Ce qui me sépare de la misère.

A force de côtoyer des personnes dont le destin et le confort de vie ont basculé du jour au lendemain, il devient inévitable de remettre sa propre sécurité en perspective.

Cette sécurité est illusoire. Elle n’existe pas. Pour les gens comme moi tout du moins, qui n’ont pas des finances à toute épreuve. Soit, un bon nombre de personnes dans ce monde.

L’idée n’est pas tant d’imaginer les mille coups du destin qui pourraient détruire ma vie, que de prendre le temps de réfléchir à ma condition, au sentiment d’invulnérabilité qui me prend parfois, à son origine, à la pitié qu’il m’arrive de ressentir pour ces gens qui ont tout perdu, à cette idée floue mais persistante qu’à moi, ça ne pourrait jamais arriver.

On est tous plus ou moins conscient que ça peut arriver à tout le monde. Dans la forme. Mais dans le fond, je crois qu’on pense souvent tout bas que non. Il y a forcément une différence entre eux et nous. N’est-ce pas ? Et quand ça tombe, c’est toutes nos croyances, sur soi, sur le monde, qui brûlent.

Enfant, je vivais de très près la précarité de mes parents. Je ne sais pas si ça paraît de l’extérieur, mais j’ai toujours considéré que nous étions pauvres. Mes parents sont pourtant propriétaires et travaillent tous les deux. Mais ils gagnaient si peu, à l’époque, que chaque sortie d’argent était un problème. On serrait les dents de concert. On avait la boule au ventre en sortant du supermarché. Tout était compliqué.

Plus tard, quand j’ai commencé à recevoir mes premiers salaires, quand j’ai pu mettre une belle somme de côté, je me suis sentie particulièrement en sécurité. Invulnérable. Je gagnais juste un peu plus que le smic, mais j’avais l’impression d’être riche. Hormis un loyer à payer chaque mois, et les impôts une fois par an, je n’avais rien à craindre.

Cette année, nous avons acheté. Toutes nos économies y sont passées. Nous nous sommes retrouvés à nu et ce sentiment d’insécurité est revenu sournoisement. J’ai donc établi des comptes précis, si bien que nous épargnons encore une jolie somme chaque mois. Hors cette épargne n’est pas un confort, elle est une nécessité.

Elle sera dépensée en travaux nécessaires pour que nous puissions passer des hivers convenables, acheter une voiture avant que la nôtre nous lâche, payer les taxes en tous genres, et pallier aux imprévus qui sont beaucoup plus courants une fois qu’on a un bien en sa possession. C’est tout un plan sur plusieurs années, qui ne tient qu’à un fil.

Clairement, ça m’effraie.

J’ai l’impression qu’il suffit d’un grain de sable pour que notre situation passe de « convenable » à « critique ». Mon angoisse est intrinsèquement liée à l’argent, si bien que je ne parviens pas à me sentir en sécurité si je n’ai pas plusieurs milliers d’euro de côté.  Et s’il y a bien une chose que je sais, c’est que ça ne sera pas le cas avant 5 ans, minimum !

Je me représente la misère comme une trappe sur laquelle je n’ai pas encore marché. Je me la représente sournoise, elle s’ouvrira pour m’avaler même si je prends toutes les précautions possibles. Je me sens précaire, vulnérable.

Il me semble que j’ai évité cette trappe de justesse, avec D. Ce qui m’a sauvée, ce sont justement mes comptes, mon épargne, mon argent que je résistais à totalement lui offrir, bien qu’il soit parvenu à m’en voler un sacré paquet.

Si j’avais été à zéro, il y aurait toujours eu mes parents pour me recueillir. Mais à l’époque, par honte et par ego, je suis sûre que je leur aurais caché tout ça. J’aurais tenté de m’en sortir seule, et il y a de grandes chances pour que ça se soit terminé en « Rozie, SDF à 20 ans ».

A ceux qui pensent que j’exagère, renseignez-vous, c’est un schéma très classique. Je me souviens particulièrement de ce que je pensais à ce moment-là : « Je dois m’en sortir seule. Je ne peux pas dire ce qui se passe. » Il était question de mon image, de ma réputation, de la seule chose que je contrôlais encore un peu et à laquelle je tenais, de fait, plus que tout. Il était aussi question de déni, phase par laquelle passent toutes les personnes en grandes difficultés.

Bien sûr, il est affaire de résilience et de capacités personnelles à rebondir. Mais il est surtout question d’argent et de conjonctures. Ce qui me sépare de la misère, c’est ma situation financière, mon emploi stable (?), l’absence de problèmes fortuits, et la chance que j’ai qu’on soit deux pour construire une vie.

Toutes les personnes que nous aidons grâce à l’association me le rappellent parfois durement. Je vis des sentiments mêlés : « Quelle chance j’ai ! Que la frontière est mince … » 

Quand je vois la pauvreté de mes grands-parents qui vivent dans un taudis si insalubre – dans lequel ils n’ont même pas l’eau courante (!!!) – qu’on ferait mieux de le brûler. Quand j’entends ma tante nous avouer à demi-mot qu’elle est allée se servir quelques temps aux Resto du Coeur. Quand je vois mon oncle vivoter entre CDDs de moins d’un mois et RSA après 30 ans de carrière. Quand je vois mon amie qui fait vivre deux adultes et trois enfants sur un mi-temps, qui n’a même plus de papier toilette dans ses WC. Quand ma collègue m’avoue qu’elle commence chaque mois avec un découvert de 500 euros.

La misère est partout. Même dans les jolis appartements.

Cette sensation que j’ai connue toute mon enfance, que j’ai ressentie plus fort encore dans mon adolescence, la voilà qui renaît sous ma cage thoracique. Parfois, je pense qu’on est tous pauvres mais qu’on se le cache tous les uns aux autres pour sauver les apparences. Il en résulte que chacun souffre dans son coin de sa condition sociale et financière.

D’autres fois, j’ai l’impression que nous sommes seuls et que personne ne peut comprendre, surtout quand je suis entourée d’amis dont les parents ne sont ni ouvriers ni paysans, et dont les études atteignent ce BAC+5 que j’aurais pu atteindre dans d’autres conditions.

Et bien, j’ose vous le dire. Je me sens pauvre. J’ai du mal à savoir si ça n’est qu’une vue de l’esprit, qu’un sentiment imprégné depuis si longtemps que je ne m’en défais pas. Ou si c’est plus prégnant dans ma vie quotidienne, parce que nous sommes obligés d’être très attentifs à nos finances pour que nos plans suivent. Sans doute un peu des deux.

Souvent, je me demande comment font les autres pour faire des enfants dans ces conditions. Ce n’est pas un jugement. Ca interroge vraiment mes craintes profondes. Peut-être que si j’avais été riche, j’aurais voulu des enfants ?

Quand j’interroge les personnes de l’association sur leurs conditions de vie, ce qui fait qu’elles sont là, en face de moi, aujourd’hui, la comparaison est obsédante. Ce qui me fait penser de plus en plus que non, il n’y a rien, rien du tout, qui me sépare de la misère. Qu’en pensez-vous ?


16 thoughts on “Ce qui me sépare de la misère.

  1. Irene Répondre

    Joli article même s’il serre le coeur… et message si important

    1. Rozie Répondre

      Merci beaucoup Irène.

  2. Escarpins et Marmelade Répondre

    Coucou Rozie, tu as raison, la misère est partout, et la frontière est très ténue.
    Je pense que ce qui nous sépare de la misère, c’est également notre situation familiale. Mes parents ne sont pas richissimes, mais je sais que je ne serais jamais à la rue, que je pourrais toujours me réfugier chez eux, et ça, pour moi, c’est très important. Les gens qui vivent dans le dénuement le plus extrême, ou qui vivent dans la rue, sont souvent coupés de leur famille.

    1. Rozie Répondre

      Tu as raison, c’est souvent qu’ils n’ont plus de liens avec leur famille. Mais ce manque de liens n’était pas forcément présent avant. Les liens se desserrent à mesure que la situation se dégrade, et je pense que personne n’est à l’abris pour ça. Ca a failli m’arriver alors que mes parents ne m’auraient jamais abandonnée, je sais aussi que j’ai un pied à terre chez eux quoi qu’il arrive. Mais c’est une chose de le savoir, une autre de s’en servir et de dire ce qui se passe vraiment, pourquoi la situation est critique.

      Aujourd’hui, je suis comme toi, je sais comme c’est précieux et si quelque chose comme ça m’arrive de nouveau, je choisirai la sécurité chez mes parents avant tout.

  3. Sabrina Debusquat Répondre

    Salut Rozie,

    Article très touchant que j’ai immédiatement relayé 🙂
    Entre le désengagement croissant des Etats vis à vis du social, la crisé économique, sociale et écologique nous n’allons malheureusement pas vers du mieux et aujourd’hui je ne connais pas un seul trentenaire qui soit satisfait du « contrat social » qu’il a passé : nous avons pour la plupart fait des études pour nous retrouver encore précaires à trente ans passé ou trop souvent obligés de « vendre notre âme au diable » pour dépasser péniblement les 1 500 € mensuels et faire partie des « privilégiés ». Je crois que nous devons arrêter de vivre dans la peur et de croire que c’est de notre faute car nous donnons largement assez de nos vies et de notre énergie pour gagner toujours moins. Le contrat n’est pas loin d’être rompu et je suis curieuse de voir comment nos sociétés vont évoluer même si malheureusement avec la montée de spopulismes à la Trump cela ne laisse présager rien de bon…

    Tout cela entre dans une réflexion que j’ai en ce moment autour de la désobéissance civile et de l’envie qui semble croître chez beaucoup à changer de vie maintenant et à refuser un modèle de société devenu aliéanant…

    1. Rozie Répondre

      Bonjour Sabrina,

      Merci pour le relai :).

      C’est très juste, ce que tu dis. Le désengagement de l’Etat vis à vis du social m’effraie énormément et me mets dans une colère !! Comment peuvent-ils prendre des décisions pareilles ?

      Je pense que le contrat est d’ors et déjà rompu, dans le sens ou nous continuons malgré tout mais nous ne croyons plus du tout en les politiques qui nous gouvernent. Nous n’avons pas confiance et nous ne nous sentons pas en sécurité. Je crains pour la suite. Que feront les politiques, que feront les citoyens ?

      Nous aspirons de plus en plus à un nouveau mode de vie, plus « simple ». Ca, par contre, c’est génial ! Mais je ne suis pas convaincue qu’on nous laissera faire si facilement.

  4. Ornella Répondre

    Je pense n’avoir jamais été dans ce cas là, mais mon père a vécu dans la misère que tu décris. 1 pantalon par an, il se prenait une crampe si jamais il tombait et trouait son jean. Les conditions d’hygiène dans son enfance étaient horribles, il se chauffait avec un brique montée en température dans un poêle et que l’on venait glisser sous les draps humides. Du coup, mon p!re a tout fait pour mener une vie qui s’éloigne de cette pauvreté. Les travers qu’il en a gardé c’est la peur de « manquer » en permanence. Ce qui fait qu’on avait la sensation d’être pauvres alors que nous ne l’étions absolument pas. Dès qu’il fallait sortir de l’argent, que nous avions, p)our tel ou tel travaux, c’était la fin des haricots… Bref, je comprends.

    T’embrases !

    1. Rozie Répondre

      Ma mère a aussi vécu dans cette misère là. Pas d’eau courante, ils se douchaient dans un bac dehors, avec l’eau chauffée sur la cheminée. Des conditions de vie et d’hygiène déplorables. Ca a fait d’elle une grande maniaque du ménage, de la propreté et de l’hygiène.

      Moi, je n’ai heureusement pas vécu ça ! Niveau conditions de vie, c’était normal. Mais la pauvreté s’en ressentait énormément sur les finances, la gestion au quotidien des factures. Il y avait beaucoup de choses qu’on ne pouvait pas faire.

  5. Marie Kléber Répondre

    En Irlande, j’ai cotoyé la misère – les appartements insalubres, pas aux normes, humides, crasseux, moisis de partout…
    C’est atroce.
    La misère est partout, oui, même dans les grands appartements comme tu le dis. Même chez des gens qui en apparence ont l’air d’avoir assez. C’est parfois découvert au hasard d’une facture impayée, d’une saisie sur salaire.
    Mes parents économisaient beaucoup. Enfants, ils avaient connu le manque. Ils ne voulaient pas qu’on vive ça. On n’a jamais manqué de rien. Ils sont devenus propriétaires sur le tard. Je sais que je peux toujours compter sur eux et si fut un temps leur demander m’aurait énormément couté, aujourd’hui je le ferais sans hésiter.
    Moi la propriété ça me faire peur, du coup je m’en teins éloignée. Je sais que tout peut basculer d’un jour à l’autre. Cette conscience me permet de faire attention. Mais je ne me limite plus non plus – Mon divorce m’a couté toutes mes économies! Ce fut une belle leçon de vie.

    1. Rozie Répondre

       » … si fut un temps leur demander m’aurait énormément couté, aujourd’hui je le ferais sans hésiter. » => Tout pareil, Marie.

      La propriété ne m’effraie pas, mais le prêt oui ! Pour le black friday, mon banquier m’a proposé de faire un crédit à la consommation. J’ai expliqué que je n’en avais pas besoin, et je lui ai expliqué que notre épargne (il voulait qu’on la place sur un PEL projet) allait partir dans des travaux d’ici une quinzaine de jours. Il m’a dit : « Alors prenez le crédit à la conso, comme ça vous ne touchez pas à l’épargne ! » J’en étais bouche bée. J’ai dit non, bien sûr. J’espère ne pas avoir besoin d’un autre prêt et je fais tout pour payer tout de suite les choses, même la voiture. Malheureusement, ça n’était pas possible avec la maison.

      C’est une leçon de vie, oui. Il faut toujours protéger ses arrières. Enfin, si on en a les moyens, c’est toujours pareil !

  6. Anne Répondre

    Pour avoir vécu la même chose, je comprends trop bien. Et j’étais contente d’avoir un peu d’argent de côté quand il a fallu payer l’EHPAD de mon père… en effet, la misère n’est jamais loin. Mais il y a aussi la force et la volonté en toi qui te font avancer et faire des choix en conscience!

    1. Rozie Répondre

      Je pense qu’il faut toujours avoir un petit matelas de côté, effectivement … Viendra toujours un moment où il servira. Encore faut-il pouvoir épargner.

      Tout à fait, et c’est ce que je m’efforce de faire : des choix en conscience !

  7. Myriametre Répondre

    Comme pour beaucoup je pense, ce qui me sépare de la misère ce sont ces quelques milliers d’euros que j’ai heureusement de mon côté. Il n’y a que ça, je crois. Ils me protègent des coups durs, des langueurs administratives, du « sans domicile », c’est bien eux qui me permettent de ne pas tomber dans le trou de la misère. Voyant quel chemin prenaient nos vies, nous avons très vite constitué un petit parachute équivalent pour notre enfant. J’ai beaucoup de compassion pour les gens qui n’ont pas cette chance.

    Je me souviens d’avoir aidé un ami qui se trouvait sans maison et sans argent (compte en négatif) pendant qu’il attendait la réponse d’un employeur. Il a heureusement obtenu son poste et je crois même me souvenir en souriant qu’il a du se déplacer jusqu’à son job sans payer le train, sa carte bancaire refusant de creuser un peu plus son découvert ! J’aimerais avoir l’occasion de protéger quelques temps une autre personne de la misère, comme je l’ai fait pour mon ami. Ca me rassurerait je crois car je penserais que je pourrais aussi profiter de cette fraternité si un jour les quelques milliers que j’ai sont dévorés.

    Je crois que l’amitié aussi protège de la misère.

    1. Rozie Répondre

      Nous fonctionnons comme ça aussi et cette épargne nous a permis de payer les frais d’un déménagement, et de nous protéger de tous les soucis d’administration qui peuvent vite envoyer au trou ! Nous faisons aussi en sorte qu’il y en ait toujours un de nous deux avec un emploi. Un qui tient pendant que l’autre (se) trouve, et vice-versa.

      Je suis moins confiante que toi pour ce qui est de l’amitié. Je ne suis pas du tout certaine que ce que je fais pour les autres, ils le feront ensuite pour moi s’ils le peuvent. Dès qu’il s’agit d’argent, tout (le monde) peut changer. Donc je n’y pense pas, je ne compte pas dessus.

  8. l0uanne Répondre

    Ce que tu écris me parle. Mes parents n’arrivaient pas à boucler les fins de mois malgré leur deux salaires, du coup dès que j’ai travailler, je mettais le maximum de côté et j’avais en tout 1500 euros. Au 1er coup dur tout est partit, pas le choix. Ensuite, pour le baptême de ma fille je retirait tous les mois 20 euros que je mettais dans une boîte, j’avais cumulé 150 euros, et même chose, coup dur et bim tout cramé. J’ai toujours peur qu’un coup dur finisse par nous mettre à la rue

    1. Rozie Répondre

      Je comprends complètement. J’ai cette crainte aussi bien qu’elle ne soit pas bien rationnelle en ce moment, nous sommes assez stables objectivement.

      Je tiens donc les comptes d’une main de fer. Mon mari aurait moins de scrupules à moins épargner un mois où à oser y toucher s’il voit qu’on est un peu raide pour terminer le mois. Moi, c’est mort. On met telle somme de côté tous les mois, c’est obligatoire, et on n’y touche pas ou alors vraiment en cas de force majeure. Par exemple, ce mois-ci on a dû sortir 300 euros pour la maison. Et bien on les a sortis, sans toucher à notre épargne et en épargnant quand même notre somme. On s’est débrouillé avec le reste (mais je ne suis pas non plus tortionnaire hein, on a quand-même bien vécu).

      Pour moi, pour nous, notre sécurité et la pérennité de nos projets, c’est indispensable, obligatoire.

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