peut-il se sentir écouté, comment peut-il penser que je le prends en considération ? … Je me suis vue en horreur, comme la marâtre que je voyais souvent en les traits de ma mère, et de ma grand-mère.

AH NON ! JE NE SUIS PAS CA ! HORS DE QUESTION.

Alors depuis, je lâche. Quand il me propose quelque chose, je ne dis plus non. Je dis : « oui, pourquoi pas ! » Je le laisse m’expliquer plus en détails sans faire ma tête de chiante, et je finis par me rendre compte qu’en effet, c’est une bonne idée. En même temps, si je l’ai épousé, c’est bien parce que ses idées/choix/envies correspondent aux miens ! Je ré-apprends à être l’amoureuse du début qui pensait à lui et à ses envies avant les miennes.

J’apprends à ne plus devenir la chiante. La femme de maison autoritaire et frustrée. J’ai le choix, je ne suis pas obligée de faire comme les modèles que j’ai eu. Je peux choisir en conscience de devenir la femme que je veux, plutôt que de me laisser aller à mes schémas inconscients.

Une grosse pierre dans la charrette que je traîne derrière moi, sans trop savoir pourquoi. A défaut de pouvoir détacher la charrette, je la vide. Je jette les pierres le long de chemin. C’est agréable !

Qu’est-ce qui fait ce que nous sommes, comment nous réagissons ? C’est si complexe ! Et vous, vous sentez-vous parfois comme ça ? Emprisonné.e par quelque chose dont l’origine ne vous appartient pas ? Avez-vous réussi à jeter la pierre ?


8 thoughts on “Chiante.

  1. Melgane Répondre

    Moi aussi j’ai un caillou. Je me mets souvent en colère, comme mon père, et quand ma mère dit que je lui ressemble ça m’agace au plus au point ! Je travaille, je travaille…

    1. Rozie Répondre

      Un caillou. Je trouve que c’est une superbe façon de désigner la chose ! Je te la pique. 🙂

      On n’a jamais fini de travailler sur soi, hein ?

      1. Melgane Répondre

        C’est plutôt moi qui t’ai piqué ton truc, comme tu parles d’une pierre dans la charrette ! 😉

        Nan, on n’a jamais fini !

        1. Rozie Répondre

          Ah oui, je ne m’en étais pas rendue compte ! ^^

          Je ne me souviens même plus de ce que j’écris …

  2. Ornella Répondre

    Moi aussi, il y a des moments où j’ai des accès louches, quand je vais mal et que je manque de confiance, je deviens cassante et sûre avec ceux que j’aime le plus, comme le faisait mon père. J’ai horreur quand cela arrive, et je m’en aperçois souvent dans la demi-seconde, je regrette aussitôt, mais ne sait pas toujours le dire…

    1. Rozie Répondre

      Je ne sais pas m’excuser, ni l’expliquer non plus, sur le moment. Je fais ma fière, genre j’ai honte de rien et j’ai raison jusqu’au bout. Ca doit être encore plus insupportable pour lui … !

      Au moins, tu t’en rends compte. C’est déjà un pas !

  3. Une sudiste Répondre

    Ma mère est un peu comme la tienne, mais d’une autre manière. Elle a toujours dénigré ses compagnons. Mon père était « un gros tas sans ami, psychorigide et rancunier », mon beau-père est un « eunuque lâche et de mauvaise foi ». J’ai entendu ces reproches des centaines de fois, c’était quotidien chez nous. Ma mère est une personne très charismatique, très solaire, difficile à dompter. Un peu Gabrielle Solis dans Desperate Housewives. Elle a vraiment cette hargne et cette manie de rabaisser ceux qu’elle aime pour se montrer en public, concept qui semblait m’échapper jusqu’à ce que je présente mon copain à ma famille paternelle. Je trouvais que la rencontre s’était bien passé, pourtant le soir on m’a dit « Tu devrais faire attention, tu fais un peu comme ta mère. Tu n’as fais que le rabaisser, tu lui coupais la parole quand il parlait et tu te moquais de lui. » Ca m’a pétrifié ! Déjà parce que jusqu’ici je pensais être la seule à être horrifiée par le comportement de ma mère et JAMAIS je n’aurai pensé reproduire la même chose. J’ai vite rectifié le tir, je refuse de devenir comme elle. Elle qui fait tant de mal autour d’elle sans vraiment s’en rendre compte. Donc je te rejoins tout à fait, il faut faire très attention au point de reproduire infiniment les mêmes schémas. Ma mère m’a donné peur de donner vie à une petite fille à cause de nos relations toxiques… Alors je te comprends tout à fait. Le tout c’est d’en prendre conscience et de se ré-éduquer pour ne pas en arriver là.

    Belle journée Rozie !

    1. Rozie Répondre

      Merci, chère sudiste, pour ton partage ! 😉

      C’est vraiment pas évident de couper court et de ne pas reproduire ce qu’on a vu/entendu enfant. Moi non plus, je ne pensais pas que je me comporterais de cette manière, et pourtant … !
      Tout à fait, le plus important c’est de le savoir, ne pas le nier et tenter de changer la donne.

      Belle journée et bon week-end à toi !

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