Ces périodes d’accalmie pour lesquelles je suis restée.

Verdure

Lorsqu’on entend parler de violence conjugale, et des ces histoires qui trainent sur des années, on se demande pourquoi les victimes restent. « Moi, à la première gifle, je le fous dehors ! » La réalité est toute autre.

Non, on ne part pas quand la personne qu’on aime dérape une fois. Parce qu’on l’aime. Dans le cas de la violence psychologique, il est encore plus difficile de s’en séparer. On ne sait jamais vraiment si ça dérape et souvent, on se dit qu’on y est bien pour quelque chose aussi.

Je suis restée deux années parce que malgré tout le mal que j’ai subi et que je vous décris au fil des articles, il y avait aussi des bons moments. Ils étaient rares mais précieux. Ces minutes hors du temps, magiques, ravivaient à mon souvenir l’homme bon, l’homme amoureux, l’homme capable de gestes tendres.

Je me souviens de cette fois où, dans les allées de la Fnac, j’ai craqué pour un Pikachu en peluche (on ne juge pas!). Il était tellement mignon ! Il avait fallu que je prenne mon courage à deux mains pour réfréner mon désir, je pensais que D. trouverait ça complètement ridicule, alors je ne l’avais pas acheté. Deux jours plus tard, je me rendais chez lui. Il m’attendait à la porte de son immeuble, une main derrière le dos.

« Qu’est-ce que c’est ? » Je me souviendrais toujours de son sourire, de sa joie et de sa fierté à ce moment précis. Notre connivence enfantine quand j’essayais de lui subtiliser la peluche alors qu’il la perchait au dessus de sa tête. La seule fois où il m’a fait plaisir, comme ça, pour rien. J’ai dormi avec cette peluche toutes les nuits. Je l’apportais même chez mes parents lorsque je leur rendais visite un week-end. Aujourd’hui Pikachu a rejoint la salle de jeu de ma mère, assistante maternelle. A chaque fois que je le croise, j’ai mal au coeur.

Et ce séjour passé chez ses parents en Savoie. Nous nous promenions dans la neige, je me suis mise à courir, il m’a rattrapée puis balancée dans la poudreuse. Quelle bataille joyeuse ! Quel bonheur de découvrir les stations, les chalets, les parties de poker entre potes et les raffineries fromagères ! Les lacs grandioses, les montagnes imposantes, l’air pur. Bons souvenirs.

Il y a aussi cette fois où il m’a offert une place de concert. L’un de ses groupes japonais favoris passait en France, il trépignait et souhaitait que je l’accompagne. On est parti à quatre, traversant la France dans une petite voiture pour admirer l’évènement qui avait lieu devant un château breton. Les spectateurs étaient tous vêtus de couleurs pétantes et affublés de perruques fluorescentes. Durant les deux heures de show, D. m’a tenue dans ses bras en dansant. C’était bien (*musique*).

Je suis restée parce qu’il me demandait pardon quand il allait vraiment trop loin. Il s’excusait, il pleurait et sa peine me transperçait. Il me suppliait de ne pas l’abandonner, et ses supplications ont fini de me faire de l’effet lorsque j’ai compris que pour m’en sortir, je devais me couper de tous les sentiments qui m’animaient. Il fallait devenir un être froid pour survivre, sans quoi sa souffrance devenait mienne et, fidèle à moi-même, je reprenais mon rôle de maman infirmière.

Je suis restée parce que son côté bad-boy m’enivrait. Ce musicien, cet artiste transi et incompris pour lequel je jouais le rôle de muse rédemptrice, m’attirait. J’adorais l’ambiance des concerts, j’aimais que les guitares, tables de mixage et micros envahissent l’appartement. Il était beau quand il fumait la nuit, son instrument dans les mains. Je suis restée pour la teneur de ses yeux bleus azur, et pour ces instants innommables qu’on passait ensemble dans la nuit noire, quand la ville est endormie et que nous sommes là à la contempler, dans le silence poudré qui suit les minutes d’amour farouche.

Je suis restée parce qu’il était le premier. C’aurait pu être beau, c’aurait pu être bien. Il me fantasmait et à travers ses désirs, j’étais nouvelle. Il me voyait chanteuse, il me voyait sexy, il me voyait déjantée. Je voulais devenir cette nana qu’a peur de rien, cette gosse qui prend les coups et qui les rend, cette gamine qui lâche les chiens. Mais je n’y arrivais pas.

Je suis restée parce que les disputes amenaient toujours derrière elle les feux de la passion. On s’en voulait, on se détestait et pour réparer ça, nos corps s’entrechoquaient. Ces coups déchirés, ces secondes transpirantes, remettaient les pendules à l’heure. C’était reparti pour une semaine de calme avant la tempête. Un cercle infernal dans lequel il se retrouvait, dans lequel je me perdais.

Je suis restée parce qu’au début, ça fonctionnait. On enregistrait des chansons, on planifiait des concerts juste tous les deux, on travaillait la musique. Il m’emmenait visiter des parcs fleuris, il m’invitait pour manger, il avait toujours de bonnes idées pour qu’on se retrouve. Au début, il avait besoin de me conquérir.

On a bien rigolé au cours de ces soirées pleines d’alcool et de fumée. Il hurlait qu’il m’aimait et j’enchainais les shots. Nos deux premiers mois de vie commune étaient si bons. « La première fois de ma vie que je suis heureux », c’est lui qui l’a dit. Et puis ça a foiré.

Deux années et les bons moments se comptent sur les doigts d’une main. A chaque attaque, je me remémorais vainement ces mémoires fugaces. Comment pouvions-nous en arriver là ? « C’est une mauvaise période, on en ressortira plus fort .. » J’avais peur d’être lâche, je ne voulais pas être de ceux qui partent à la première difficulté. Un couple, ça ne se jette pas, ça se répare. Je voulais que notre amour dure, que notre union grandisse, que mon premier soit aussi le dernier. J’y croyais.

Pas un coup, pas une trace, qui aurait pu croire que j’étais une victime ? Moi-même je ne m’en doutais pas. Si vous les connaissez, celles qui restent, prenez les par la main. Rares sont celles qui partent d’elles-même, il leur faut un soutien, une assurance, quelqu’un. Il n’y a qu’en le vivant qu’on peut comprendre, n’est-ce pas ?

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8 thoughts on “Ces périodes d’accalmie pour lesquelles je suis restée.

  1. Peanuts Répondre

    Tiens, voici une petite phrase que j’ai souvent prononcée dans nos échanges et qui arrive dans l’un de tes articles !

    Moi aussi je pensais qu’un couple ça ne se jette pas mais que ça se répare. Nos valeurs se rencontrent à un point qui m’est incroyablement doux et en même temps, je ressens la violence de la souffrance vécue dans chacun de tes mots avec une résonance impressionnante en moi…

    Ces bons moments-là ont fini par me faire fuir encore plus que tout le reste : quand j’ai « compris » ce qu’il me faisait. Il y a une déchirure qui s’est faite, lorsque les bons moments n’ont plus su ou pu raviver la flamme qui s’était définitivement éteinte. Quand le mal devient trop vif. A ce moment-là, il est déjà très tard dans la relation, parfois trop tard.Et on s’aperçoit qu’on est finalement resté bien trop longtemps, qu’on aurait dû écouter notre intuition qui nous disait « mais qu’est-ce que tu fais encore là » ou nos amis, famille, qui nous alertaient à demi-mot.

    Tu as raison, il faudrait prendre la main de ces personnes en perdition pour les aider à s’en sortir plus vite. Nombreuses sont celles ou ceux qui l’ont fait pour moi, quand tout pleurait à l’intérieur de mon âme pour ne pas éveiller ses soupçons, où je murais délibérément mes cris pour qu’il ne s’ aperçoive pas que je souffrais trop, tout ça pour supporter ce mal qu’il me faisait et ces paroles ces gestes qui finissaient par m’écœurer littéralement de lui.

    Cela n’a pas changé ma manière de voir le couple malgré tout, et cette phrase était toujours mienne quand l’homme que j’ai ensuite aimé le plus profondément qui soit (celui qui, je pensais, respectait vraiment mon intégrité), m’a menti éhontément durant trois ans pour finir par me laisser effondrée par son départ aussi subit qu’incompréhensible. On ne sait alors plus quoi penser, quoi faire, quoi espérer : on est juste « mort dedans ».

    J’investis ailleurs mon besoin d’amour, de reconnaissance, de compréhension, parce que désormais, je n’ai plus confiance dans les relations amoureuses qui se sont si souvent soldées par un échec cuisant, malgré tous les efforts pris à les entretenir avec amour, respect, compréhension, abnégation et admiration.

    Parce qu’être quitté ou quitter quelqu’un, c’est pareil : c’est aussi difficile à faire l’un que l’autre. Nul n’en sort sans séquelles non plus. Et subitement, là où régnait autrefois respect et amour, ne reste aujourd’hui que mépris et indifférence. On efface l’autre, sans pouvoir oublier ce qu’on a aimé dans ce personnage au début.

    C’est ça le problème. On ne peut pas tout effacer. Ce serait trop simple et l’on ne peut s’épargner la souffrance qui nous fait tous grandir et changer.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Non, on ne peut pas tout effacer. Et je pense qu’il est aussi important de se rappeler et de conserver les bons souvenirs. Ca aide à effacer la culpabilité du « pourquoi je suis allée avec un monstre ? ». La réponse est là, dans ces bons moments, qui doivent rester bons malgré tout.
      Maintenant, j’arrive à penser à ces souvenirs agréables sans avoir un goût amer en bouche. Je fais la part des choses. Je l’ai tout de même aimé, et je ne peux pas le nier. Ca ne m’aiderait pas.

      Tu investis l’amour ailleurs, tu cherches à t’épanouir dans d’autres formes de relations et d’attentions. Je te souhaite que ça marche et que tu vives de plus en plus heureuse !

  2. MissTexas Répondre

    Encore une fois, un article très touchant… Je ne crois pas avoir de femmes autour de moi qui subissent des violences psychologiques, mais j’espère que si c’est un jour le cas je pourrai le voir et leur tendre la main.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      J’espère aussi que tu pourras le faire et t’en rendre compte, et que je le pourrais aussi .. Ce n’est pas évident, et il faut aussi beaucoup de courage pour « oser » aider. On a peur que le problème nous tombe aussi dessus, de ne pas être « légitime », voire d’être rejeté. C’est très délicat ! Mais c’est aussi bénéfique !

  3. Nat Répondre

    Même certaines de celles qui prennent des coups ont besoin qu’on leur prenne la main bien souvent … :o) Merci pour ce beau texte qui rappelle si bien pourquoi on reste … bien souvent ! Bonne semaine

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Oui, celles qui prennent des coups ont aussi besoin qu’on leur prenne la main. C’est tout le paradoxe, et en même temps, c’est logique …
      Merci à toi 🙂

  4. Marie Kléber Répondre

    Oui il n’y a qu’en le vivant, en l’ayant vécu qu’on peut comprendre. Et encore parfois on se fait aussi avoir.
    C’est fou mais ce sont ces instants « volés » qui m’ont permis de tenir Rozie. Comme quoi tout est fait pour qu’on reste. Une attention particulière, un cadeau inattendu, un sourire (je les déteste ses sourires aujourd’hui – ils m’ont fait accepté le pire).
    Parfois cela fait du bien de se les remémorer aussi. Parce ce que même si ça n’a pas marché, il y avait de l’amour et ce n’est pas rien.

    J’étais adepte de « à la première gifle je m’en vais » – je ne pensais pas que la violence pouvait être muette, qu’elle pouvait ne pas laisser de cicatrices visibles, qu’elle pouvait détruire à coup de mots et de silences. Comme toi je voulais que ça tienne, ne pas partir au premier coup de bambou. Je voulais me prouver certaines choses sûrement.

    Le jour où j’ai dit « oui » pour le mariage, il m’a dit « désormais je ne serais plus jamais malheureux » – ça a été de pire en pire après…

    Merci de continuer à écrire sur le sujet. Je pense en effet que ton témoignage est puissant et important.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Ca fait du bien de se les remémorer, c’est vrai. Ca nous rappelle qu’on ne s’est pas attaché à un monstre mais quand même à une personne humaine avec laquelle, à la base, on partageait quelque chose de fort …

      Tu as raison de penser que tu voulais sans doute te prouver quelque chose. C’était clairement mon cas. Je voulais me prouver que l’amour unique, romantique, existait. Et que je pouvais le trouver. C’était un gros échec pour moi que mon premier couple casse.

      Merci. Nos témoignages sont tous importants.

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