Je suis amoureuse de mon collègue.

Boutons de chemise

Il est 11h20. J’arrive au restaurant. J’ai dix minutes pour enfiler pantalon, chemisier et tablier, et être en poste. La journée s’annonce calme.

Pas de responsabilités, je sers uniquement de renfort aujourd’hui, et ça me convient tout à fait. Nous sommes en février. Depuis cinq mois, je fonctionne en marche forcée, j’abats le travail sans plus poser de questions, et me déconnecte de mes sentiments. Il parait que les robots ne souffrent pas.

Je sors à peine du vestiaire que ma collègue me hèle. A ses côtés se tient une longue silhouette massive, que je ne reconnais pas. Ah oui, c’est vrai, le nouveau. Je dois le former. Elle fait rapidement les présentations, puis me laisse seule derrière le bar, avec cet homme qui fait deux têtes de plus que moi.

Ses cheveux noirs et drus mettent en valeur sa peau blanche et laiteuse. Sa bouche est fine, son regard sombre et tendre me perce. Il a quelque chose d’enfantin dans le visage, qui m’interpelle. Les sourcils épais, un petit nez, des fossettes marquées, une cicatrice au dessus des lèvres … Et qu’est-ce qu’il est grand ! Sa stature n’a rien à envier à celles de ses contemporains. Sous la chemise se dessine sa musculature, et le tablier cache à peine ses tétons qui pointent.

Arrêt sur image. Je lui explique que je suis sa supérieure, et attaque la formation. Il ne dit rien, ses yeux sont braqués dans les miens. Je me demande s’il écoute seulement mon argumentaire. Il se produit quelque chose entre lui et moi dont nous ne sommes pas maîtres. Une connexion que j’ai vite fait d’enfermer avec les autres. Ce n’est pas le moment. Je profite de l’arrivée de plusieurs confrères pour m’éclipser.

Les jours passent, et nous sommes régulièrement amenés à travailler ensemble. A chaque fois que je le vois sortir du vestiaire, en terminant de boutonner sa chemise, je détourne le regard. Je suis en couple, je ne dois pas être intéressée. D’autant plus qu’aucun homme ne m’a jamais fait d’effet, pas même D., mon petit-ami.  « Il est bien foutu, hein ? » Je ne peux qu’acquiescer. Il est vraiment beau.

Nous apprenons à nous connaître petit à petit. Etrangement, depuis qu’il sait que j’ai une peur panique du sang, il se coupe tout le temps. Je l’ai toujours en visuel, où que j’aille. Il ne termine jamais les tâches que je lui confie si je ne suis pas dans les parages, et ça m’agace. Il se trompe souvent dans ses horaires et débarque constamment deux heures plus tôt. Il s’entend bien avec tout le monde, je le vois discuter avec facilité, et rire. Avec moi, c’est différent. Nos conversations sont ponctuées de longs silences et tournent un peu en rond.

Un jour, il me demande ce que je ferais, si j’avais la possibilité de tout changer dans ma vie. Parce que mon couple bat de l’aile et que j’ai besoin d’aide, je lui réponds que « je serais dans une autre ville, avec un autre garçon ». Je lui renvoie l’interrogation en espérant qu’il saisisse l’instant, mais il ne trouve rien de mieux  que : « Je serais … bûcheron ».

J’éclate de rire. Qu’il est gauche, cet homme ! Cet homme qui écrit des romans dans des cahiers d’écoliers, qui se vêtit de T-shirts moulants et de pantalons abîmés, qui mange les pizzas comme des crêpes et qui fume comme un pompier … Il me plaît. C’est terrible, mais il me plaît. Tous les jours, j’espère un mot de sa part. Une parole, un geste qui me délivrerait de l’enfer de mon quotidien. Je fantasme qu’il m’embrasse, et qu’il me sauve enfin.

Le premier pas, j’aimerais qu’il fasse le premier pas (*musique*) … Nous passons encore quelques semaines sans réussir à vraiment nous adresser la parole et contre toute attente, je reçois un soir une invitation sur mon téléphone : une invitation à devenir « amis » sur un célèbre réseau social. C’est moins romanesque que je ne l’imaginais, mais on vit avec son temps. J’accepte avec empressement et envoie le premier message. S’en suivront des milliers, tous plus doux et inattendus les uns que les autres.

Plus tard, il m’avouera avoir déposé un mot dans mon casier, puis s’être ravisé quelques minutes avant que je ne puisse le voir. Ce mot, qu’il a conservé, me déclare sa flamme avec pudeur et honnêteté. J’aurais tout donné pour le recevoir. Il m’avouera aussi ses petits stratagèmes pour que je le remarque, comme se couper sans arrêt, faire des mystères sur le reste de sa vie et arriver toujours trop tôt. C’est tellement touchant. Il est merveilleux.

L’adage dit que l’amour arrive toujours lorsqu’on l’attend le moins. C’est exact. Mais il arrive aussi toujours lorsqu’on en a besoin, n’est-ce pas ?

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4 thoughts on “Je suis amoureuse de mon collègue.

  1. LeMerlanFrit (Fanny) Répondre

    <3
    Une fort belle histoire 🙂
    J'ai souris quand j'ai lu que tu t'étais présentée tout de suite comme étant son supérieur et qu'il n'a pas bronché, en pensant à la réaction de D. lors de ta promotion.
    En tout cas, ça c'est du coup de foudre, et quand en plus en apprenant à se connaître ça colle si bien, c'est juste parfait !!

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Merci <3
      Oui, c'est vrai. Je n'avais pas fait le rapprochement à ce moment-là mais ça ne lui a rien fait que je sois sa supérieure directe.
      Je ne pensais pas vivre un coup de foudre un jour. C'est assez fou quand on y pense !

  2. marie kléber Répondre

    Je crois en effet qu’il arrive quand nous sommes prêts à l’accueillir. C’est une bien belle histoire et un premier pas qu’il a bien fait de faire dans ta direction…Tout commence par un petit pas vers l’autre.

    1. Rozie & Colibri Répondre

      Tu as raison Marie, tout commence par un petit pas .. Qu’il faut oser faire !
      Tant d’histoires se perdent parce que personne n’a rien tenté .. C’est dommage.

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