Le travail ?

Choisir un métier, voilà bien quelque chose que je n’ai jamais réussi à faire. La question de l’orientation m’a toujours profondément déroutée. Qu’ai-je envie de faire ? Quel métier je me vois exercer plus tard, tous les jours de ma vie ?

Je n’en avais aucune idée. Je n’ai jamais réussi à en avoir une d’ailleurs. Aujourd’hui encore, si je me pose la question, je n’ai pas réponse phare. Je n’ai jamais su quelle était ma vocation. Je n’ai jamais réussi à me projeter dans un métier.

« Métier » d’ailleurs, c’est un bien grand mot. Je ne l’utilise jamais. Je dis « travail ». Tout simplement parce que je n’ai jamais été formée à un métier mais que j’ai travaillé pour gagner ma vie. Car la différence est là : un métier, tu as fait des études pour y parvenir, tu l’as choisi en âme et conscience, tu as (eu) envie de le faire tous les jours. Un travail, tu le fais parce qu’il faut bien faire quelque chose pour gagner de l’argent et survivre, tu l’apprends sur le tas, il est à la portée de tous ou presque, il ne te plaît pas spécialement. Dans ma famille, je ne connais que des travailleurs.

C’est sans doute en partie pour ça que mes études se sont mal terminées. Dès le départ, je n’avais pas de but précis, je ne voyais aucun horizon. J’ai choisi mon cursus par défaut : j’aimais la matière mais c’est surtout l’idée de ne pas me retrouver seule qui m’a motivée, j’ai suivi mes amis. Je ne voyais pas où ça allait me mener. Ca me barbait. Je commençais à sentir que je n’avais pas ma place dans ce domaine précis, mais je ne savais pas du tout où pouvait se trouver cette place.

J’ai repris mes études quelques années plus tard pour me prouver que le premier échec n’était qu’une erreur. J’ai brillamment réussi ma première année, et puis j’ai arrêté. J’avais eu ce que je voulais, savoir que j’étais encore capable d’être excellente. Mais rien ne m’apparaissait sur mon avenir professionnel.

Un plan de carrière ? Connais pas. Il n’y avait qu’une besogne que je refusais : Mac Donald. L’idée de sentir la frite chaque jour m’était insupportable. A défaut, j’ai senti la pizza, les croissants et le pain pendant quatre ans. Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment mieux, mais on a les exigences qu’on peut.

Je me suis accommodée de toutes les tâches que j’ai eu à effectuer. A chaque fois que j’ai intégré une entreprise, il suffisait qu’une perspective d’évolution existe pour que je m’imagine y dresser un semblant de carrière. A contrario, quand je comprenais qu’il n’y en avait aucune et que je n’allais plus rien apprendre, c’était comme signer mon arrêt de mort, je dépérissais.

Aujourd’hui, je me demande donc. J’ai un métier, ou bien je travaille juste ?

Mon activité ressemble en tout point à l’idée que je me fais du métier. Il faut des compétences autres que celles qu’on a déjà naturellement, il y a des responsabilités, et des projets sur long terme qu’il faut mener. Il a un titre, il est complexe, n’importe qui ne peut pas y prétendre (et j’ai une chance incroyable d’en être, au regard de mon parcours !).

C’est très étrange pour moi de penser que j’ai un métier. Un métier dans les doigts. C’est complètement fou ! C’est tellement inhabituel autour de moi que je me sens vraiment privilégiée, et que j’en ai honte. Parce qu’en plus de ça, j’exerce un métier qui me plaît et qui a de nombreux avantages.

Suis-je passionnée par ce que je fais ? Non. Non, pas du tout. Ca n’est certainement pas une vocation, ni une passion. Mais c’est plaisant parce que ça me correspond bien. Il y a de vraies valeurs morales derrière, ça sert vraiment à quelque chose (ce point n’est pas tout à fait exact, car si demain mon métier disparaît, rien ne changera vraiment, cependant je travaille à des fins humanitaires et j’ai un véritable impact), c’est très polyvalent, ça nécessite de l’imagination, ça me permet de créer, j’apprends en continu, et surtout : je suis complètement libre. Je peux faire ce que je veux quand je veux, à tel point que j’ai régulièrement l’impression d’être en freelance, sans les inconvénients.

Etre passionné.e, c’est quand-même quelque chose. L’ai-je été dans ma vie ? Avec le recul, je ne pense pas. Rien ne m’obnubile, mais de nombreuses choses m’intéressent assez pour que j’apprécie de les creuser un jour. C’est peut-être grâce à ça que j’ai la faculté d’apprécier n’importe quel job (tant que j’apprends avec !).

Je ne suis pas hyper impliquée dans mon travail, étrangement. Avant, je mettais corps et âme dans le boulot, je m’arrachais, je donnais tout. Le travail, c’était important, primordial, ça me reflétait. Aujourd’hui, alors que j’ai le poste parfait, mon activité n’a plus tellement d’importance. Je suis contente de faire ça plutôt qu’autre chose (très contente !) mais je n’ai plus cette motivation-là. Ce n’est pas grave si ça n’est pas parfait, si ça prend du temps, ce genre de choses …

Peut-être parce que je n’ai plus l’impression de bosser. Je bulle. Je bulle tout en faisant. Je fais les choses tranquillement, quand je sens que c’est le bon moment pour les faire. Je ne me force plus pour rien, en accord avec la hiérarchie. Une façon de manager qui me correspond, en cela qu’elle me cadre juste ce qu’il faut et qu’elle accepte tout de ma personnalité. C’est comme si j’avais un père plutôt qu’un patron. Il regarde de loin en loin au dessus de mon épaule pour s’assurer que je prends la bonne direction, mais il préfère attendre que je lui rapporte fièrement le fruit de mes idées, tout en confiance, plutôt que de m’empêcher d’explorer un endroit inconnu. Il me laisse me tromper en toute conscience, sans m’engueuler, on prend le risque et ça, c’est quelque chose d’incroyable.

Je viens aux bureaux comme j’irai à la maison. En parfaite quiétude.

J’ai l’impression que je travaille beaucoup plus à la maison. Parce que je fais physiquement les choses, je ressens les courbatures et la fatigue. C’est un autre travail, qui me plaît aussi, puisque je le fais pour nous, notre confort. Ca nous apporte du bonheur. Il y a des gens qui sont usés rien qu’à l’idée de penser qu’il faudra encore faire des travaux chez eux. Jamais tranquilles. Moi, j’aime bien. J’ai une liste longue comme le bras et je sais qu’elle n’aura jamais de fin. J’aime bien. J’adore travailler pour moi.

Qu’est-ce que c’est le travail, finalement, toute notion d’argent mise à part ?

C’est peut-être juste faire. Faire quelque chose qui sert à quelqu’un, ce quelqu’un pouvant être soi. C’est aider ou améliorer, en somme. Est-ce qu’au quotidien, j’aide et j’améliore ? Oui. Je travaille donc, métier ou pas, passion ou pas. Argent ou pas.

J’ai peut-être atteint mon idéal. Je touche assez d’argent pour vivre bien. Je me foutais qu’on m’augmente et je m’en fous toujours. Alors que je gagne sensiblement le même salaire qu’avant. Ce changement d’intérêt pour l’aspect financier vient sans doute du fait qu’avant, je n’appréciais pas assez mon job pour ne pas exiger qu’il soit mieux rémunéré. Il fallait bien que j’en retire quelque chose de mieux. Aujourd’hui, ce qu’est mon job me suffit comme compensation à l’exercer. Alors …

Ce qu’on fait de nos journées, ça a tout de même une sacrée importance. Ces derniers temps, je me pose des questions sur tout ça. J’essaie d’évaluer un peu ma vision des choses, mon sentiment face à mes activités, ce qui a changé … Et vous, quel rapport maintenez-vous avec vos activités, ou non activités, professionnelles ou personnelles ?

A bout de souffle.

Je suis à bout de souffle. Je n’ai plus envie de trop réfléchir, de réfléchir trop loin. J’aspire à me laisser porter, et je n’ai donc pas grand chose à partager ces derniers temps, si ce ne sont mes petites pensées et pas quotidiens.

J’ai commencé de nombreux brouillons, avortés. Les sujets sont bons, mais ce n’est pas le moment. Je n’ai pas envie de prendre le temps d’y réfléchir. Donc, je laisse ça sur le côté, et je ne vous garantis pas que je serais très régulière prochainement. Ca vous déçoit peut-être.

En ce moment :

Je pense à un fantasme d’adolescente. Il a ressurgi comme ça, au détour d’images visionnées. J’ai ressenti ce que je ressentais alors, quand j’avais 15 ans, et ça ne me quitte plus depuis. Je m’endors en y pensant, en imaginant des scénarios dans une réalité parallèle, et j’aime bien. Ca m’amuse.

Je pense à samedi. Samedi matin, je suis censée être à Aix en Provence, pour passer un genre de test, de concours, de … Je ne sais pas trop. Ni ce que c’est vraiment, ni ce que j’en attends. Bon, je n’ai pas reçu confirmation de mon inscription donc peut-être que finalement, ils m’ont oubliée. Je devrais les relancer ?

Je pense au Nouvel An et aux rencontres que je vais y faire. Mon mari m’a dit : « Mais ils ont quel âge ? » Je n’ai pas su répondre. Je ne sais pas quel âge ils ont. « Vous avez parlé tant de temps sans jamais vous donner ces informations-là ?Non, je ne sais même pas leurs noms de famille. » Ca ne m’a pas paru important du tout. Il faudra que je demande, tiens. Veuillez remplir la fiche d’identité, s’il vous plaît ! Il m’a demandé de les décrire aussi, et j’avais plein de choses à dire, mais rien qui pouvait foncièrement l’aider.

J’écume les sites de vente entre particuliers à la recherche d’une table en bois massif, genre monastère. Je ne trouve pas. Il y en avait bien une, parfaite, mais la personne n’est plus sûre de la vendre. Elle cherche un nouveau logement et ce sera en fonction de la place. Alors j’attends.

Je cherche aussi un petit buffet, une commode. En bois toujours. C’est pour ranger les affaires d’Indiana et pour habiller la véritable entrée. La seule partie de la maison dont nous ne nous sommes pas soucié. Tout gît à même le sol. Il faudrait qu’on puisse y déposer un bac à l’intérieur, pour les croquettes. Ce serait pratique. Il faudrait des petits tiroirs pour ranger la laisse, le collier, les friandises. Et dessus, je pourrais poser des plantes, ce serait chouette, devant la fenêtre !

Cette année, ma famille s’est concertée. On a fait un tirage au sort. Pour Noël, il n’y aura qu’un cadeau par personne (j’adore ! Je suis trop contente qu’ils aient accepté de jouer le jeu !). Je m’occupe de celui de ma tante. Mon amoureux d’une autre tante. Mon grand-père s’occupe du mien et je suis très heureuse ! Il est si … Si, mon grand-père, que je suis curieuse de savoir ce qu’il imaginera spécialement pour moi. Je peux m’attendre à tout ! Ca me plaira, forcément. ou peut-être que j’attends quelque chose de trop personnel, et que je serais déçue. Difficile !

Indiana y est allé trop brusquement avec moi ce matin. Il a sauté dans le lit alors que j’y étais (le bougre !), et je me retrouve avec une belle balafre sur le nez. J’ai eu de la chance, quelque part. J’hésite à le camoufler demain, pour le travail. D’un côté, c’est vrai que c’est assez moche. Surtout au beau milieu du visage. Ca se voit bien, quoi. On ne voit que ça. Mais d’un autre … Je m’en fous royalement, mais alors … Comme de l’an 4000 ! Le hic, c’est que j’ai un tas de rendez-vous pro cette semaine (évidemment). Ca le fait moyen d’arriver avec la gueule cassée, hein ? Enfin … Il faudra une sacrée dose de fond de teint pour estomper le rouge ! Je ne sais pas ce qui est le mieux.

J’ai acheté du saumon frais, des clémentines et des poires. Je me régale comme une gamine !

J’ai envie de :

Créer autre chose. Je commence à m’ennuyer avec ce blog. J’ai l’impression d’avoir fait le tour de l’objet. Il y a toujours des points à améliorer, mais ça ne me ressemble pas d’améliorer ces points-là. Ca stagne, je n’apprends plus, ça m’ennuie, ça y est. J’ai envie de m’exprimer plus. Qu’est-ce que c’est, plus ?

Plus, c’est compliqué. Plus, ça veut aussi dire plus se dévoiler. Utiliser un autre format, penser une création de A à Z, faire quelque chose d’abouti. Continuer à dire que c’est moi, ou pas ? Est-ce possible de ne pas le dire ? Si je crée seule dans mon coin, oui. Mais si je veux partager, non.

Et qu’en penseraient ceux qui m’ont connue, qui me reconnaîtraient ? On m’en parlerait tout le temps, et je n’ai pas envie qu’on m’en parle. J’aimerais pouvoir continuer de partager, et bannir tous ceux qui me connaissent d’avant, pour ne pas avoir à entendre/affronter leurs regards, leurs avis, sur ma nouvelle création qui serait complètement moi. C’est difficile d’assumer complètement, aux yeux de tous sans exception. Continuer de prendre le droit d’être libre.

Pour l’instant, ici, je suis à bout de souffle.

Ce qui me sépare de la misère.

A force de côtoyer des personnes dont le destin et le confort de vie ont basculé du jour au lendemain, il devient inévitable de remettre sa propre sécurité en perspective.

Cette sécurité est illusoire. Elle n’existe pas. Pour les gens comme moi tout du moins, qui n’ont pas des finances à toute épreuve. Soit, un bon nombre de personnes dans ce monde.

L’idée n’est pas tant d’imaginer les mille coups du destin qui pourraient détruire ma vie, que de prendre le temps de réfléchir à ma condition, au sentiment d’invulnérabilité qui me prend parfois, à son origine, à la pitié qu’il m’arrive de ressentir pour ces gens qui ont tout perdu, à cette idée floue mais persistante qu’à moi, ça ne pourrait jamais arriver.

On est tous plus ou moins conscient que ça peut arriver à tout le monde. Dans la forme. Mais dans le fond, je crois qu’on pense souvent tout bas que non. Il y a forcément une différence entre eux et nous. N’est-ce pas ? Et quand ça tombe, c’est toutes nos croyances, sur soi, sur le monde, qui brûlent.

Enfant, je vivais de très près la précarité de mes parents. Je ne sais pas si ça paraît de l’extérieur, mais j’ai toujours considéré que nous étions pauvres. Mes parents sont pourtant propriétaires et travaillent tous les deux. Mais ils gagnaient si peu, à l’époque, que chaque sortie d’argent était un problème. On serrait les dents de concert. On avait la boule au ventre en sortant du supermarché. Tout était compliqué.

Plus tard, quand j’ai commencé à recevoir mes premiers salaires, quand j’ai pu mettre une belle somme de côté, je me suis sentie particulièrement en sécurité. Invulnérable. Je gagnais juste un peu plus que le smic, mais j’avais l’impression d’être riche. Hormis un loyer à payer chaque mois, et les impôts une fois par an, je n’avais rien à craindre.

Cette année, nous avons acheté. Toutes nos économies y sont passées. Nous nous sommes retrouvés à nu et ce sentiment d’insécurité est revenu sournoisement. J’ai donc établi des comptes précis, si bien que nous épargnons encore une jolie somme chaque mois. Hors cette épargne n’est pas un confort, elle est une nécessité.

Elle sera dépensée en travaux nécessaires pour que nous puissions passer des hivers convenables, acheter une voiture avant que la nôtre nous lâche, payer les taxes en tous genres, et pallier aux imprévus qui sont beaucoup plus courants une fois qu’on a un bien en sa possession. C’est tout un plan sur plusieurs années, qui ne tient qu’à un fil.

Clairement, ça m’effraie.

J’ai l’impression qu’il suffit d’un grain de sable pour que notre situation passe de « convenable » à « critique ». Mon angoisse est intrinsèquement liée à l’argent, si bien que je ne parviens pas à me sentir en sécurité si je n’ai pas plusieurs milliers d’euro de côté.  Et s’il y a bien une chose que je sais, c’est que ça ne sera pas le cas avant 5 ans, minimum !

Je me représente la misère comme une trappe sur laquelle je n’ai pas encore marché. Je me la représente sournoise, elle s’ouvrira pour m’avaler même si je prends toutes les précautions possibles. Je me sens précaire, vulnérable.

Il me semble que j’ai évité cette trappe de justesse, avec D. Ce qui m’a sauvée, ce sont justement mes comptes, mon épargne, mon argent que je résistais à totalement lui offrir, bien qu’il soit parvenu à m’en voler un sacré paquet.

Si j’avais été à zéro, il y aurait toujours eu mes parents pour me recueillir. Mais à l’époque, par honte et par ego, je suis sûre que je leur aurais caché tout ça. J’aurais tenté de m’en sortir seule, et il y a de grandes chances pour que ça se soit terminé en « Rozie, SDF à 20 ans ».

A ceux qui pensent que j’exagère, renseignez-vous, c’est un schéma très classique. Je me souviens particulièrement de ce que je pensais à ce moment-là : « Je dois m’en sortir seule. Je ne peux pas dire ce qui se passe. » Il était question de mon image, de ma réputation, de la seule chose que je contrôlais encore un peu et à laquelle je tenais, de fait, plus que tout. Il était aussi question de déni, phase par laquelle passent toutes les personnes en grandes difficultés.

Bien sûr, il est affaire de résilience et de capacités personnelles à rebondir. Mais il est surtout question d’argent et de conjonctures. Ce qui me sépare de la misère, c’est ma situation financière, mon emploi stable (?), l’absence de problèmes fortuits, et la chance que j’ai qu’on soit deux pour construire une vie.

Toutes les personnes que nous aidons grâce à l’association me le rappellent parfois durement. Je vis des sentiments mêlés : « Quelle chance j’ai ! Que la frontière est mince … » 

Quand je vois la pauvreté de mes grands-parents qui vivent dans un taudis si insalubre – dans lequel ils n’ont même pas l’eau courante (!!!) – qu’on ferait mieux de le brûler. Quand j’entends ma tante nous avouer à demi-mot qu’elle est allée se servir quelques temps aux Resto du Coeur. Quand je vois mon oncle vivoter entre CDDs de moins d’un mois et RSA après 30 ans de carrière. Quand je vois mon amie qui fait vivre deux adultes et trois enfants sur un mi-temps, qui n’a même plus de papier toilette dans ses WC. Quand ma collègue m’avoue qu’elle commence chaque mois avec un découvert de 500 euros.

La misère est partout. Même dans les jolis appartements.

Cette sensation que j’ai connue toute mon enfance, que j’ai ressentie plus fort encore dans mon adolescence, la voilà qui renaît sous ma cage thoracique. Parfois, je pense qu’on est tous pauvres mais qu’on se le cache tous les uns aux autres pour sauver les apparences. Il en résulte que chacun souffre dans son coin de sa condition sociale et financière.

D’autres fois, j’ai l’impression que nous sommes seuls et que personne ne peut comprendre, surtout quand je suis entourée d’amis dont les parents ne sont ni ouvriers ni paysans, et dont les études atteignent ce BAC+5 que j’aurais pu atteindre dans d’autres conditions.

Et bien, j’ose vous le dire. Je me sens pauvre. J’ai du mal à savoir si ça n’est qu’une vue de l’esprit, qu’un sentiment imprégné depuis si longtemps que je ne m’en défais pas. Ou si c’est plus prégnant dans ma vie quotidienne, parce que nous sommes obligés d’être très attentifs à nos finances pour que nos plans suivent. Sans doute un peu des deux.

Souvent, je me demande comment font les autres pour faire des enfants dans ces conditions. Ce n’est pas un jugement. Ca interroge vraiment mes craintes profondes. Peut-être que si j’avais été riche, j’aurais voulu des enfants ?

Quand j’interroge les personnes de l’association sur leurs conditions de vie, ce qui fait qu’elles sont là, en face de moi, aujourd’hui, la comparaison est obsédante. Ce qui me fait penser de plus en plus que non, il n’y a rien, rien du tout, qui me sépare de la misère. Qu’en pensez-vous ?

L’enfant que j’étais.

Mon père et moi, à Paris cet été …

J’étais une enfant …

Très sage. J’étais toujours « dans la lune ». Très peu bavarde, timide, mais « grande » chanteuse très tôt. J’obéissais, je ne demandais jamais rien à personne. J’étais si docile qu’à l’école, une autre petite fille m’avait choisie pour être son esclave et que j’ai obéi sans rien dire … Elle me demandait de la porter elle, ou son cartable et ses jouets. Elle me dirigeait complètement. Quand j’y repense, je comprends mieux certains évènements de ma vie !

Je jouais tout le temps seule, je m’inventais un château dans le ventre des lauriers et de nombreux amis imaginaires. J’ai successivement été Pocahontas, Nala (Le Roi Lion), Bloom (Winx Club) et Ondine (Pokemon). En général, je me targuais toujours d’être la rousse du groupe !

J’avais de nombreuses passions. Ca a commencé avec les félins. Je voulais tout savoir d’eux, connaître toutes les espèces dans les moindres détails. J’avais un classeur rempli de photos découpées ça et là, je me faisais des « fiches » (comportement, caractéristiques physiques, lieu de vie …), je me prenais pour un véritable chercheur/explorateur …
J’ai ensuite eu exactement les mêmes manies avec les minéraux. J’en avais une très belle collection et les connaissais comme le fond de ma poche ! Je regrette aujourd’hui d’avoir oublié.

Mes bêtises se comptent sur les doigts d’une main. J’en ai fait peu, mais j’en ai fait des belles !

J’ai coupé un fil électrique (de radio) avec une paire de ciseaux. Et là, vous vous demandez pourquoi je ne suis pas morte ? Les ciseaux étaient doublés de plastique au niveau des encoches pour les doigts … Je me souviens très bien de ce moment. J’étais toute seule, je découpais du papier pour en faire une guirlande et le fil me faisait de l’oeil. Je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’ai voulu faire une connerie juste pour la défiance. Où l’appel de l’illicite était plus fort que tout.

Il y a eu un grand éclair bleu dans la pièce, un grand « PAF ! » et beaucoup de fumée. J’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, ma mère était devant moi et me secouait comme un prunier pour savoir si j’allais bien. A l’heure actuelle, mes parents ont toujours la paire de ciseaux. Ils sont rouges, et les lames ont fondu. Mythique.

Mon jouet préféré …

Les barbies, évidemment ! Et je n’en ai pas honte !

A la fin, j’en avais une bonne dizaine. Avec la boutique (Barbie vendeuse), toutes les tenues et chaussures et accessoires, la voiture, le « Ken », le bébé et ce qu’il faut pour s’en occuper, et j’en passe !

Ma préférée reste sans conteste ma Barbie-fée. Elle avait des ailes bleues pailletées magnifiques, elle pouvait voler. Je me souviens tout à fait quand je l’ai reçue, la fête de famille, le gâteau, et le moment merveilleux où je l’ai essayée pour la première fois. C’était de la pure magie ! Ca me rend très nostalgique d’y repenser … !

En revanche, je détestais les poupons. Je les avais en sainte horreur, limite si ça ne me donnait pas de l’urticaire (et je n’exagère pas vraiment !). Quand ma cousine m’obligeait à y jouer (c’est surtout que je n’osais pas dire non vu qu’elle ne s’amusait qu’avec ça), c’était le pire des supplices. Qu’est-ce que ça m’emmerdait !

Je me régalais de …

Hahaha, il faut la liste complète ?

J’adooooorais les Chocapic devant les Minikeum’s, sur ma table en plastique rouge, en rentrant de l’école à quatre heure et demie ! Je me ruais comme une folle dans le salon avec mes céréales, c’était tellement génial !

J’étais aussi en pâmoison devant les Kinder Country (précisément), et les tablettes de chocolat blanc, Galak ! Vous savez, celles avec les dauphins ?

En été, j’adorais me faire un « bébé rose » avec les copines. Qu’est-ce qu’on aimait ça, le parasol au dessus de nos têtes ! Si vous ne savez pas ce que c’est, voici la recette : un verre de lait froid dans lequel on verse une bonne dose de grenadine ! On mélange le tout avec une paille et …. Tadaa ! Bonne dégustation, messieurs dames !

Je me suis fait gronder parce que …

J’ai fait semblant d’avoir disparu. Voici le contexte :

Ma mère gardait ma meilleure amie en été. Comme je le disais plus haut, j’étais gentille donc j’étais la suiveuse, et elle, la meneuse ! Sa mère était venue la récupérer. Nos parents étaient très bons amis, si bien que pendant qu’ils discutaient, nous en avons profité pour nous faufiler sous les tombereaux en bois garés dans la vieille étable.

A la fin de la discussion, ils se sont mis à nous appeler. Logique. Et nous, nous n’avons rien trouvé de mieux que de rester cachées et de ne pas répondre. C’était drôle cinq minutes, mais quand j’ai compris qu’ils commençaient vraiment à paniquer, j’ai eu envie de sortir. C’était sans compter mon acolyte qui m’a retenue un bon moment !

J’ai fini par sortir et mon père, dans sa peur transformée en colère, m’a donné un bon coup de pied au cul. C’était la première, et la dernière fois qu’il levait la main (le pied !) sur moi. J’ai vraiment eu mal.

J’entends encore la mère de ma copine lui dire : « Mais non Gilles, la frappe-pas, elle n’a rien fait ! » Pas idiote, elle avait compris à qui je devais ma désobéissance et ma punition …

Je rêvais de …

Devenir chanteuse, clairement. Toute à ma passion pour Mylène Farmer, Christina Aguilera (« Come on over ! Come on over baby … ! »), Britney Spears et quelques autres. A l’époque, il y avait les « 100% » sur une des chaînes du cable. A 21 heures, pendant trente minutes, ils passaient tous les grands succès d’un chanteur/groupe. Il fallait me voir chanter et danser ! Je ne comprenais rien à l’anglais, mais je baraguinais quelque chose d’approchant, c’était drôle !

D’être un être magique aussi. Ca par contre, c’est bien resté et j’y arrive, à ma manière !

Je lisais …

Et bien pas grand-chose, étonnement !

Quand j’ai appris à lire, j’ai voulu dévorer tout ce que la bibliothèque nous proposait. Les histoires à visées éducatives qu’on faisait lire aux enfants m’ont satisfaite quelques semaines et puis … J’ai vite compris que c’était toujours la même chose. Donc, je savais super bien lire mais je ne trouvais rien d’assez intéressant à mon goût (sans vouloir paraître prétentieuse, c’est vraiment comme ça que je l’ai vécu !).

J’empruntais 10 livres par semaine. Je lisais le début dans l’espoir d’y trouver du changement, et puis j’abandonnais. J’ai accroché un moment sur les collections verte et rose et puis … Plus rien.

J’ai fini par croire que tous les livres racontaient toujours les mêmes histoires et je n’ai plus rien lu du tout (il faut dire que chez moi, il n’y avait aucun bouquin !), avant qu’une camarade de classe ne fasse un exposé sur « Métaphysique des tubes » d’Amélie Nothomb.

J’avais 14 ans, elle avait raté son exposé mais piqué ma curiosité. Et là, tout un pan s’est ouvert à moi pour ne plus jamais se refermer !

Si l’enfant que j’étais trouvait mon moi de maintenant …

J’imagine qu’elle serait très fière et hyper admirative !

… Oui, je me lance des fleurs, mais j’ai le droit ! …

Elle trouverait une petite nana qui s’épanouit, qui a une maison magique, qui s’habille avec des robes et des fleurs, qu’a les cheveux longs, un super amoureux, un petit chien incroyable … Qui tisse un lien fou avec le monde, qui « est », pour ses petits yeux d’enfant, un être magique.

Vous aurez compris que je suis très satisfaite de celle que je suis et qu’à aucun moment je n’ai l’impression d’avoir trahi l’enfant que j’étais, ni oublié ses aspirations. Bien au contraire !

Ca, c’est du point de vue de l’enfant, donc.

L’adulte ne dirait jamais à l’enfant qui elle est. Pour garder la surprise et toute la magie (oui, j’y tiens !) qui en découlerait au moment de la redécouverte.

Mais si l’enfant comprenait d’elle-même, alors l’adulte lui dirait qu’elle est géniale et qu’elle le restera ! Elle lui dirait aussi : « Ca ira mieux avec ta soeur, c’est promis. » Elle ne dévoilerait rien d’autre.

Ce serait génial de pouvoir me rencontrer plus jeune ou plus vieille. J’aimerais beaucoup !

Picou, je trouve l’idée de ce TAG « L’enfant que j’étais … » merveilleuse ! Voici ma réponse :). J’adore lire celles des autres, c’est tout particulier. Très chouette !

Et vous, vous participez ? C’était comment, l’enfance ?

Agressions, harcèlement … Etre une femme au quotidien.

J’ai lu avec attention l’article de Cueille Le Jour sur le sujet. Ainsi que les différents hashtag qui circulent sur les réseaux sociaux. J’ai moi aussi beaucoup à dire sur le sujet. Retour d’expérience de 6 années passées à Lyon, entre mes 18 et 24 ans :

Lorsque je vivais à Lyon, j’avais peur de marcher seule dans la rue parce que j’étais consciente d’être une proie. De jour comme de nuit.

Il y a eu cette fois où j’attendais le tramway à 6h45. Le quai était vide, j’étais seule debout. Trois personnes étaient assises, plus loin. Là, un homme est passé. Tellement près de moi que sa main a ostensiblement touché mon fessier. Il avait pourtant toute la place pour passer ailleurs.

Cette fois aussi, dans le métro. Un homme s’est collé contre moi et m’a chuchoté quelque chose à l’oreille, son corps collé au mien, son souffle dans mon cou. Je n’ai pas eu le temps de comprendre ni de réagir avant qu’il descende.

Cette fois encore, où j’avais suivi une copine en soirée. Le bâtiment fermait et nous faisions tous la queue au vestiaire pour retirer nos effets personnels. Derrière moi, deux garçons et une fille. L’un des deux pose sa main bien à plat sur ma fesse et me pince fort. Ce n’est pas furtif, ça dure, c’est un message. Je ne réagis pas, stupéfaite.
Après quelques secondes de latence, la fille dit : « Recommence, elle a pas compris ! » Il faudrait être une sacrée buse pour ne pas comprendre, non ? Je suis de plus en plus médusée. Elle, elle trouve ça normal.
Le mec recommence en gloussant. Même pression équivoque. Je réagis en tournant la tête vers eux, le regard noir. Ils rient. Je n’en parle pas à mon amie qui n’a rien vu. Nos affaires nous sont rendues et nous quittons les lieux.

Cette fois je sortais du travail à 14h. J’étais assise en attendant le métro, les jambes légèrement écartées. J’étais crevée … => Et je suis en train de me rendre compte que j’ai le réflexe de justifier cette position, c’est dingue !
Un homme s’est placé devant moi, le regard planté entre mes cuisses. J’ai croisé les jambes.
Le métro est arrivé et je suis allée m’asseoir à l’intérieur. Je devais passer à la banque, déposer un chèque. Il s’est installé en face de moi, le regard toujours rivé sur mon sexe. J’ai naïvement pensé que je serai tranquille une fois sortie, mais il est descendu à la même station que moi. Je me suis dit : « C’est pas de chance, mais tu seras bientôt débarrassée. » 
Il me collait les talons. J’ai pris peur et j’ai marché plus vite. Il a accéléré le pas. Il s’est mis à me héler en des termes plus qu’insultants. « Salope ! Pute. Retourne-toi ! Retourne-toi connasse ! Je veux baiser ton cul, arrêtes-toi ! » 
Bien sûr, je n’étais pas seule dans la rue mais personne pour m’aider. La banque était encore à quelques centaines de mètres, je me suis mise à courir pour m’y réfugier. C’étaient de la haine et de l’effroi qui coulaient dans mes veines. J’avais envie de me retourner, de le frapper mais je ne faisais physiquement pas le poids et cette idée me rendait complètement folle de rage. Je n’avais aucune garantie que quelqu’un prendrait ma défense donc je n’avais qu’un choix : déposer mon chèque et rester avec le banquier un moment.
En sortant, j’ai fait attention à ce qu’il ne soit pas caché quelque part. Il avait disparu.

Cette fois-là, je devais prendre le premier métro à 4h40 pour attaquer mon travail à 5 heures. Il me fallait un quart d’heure pour atteindre la station de chez moi à pieds. Je n’étais jamais bien rassurée puisqu’il faisait nuit et que je croisais souvent des « zonards ».
Arrivée devant la station, une voiture est arrêtée au feu d’en face. Des appels de phares. Je fais comme si je n’avais rien vu et je descends les marches. La voiture klaxonne plusieurs fois. Je ne réagis pas et me place juste devant la grande grille du métro qui n’est malheureusement pas ouverte. Je suis seule.
Un homme descend les marches à son tour. Il reste trois marches au dessus de moi, il parait très grand. Il me dit poliment « Bonjour ». Il me demande si je rentre de soirée et s’il peut me déposer jusque chez moi plutôt que de prendre le métro. Je refuse tout aussi poliment et le remercie pour ne pas le contrarier. Il insiste. J’explique que je vais au travail, mais je comprends qu’il ne me croit pas. Il pense que j’esquive.
Il insiste encore mais je suis ferme et je tiens bon. Dix minutes de négociations passent. Il est toujours poli et ne tente rien de physique, mais son positionnement et les tournures de ses phrases en disent long. Il tâte le terrain. Il espère que j’ai bu et que je suis encore soûle. Je résiste encore. Il finit par s’en aller en me disant que je n’avais pas à avoir peur, il ne me voulait pas de mal …

Et il y a toutes les autres fois qu’on ne voit plus, qu’on n’entend plus parce qu’elles sont quotidiennes. Les viols conjugaux au sein de mon couple, par exemple, que j’ai mis beaucoup de temps à envisager comme tels. Les baisers par surprise. Les entretiens d’embauche où on me dit que je suis assez jolie pour combler les clients et pour vendre plus. L’agent de police qui me dit qu’avec ma gueule (blanche, blonde, jeune), je n’ai pas intérêt à traîner seule. Une fille qui hurle « Arrêtes de me toucher, laisse-moi tranquille ! » dans une rue près de moi, mais que je n’arrive pas à localiser.

Les fois où j’étais obligée de servir des croissants aux fêtards fraîchement sortis de boîte. Qui comparaient mes seins à des pâtisseries. Qui m’ordonnaient de sourire quand, après vingt minutes d’obscénités déguisées, je perdais patience. Ceux qui me demandaient une bouteille d’eau. Une autre. Une autre. Parce qu’elles étaient tout en bas du frigo à boissons, m’obligeant à adopter une position qu’ils jugeaient suggestive pour me baisser … Tous ces hommes inconnus qui prenaient un malin plaisir à caresser mes mains à chaque pièce rendue, embrasser mes joues, me serrer contre eux dès qu’une occasion se profilait.

Ces fois où j’appelais mon collègue pâtissier parce que je commençais à me sentir en danger, toute seule à la vente. Ces fois où, apprentie contrôleur dans les trains, je voyais les hommes me suivre jusqu’à ma cabine à l’autre bout des wagons et attendre que j’en sorte, encore et encore, à chaque arrêt, pour me regarder passer, pour sentir mes cuisses frôler leurs bras pendants. Ceux qui me bloquaient le passage dans les trains de nuit. Le refuge auprès du conducteur alors que c’est interdit. Cette bande de potes installée dans le même compartiment que moi, seule femme, qui profite de mon impossibilité de changer de place pour détailler à voix haute toutes les particularités de mon anatomie et ce qu’ils en « feront tout à l’heure ».

Ce collègue qui reste assis et exige toujours que je l’embrasse, profitant à chaque fois du mouvement pour jeter une oeillade à mon décolleté. Cet autre qui pose TOUJOURS les mains sur moi quand il me parle, et qui m’accuse de voir le mal partout quand je lui demande gentiment d’arrêter sans lui préciser les raisons … Cet inconnu qui met ses mains à plat sur les sièges du bus pour m’obliger à m’asseoir dessus, qui ne les retire pas, un sourire en coin, quand je lui en fais la remarque.

Ce sentiment d’être une proie, une victime potentielle, de la viande fraîche à chaque pas en société, c’est Lyon qui me l’a appris. Ca ne m’empêchait pas de sortir, mais je me trouvais très régulièrement dans ce genre de situations. Un geste, un mot, un regard, une façon d’insister ou de contraindre. Dans les métiers que j’exerçais, j’avais droit chaque semaine à une attaque plus ou moins subtile.

On me rappelait sans cesse que j’étais une femme (souvent en dénigrant, puisque j’étais serveuse/cuisinière/vendeuse), que j’étais bonne (je ne vous fais pas un dessin), que j’étais obligée d’accepter les avances et les contacts physiques/visuels/oraux des hommes, que je les connaisse/désire ou non. Je me méfiais – et me méfie toujours – de chaque homme inconnu. J’avais fini par tous les envisager comme des agresseurs potentiels, sans cesse sur mes gardes. Je ne croisais jamais un homme sans regarder ailleurs que dans sa direction.

Puis-je à chaque fois parler d’agression ou de harcèlement ? Les limites sont ténues. Nombre d’entre eux savent s’y prendre sans qu’on puisse les accuser de quoi que ce soit. Ils ne s’en prennent jamais à la même fille, ou agissent juste en deçà du non-condamnable.

Quand il s’agit de clients, c’est terrible. On ne peut pas les empêcher de venir chaque jour, et d’exiger qu’on les serve. On subit donc un harcèlement quotidien en poste et on ne peut rien dire. On use de stratagèmes pour être au moins deux quand ils arrivent. On demande aux collègues de le faire à notre place. Si on est seule, on se débrouille pour qu’ils n’aient aucune occasion de nous toucher, de nous regarder là où ils voudraient, de nous sortir une énième fois cette « blague » qui fait passer un message … Ils ne font rien de méchant, et pourtant, on craint que s’ils en aient un jour l’occasion, ça dérape. Leur colère face à un refus (donner un nom, un prénom, un numéro, un âge, une adresse) en dit déjà beaucoup.

Bien sûr, il y avait aussi les bons moments. Les instants de flirt, de drague, les tentatives que je n’ai jamais mal prises. C’est agréable de plaire, on ne va pas se le cacher. Je sais donc faire la part des choses et être contente quand il s’agit vraiment d’un compliment et non d’une tentative malséante. Oui, il y a clairement une différence entre ces deux cas de figure. Dans l’un, on m’oblige et on me manque de respect. Dans l’autre, on me laisse le choix et on me considère. Est-ce si difficile à comprendre ?

Je me souviens très bien de la toute première fois où j’ai eu à subir ce genre de sévices. J’étais en 5e. Les garçons avaient un nouveau jeu : mettre la main aux fesses du plus de filles possible. Bien sûr, les plus « bonnes » d’entre nous étaient les plus palpées, ce qui instaurait un concours … Révoltant !
Les enseignants étaient au courant puisque la pratique ne se limitait pas à la cour de récréation. Les pions le voyaient tous les jours. Les garçons ont-ils été punis ? Non. Et les filles ? On nous a demandé de garder nos cartables sur le dos pour limiter l’accès à nos fessiers. Voilà.

Est-ce qu’il m’arrive d’imposer mon contact aux autres ? Non. De tenter de les toucher intempestivement ? Non. De regarder leurs attributs avec insistance ? Non. De les pister ? Non. De limiter leurs déplacements ? Non. De verbaliser devant eux les fantasmes que je projette sur leur corps ? Non. De les obliger à subir (par n’importe quel sens) mes délires sexuels ? Non. De les menacer pour qu’ils me laissent faire ? Non. De critiquer leur physique ? Non. De les mettre en scène dans des blagues à caractère érotique/sexuel ? Non. De colporter des rumeurs sur eux ? Non. D’exiger qu’ils répondent favorablement à mes avances ? Non !

Depuis que je suis à la campagne, je ne le subis quasiment plus. Il y a moins de population, j’ai changé de métier et je me tiens loin des centre-villes. Ca aide. Mais ça ne règle pas le problème. Et vous, avez-vous subi ce genre d’expériences ? Etes-vous conscient.e de cet état de fait ? Faites-vous partie de ceux qui pensent que « ce n’est rien » ?