Chaudron à réflexions

Au travail, j’apprends à en faire moins.

J’  ai lu avec grand intérêt les différents articles qui ont éclos sur le travail, tout particulièrement ceux sur l’ennui de Marie et de Dounia. Je ne les comprends que trop bien, ayant passé plus de 6 mois à être grassement payée – c’est le meilleur salaire que j’aie jamais reçu – pour ne rien faire d’autre qu’attendre que le temps passe et qu’éventuellement, un incident survienne : c’est le seul cas de figure qui aurait pu m’apporter du travail, mais je ne le souhaitais pas, étant donné que les incidents en question auraient pu gravement porter atteinte à des centaines de personnes dont j’avais la responsabilité.

J’ai donc passé 6 mois de ma vie à me promener, à tenter de trouver un intérêt dans les plus petites choses qui m’entouraient puis à lire des dizaines et des dizaines de romans. Mais on n’a beau aimer ça, lire entre 6 et 10 heures par jour finit aussi par devenir d’un ennui mortel. J’ai donc connu le « trop » et le « pas assez », et suis passée brutalement de l’un à l’autre. C’était comme gagner au loto. Au début je trouvais ça génial, je n’étais plus fatiguée et n’avais plus mal nul part, de l’argent tombait malgré tout en quantité. Passés les quatre mois, ça devenait de la torture : j’avais beaucoup trop de temps pour réfléchir à mon utilité et à tout ce temps « gâché ».

Etre au chômage m’a été beaucoup plus utile. Je me posais les mêmes questions mais j’étais libre d’employer mon temps à des projets, j’apprenais, et je créais des choses. Je ne sortais pas de chez moi mais je n’étais pas enfermée dans un rôle trop pauvre. Malgré tout, je pense que s’ils avaient reconduit mon CDD, je serai restée quelques mois de plus : nous avions besoin de cet argent.

Aujourd’hui, je vais pousser la réflexion un peu plus loin et vous raconter quelque chose qui m’a fait honte un certain temps, que j’apprends à apprivoiser. Je suis en poste depuis un an et demi dans une nouvelle structure. Et … J’en fais peu. Vraiment peu. Je touche un salaire que j’apprécie, je fais ce qu’on me demande et parfois même plus, mes supérieurs et collègues me trouvent productive et apprécient mon travail maaaaaaaiiiis je ne travaille pas beaucoup. On va dire que je travaille vraiment la moitié du temps.

Ca me laisse perplexe. Au début, c’était assez normal, je devais prendre mes marques et tout inventer, je nageais dans plusieurs eaux. 6 mois plus tard, j’ai commencé à culpabiliser : j’avais l’impression de voler de l’argent. Au bout d’un an, j’avais pris l’habitude mais ne trouvais toujours pas ça normal – je me dénigrais, quelle personne suis-je pour profiter aussi impunément de cette situation ? – et depuis peu, j’apprends à relativiser.

C’est la première fois que j’ai un « métier », et qu’on me paie à penser plutôt qu’à faire. C’est très déstabilisant ! Jusque là, j’avais l’habitude qu’on me presse jusqu’à la moelle. C’était d’abord physique : je devais courir, aller le plus vite possible, porter à droite, à gauche, m’activer dans tous les sens. Une bonne journée de travail, c’était une journée où je terminais sur les rotules. Au niveau mental, les demandes n’étaient pas les mêmes. Je devais être réactive, j’avais mille informations instantanées dans mon cerveau, desquelles je devais distiller une solution immédiate. C’était de la pression au quotidien. Pour moi, c’est ça, vraiment travailler.

Aujourd’hui, je dois penser et murir des projets, sans pression. Et comme j’ai l’habitude que mon cerveau le fasse tout seul, en arrière-plan du reste, quand on me demande de réfléchir à tel ou tel élément qui ne verra le jour que dans deux mois, un an ou plus, j’enregistre simplement l’information et attend qu’un jour, je sache simplement quoi faire. Bon, je me renseigne quand-même, je fais des recherches ! Ce que je veux dire, c’est que je ne planche pas sur un plan d’action : je me contente d’emmagasiner et de laisser faire le reste. Jusque là, c’est toujours arrivé dans les temps, c’est très facile alors … Je ne travaille pas. Enfin, pas comme j’ai l’impression que je devrais.

A cela s’ajoute le fait que personne ne le remarque. Comme je le disais, mes supérieurs et collègues sont ravis de ce que je leur propose. Ils pensent sincèrement que je bosse 35 heures par semaine. Ca ma parait assez fou vu le peu de matériau fini que je transmets ! Je n’arrête pas de me demander : « Comment peuvent-ils s’en satisfaire ? » Comment peuvent-ils être si enthousiastes face à une réalisation si … Incomplète ? Comme peuvent-ils croire qu’il me faille tout ce temps pour ne créer que ça ?! Ca me paraît complètement dingue.

J’ai longtemps pensé qu’ils finiraient pas se rendre compte de la supercherie, avant de penser que peut-être, j’étais en plein syndrome de l’imposteur.

J’ai la chance de travailler pour une structure qui me plaît vraiment et dont les supports correspondent à 100% à ce que j’aime. Donc, sur ces 50% de temps où je ne travaille pas, je plonge dans des sujets qui me passionnent, qui vont immédiatement me servir dans ma vie personnelle ET dans le cadre de mon travail à court/moyen/long terme. C’est un compromis que je me suis fixé pour ne pas abuser de la situation, bien que j’en profite largement puisque ce qui me motive, c’est que l’information récoltée va m’apporter quelque chose.

Mes conditions de travail, que je peux qualifier d’idéales, ne m’aident pas à faire le distinguo entre vie privée et vie professionnelle. Je travaille chez moi la moitié du temps, ce qui me donne des largesses. Je peux dormir plus longtemps, rester en pijama, manger quand je veux, prendre le temps de faire un brin de ménage entre deux sujets ou promener le chien en plein après-midi plutôt que le soir pour profiter du soleil. A force, j’ai l’impression que mon travail n’existe plus tant il m’est naturel de l’exercer.

L’absence de contraintes me fait culpabiliser, en particulier quand mon amoureux revient de son éprouvante journée et me demande ce que j’ai fait de la mienne. Je ne sais pas quoi répondre. Qu’ai-je fait de ma journée, si ce n’est en profiter ? En général, on raconte ses galères, et moi je n’en ai pas. Souvent, j’ai quelque chose de très positif à raconter mais j’hésite, comme si être heureux au travail était profondément tabou, quelque chose d’anormal, et qu’en parler m’attirera forcément une certaine rancoeur. Est-ce que je travaille ? Ai-je le droit de me sentir si bien ?

J’apprends à relativiser. Oui, il y a eu des moments où je ne savais pas quoi faire et où j’ai clairement profité de ce temps pour moi. C’est arrivé. C’était tentant : on avait tellement abusé de moi dans mes emplois précédents (hormis celui cité plus haut !) que je me dédouanais en me disant que je méritais bien d’être plus cool. Je me suis promis que je ne laisserais plus jamais un employeur comprendre à quel point je pouvais être performante. Je garderais toujours une marge de manoeuvre, un sas qui me permettra de ne plus jamais être poussée à bout.

J’ai posé une limite pour que ma procrastination des débuts ne se reproduise plus et que mes recherches soient forcément utiles à la structure qui m’emploie. Je m’y tiens ! Quant à la quantité et à la qualité de mes productions, j’apprends à accepter l’idée que je fais déjà les choses bien comme il faut. Certes, je pourrais en faire plus. Mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. A chaque fois que je veux en faire plus, on me rétorque qu’il vaut mieux que je commence plus bas. C’est très frustrant ! Je sais que je serais parfaitement capable de tenir le rythme et qu’au contraire, ça m’aiderait à me cadrer.

Je me vois tout de même mal exprimer ça. J’ai hésité, lors de l’entretien annuel, à dire à mon directeur que j’étais capable de plus. Mon mari pensait que c’était une mauvaise idée et que ça se retournerait contre moi, que ce serait dommage de gâcher ces avantages. Dans le doute, je me suis tue. Mes collègues sont débordé.es par le travail, ça se voit. Ils et elles estiment que j’ai une charge de travail suffisante par rapport au temps qui m’est donné et payé, et s’inquiètent même de certains délais qui me sont fixés. Donc … Je m’en tiens-là.

J’accepte de faire moins. Je trouve un équilibre en me nourrissant autrement. J’ai quand-même l’impression de me camoufler, un peu comme à l’école. « Ne sois pas trop excellente, ni trop productive. Contente-toi d’être dans la moyenne. Bon d’accord, la moyenne haute mais pas plus. » 

Petit à petit, cette expérience transforme ma vision des choses. J’intègre qu’on n’a pas besoin de s’arracher pour recevoir de l’argent, ça devrait être normal d’en recevoir assez pour vivre bien. Je me mets à penser que le travail n’est pas si important, qu’il n’est pas forcément une entité distincte du reste d’une vie. On devrait avoir un véritable intérêt personnel face à la tâche qu’on effectue, autre que monétaire. On devrait peut-être ne pas avoir l’impression de travailler, d’effectuer une besogne. Je ne trouve pas les bons mots pour le dire.

Je n’ai pas l’impression de travailler, j’ai l’impression de ne pas en faire assez, je culpabilise et j’ai honte. C’est étrange pour moi, d’être juste bien au/avec son travail, de ne pas sentir que je me dépasse pour effectuer ce que je demande. Ca viendra peut-être ! Et vous, êtes-vous à l’aise avec l’idée que vous n’êtes pas au max de vos capacités au travail ?

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

11 commentaires

  • Papillote

    comme je me reconnais dans ton texte ! je me sens aussi beaucoup + utile au chômage : je m’instruis, je m’occupe des autres au lieu de paperasse inutile. aujourd’hui j’ai enfin un job qui me permet de cumuler les deux : peu de travail, mais utile et j’en profite pour lire et écrire beaucoup

  • Kellya

    Je te rejoins complétement dans cet apprentissage. Je ne m’ennuie pas vraiment au travail, et il y a des periodes meme fatigantes, mais souvent je peux m’octroyer du temps libre, ou du moins du temps pour faire des choses qui ne m’ont pas été demandées. Je me rends de plus en plus compte que je suis rapide, et je le cache souvent. Comme je travail sur ordinateur, il m’est possible de faire des recherches pour mon développement personnel sur les heures de boulot… et ainsi de « réinvestir » mes heures pour moi-meme. Il m’arrive aussi de m’en servir pour décharger des collégues qui croulent sous la chargede travail. C’est quelque chose que tu peux essayer, tes collégues seront ravis d’avoir un peu d’aide et ton chef n’a pas à le savoir, comme ca ca reste ponctuel. J’ai pu mettre mon nez dans différents projets de cette facon et apprendre plein de choses.

  • MissTexas

    Très intéressant comme article ! En tant que maîtresse, je n’ai pas une minute pour souffler dans la journée, mais par contre quand je rentre je ne travaille JAMAIS, et ce qui n’est pas fait sera fait au travail le lendemain… Quand je vois mes collègues qui bossent à mort le we, je culpabilise un peu… mais je ne peux pas bosser plus, je passe déjà 45 heures par semaine à l’école, donc après c’est stop ! J’avoue que parfois je rêve d’un métier comme le tien, où on a le temps de faire une pause pipi, ce qui n’est pas le cas dans mon travail 😉 Je pense en tout cas que tu peux profiter de ton temps libre si tu arrives à en avoir au travail, c’est vraiment un plus que tu peux apprécier sans culpabiliser 🙂

  • The Flonicles

    J’ai essayé de faire comme toi après avoir quitté plusieurs postes parce que je m’ennuyais, mais après 2 ans 1/2 il n’y a rien à faire ça m’est intolérable d’attendre que le temps passe, je suis tranquille, beaucoup m’envient sûrement mais ça ne me convient pas. Alors j’ai décidé de partir pour changer de mode de travail

  • Dounia-Joy

    Je n’ai malheureusement pas la « chance » de pouvoir lire ou même écrire au travail pendant mes périodes creuses. Je suis en accueil et ce serait mal vu de part les collègues mais surtout vis à vis du public, encore de quoi dire que les fonctionnaires ne servent à rien et sont payés à rien foutre.
    Je travaille vite aussi comme Marie.
    Mais je crois de plus en plus que je ne suis pas faite pour un travail de bureau bien que je ne sache pas pourquoi je suis faite !
    merci pour la mention 🙂
    bisous ! bon courage!

  • Grou'

    En lisant ton article et celui de Marie (je n’ai pas lu celui de Dounia), ça me fait repenser à quelque chose que je disais déjà et qui a tendance à indigner les gens : 35 (38,5) heures par semaine, c’est trop. Notre époque vient après deux révolutions industrielles et un tourbillon numérique qui ne sont au départ, que des moyens de soulager l’humain de sa charge de travail. Et pourtant nous travaillons plus. Et pourtant on voudrait encore allonger la journée de travail. Et on voudrait reculer l’âge de la retraite. C’est un genre de suite logique de se retrouver avec soit des chômeurs, soit des « bore-out » (je crois qu’on dit comme ça chez les bilingues). Et ces révolutions industrielles deviennent des mensonges. On serait mieux à passer ce temps d’ennui chez soi, en étant sûr.e.s de ne pas culpabiliser parce que ce serait du temps à nous. On lirait comme on veut, on discuterait avec les voisins, on verrait notre famille. Et on ferait le même travail au final, alors on gagnerait autant – il faudrait.
    Je pense que l’équilibre que tu as trouvé (ou vers lequel tu vas) est tout à fait logique et bien construit. Personne ne mérite l’ennui ou la culpabilité.

  • Ornella Petit

    Quand tu évoques ta sensation de culpabilité face à ton amoureux qui a des jour ées harassantes et des galères, je me retrouve complètement. Moi non plus, je n’ai pas de journées trop fatiguantes ou alors, c’est sur un laps de temps court. Et moi non plus je n’ai pas de galères ni de contraintes.

    Et lui qui est chef d’entreprise et qui a bossé pendant des années littéralement jour ET NUITS : croque-mort le jour, ambulancier le soir, je m’en veux.

    J’ai honte de ne pas savoir quoi lui raconter ter ou de ne pas toujours avoir quelque chose de palpitant à lui raconter.

    Bref, je comprends ta situation. Et je crois que tu as raison de ne pas vouloir en faire plus. Quand tu en auras vraiment marre et que tu voudras (peut-être) changer de rythme, tu le sauras.

  • Illyria

    Ecoute Rozie, si tu as la chance d’avoir un travail 1. où tu es suffisamment payée, 2. où tu ne t’ennuies pas, 3. où tu peux vivre à ton rythme, 4. où tu vis des choses qui te rendent heureuse, 5. où tu as le temps de vivre, franchement profites en, parce que c’est rare. Savoure ta chance et ne culpabilise pas 🙂

  • maman délire

    C’est comme si ton travail devait être pénible, que tu devais être constamment en surcharge, que tu sois vidée le soir. Je crois que tu es tout simplement en train de découvrir ce que c’est de travailler dans le calme et la sérénité. si vraiment tu t’ennuies, je pense que tu devrais en parler, j’ai l’impression que ton boss a l’air d’être suffisamment intelligent pour entendre cela sans passer dans la case « surchargée ». As tu déjà pensé à ce que tu pouvais faire de plus pour être occupée dans tes journées ? mais est ce vraiment un manque ? Je me demande si tu ne ressens pas juste de la culpabilité à ne pas avoir un travail « pénible », alors que tant d’autres en ont un. mais tu peux aussi faire la paix avec ça. si ton travail était pénible ça n’est pas pour autant que celui des autres serait plus léger.. et inversement.

  • Marie Kléber

    C’est ce qui coince pour moi Rozie. Je fais mon travail, je le fais bien. Mais je le fais vite. Et du coup sur les 38.5h de ma semaine je suis effective la moitié du temps. Parce que c’est tout ce dont j’ai besoin pour mener à bien ce qu’il m’est demandé de faire.
    J’ai demandé à mon patron un nouveau projet, j’ai clairement exprimé que je m’ennuyais parfois, pendant certaines périodes creuses. Je ne suis pas certaine qu’il ai réellement pris la mesure de mon « ennui ».
    Du coup je meuble autour, j’écris, j’ai cette chance de pouvoir le faire, je ne m’en prive pas.
    Toutefois j’avoue que cela me pèse de plus en plus de ne pas être au maximum de mes capacités de travail comme tu le dis. Je fais du surplace et cela commence à être difficile à vivre.
    L’important je crois c’est de trouver ce qui nous convient, notre équilibre. Tu sembles l’avoir trouvé Rozie.

  • Emeline

    Ton article me touche Le syndrome de l’imposteur me parle beaucoup Connais tu également la notion de toute puissance ? Je crois que ton chemin s’éclaircira lorsque tu accepteras de t’ouvrir tout ce que tu mérites Merci en tout cas pour ce nouveau beau partage

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