Violence conjugale

Aider une personne en toute discrétion.

Il y a quelques mois de cela, j’étais en voiture avec ma collègue, Aurélie. Nous devions aller filmer quelques séquences pour une vidéo. Sur le chemin du retour, elle m’a demandé pourquoi j’avais choisi un MacBook plutôt qu’un autre ordinateur. J’ai dû lui expliquer que je n’avais pas choisi et que j’avais simplement eu de la chance : j’avais gagné un concours.

Là, sa curiosité l’a poussée à me poser des questions. Quel concours, en quelle occasion, qu’avais-je produit, avais-je gagné autre chose … J’ai éludé le coeur de l’affaire, je n’avais pas envie de plonger dans le pathos en lui parlant de ce que j’avais vécu et des circonstances qui entouraient ce fameux gain.

J’ai dit que j’avais écrit un texte comme ça, en deux temps trois mouvements, que je l’avais fait parce que j’avais besoin de m’exprimer et que par miracle, j’avais été choisie sans m’y attendre ni même m’en souvenir. La conversation en est restée là et c’était même devenu un sujet de blague entre nous : à chaque fois que j’avais besoin de quelque chose, elle me disait que je n’avais qu’à participer à un autre concours, et le tour était joué !

Je sous-estime toujours la curiosité des gens. Et pourtant, à sa place, Dieu sait que j’aurais cherché … Je n’y pensais plus, jusqu’à ce qu’hier, alors que nous étions toutes les deux affairées sur nos écrans respectifs (nous partageons le même bureau), elle me jette des oeillades insistantes.

Je sentais quelque chose venir. « Rozie, j’ai quelque chose à te dire, ça fait 15 jours. » De but en blanc, comme ça, j’ai pensé que sans doute, elle m’avait prise en faute. Elle savait que je ne travaillais pas assez. J’ai marqué un temps d’arrêt. J’ai rougi. Et j’ai dit : « Et bien, vas-y, je t’écoute. » Avec un sourire crispé qui se voulait accueillant.

« J’ai lu ton texte. » 

Vraiment, je n’ai pas su quoi répondre. Devant son regard plein de compassion, mais aussi emprunt d’inquiétude, je me suis retrouvée bloquée. Que dire, que faire. Comment garder contenance. Je crois que je m’en suis sortie avec un « Ha, oui. Tu as lu mon texte donc … Ok. » J’ai souri, ça n’était finalement pas si grave.

Sans le vouloir, je l’avais plongée dans la panique. Elle avait lu mon texte, l’article dans lequel il figurait expliquait bien qu’il ne s’agissait pas d’une invention mais de faits réels, et elle ne pouvait pas être sûre que je parle de mon mari ou de quelqu’un d’autre.

Elle s’est retrouvée abasourdie, se demandant si j’avais tenté de lui lancer une perche pour qu’elle me vienne en aide, qu’elle me sorte de là, ou non. Elle avait donc passé les 15 derniers jours à récolter des indices à droite, à gauche. La fois où je suis revenue le nez défoncé à cause de mon chien, que j’avais ri en lui disant : « Avoue, ça fait femme battue, hein ! » Elle avait épié mon comportement, mes allées et venues. Elle avait refait le fil de ma vie, placé des dates.

Que devait-elle faire ? Appeler les flics, les envoyer chez moi au cas où ? M’en parler ? Et comment ? Que fait-on du bénéfice du doute, et comment aide-t-on une personne dans une situation aussi délicate si les faits sont avérés ?

Il faut dire que j’avais trouvé ça curieux. La semaine dernière, sans préambule ni suite, elle m’avait tirée de mes réflexions pour me demander depuis combien d’années j’étais avec mon mari. « 5 ans, pourquoi ?Pour rien. » Elle s’était refermée comme une huître. Je n’en avais pas fait cas. Après tout, ça m’arrive souvent de poser des questions qui n’ont aucun rapport avec le reste.

Il faudra que je lui demande si elle en a parlé à d’autres personnes de l’entreprise, que je ne sois pas prise au dépourvu si quelqu’un d’autre tente une percée.

Nous en avons donc parlé. Je lui ai raconté le vrai fil des évènements, et ce que je ferai, moi, si j’étais face à ce genre de situations. Ce que j’avais déjà fait, et ce que d’autres n’avaient pas fait pour moi. Je n’ai pas pensé à la remercier. Elle s’est inquiétée, elle a réfléchi à des stratagèmes pour me sortir de là, à la meilleure façon de procéder, quand tant d’autres n’auraient même pas levé le petit doigt.

Je me suis dit que la prochaine fois, il faudra que je raconte toute l’histoire pour ne pas plonger une autre personne dans les affres du doute. Il n’empêche que c’est un bon test, mais c’est un peu cruel !

Le directeur d’une autre structure m’avait déjà parlé de certaines de ses employées qui subissaient des sévices (je rappelle que je travaille dans le monde associatif) et pour lesquelles il était désarmé. Il m’expliquait qu’elles refusaient l’aide, et qu’il comprenait bien qu’elles ne pouvaient pas sortir si facilement. Mais que faire ?

Ca avait été très difficile pour moi de ne pas perdre mon sang-froid. Avec lui comme avec Aurélie, ma voix est devenue chevrotante, mon assurance se délitait. Moi non plus, je ne sais pas comment faire. Il n’y a pas de mode d’emploi et cela change beaucoup d’une situation à une autre. Une fois, j’ai appelé la police pour une inconnue. Une autre, j’ai donné mon téléphone pour que la jeune femme puisse appeler en cas de problème. Le reste du temps, j’ai juste écouté et engagé la conversation. C’est déjà un premier pas. Il y a une fois où je n’ai rien pu faire et je m’en mord encore les doigts.

On voudrait aider d’un coup, brutalement. Ce n’est pas possible. Il y a tout un contexte autour de la victime et des agressions qu’elle subit. Souvent, il faut agir sans que cela ne se ressente. Pour que le coupable ne s’enfuie pas, pour que la victime ne subisse pas une trempe plus violente qu’à l’habituée, pour que les autorités compétentes réunissent tout ce dont elles ont besoin pour agir. Ca prend du temps, c’est rageant. Et on n’est jamais sûr que ça aboutira.

Il n’y a pas de mode d’emploi. Mais il faut faire quelque chose. Aurélie a fait quelque chose. Elle a choisi de parler à la victime, de lui donner son soutien. Je lui en suis vraiment reconnaissante. Et vous, qu’auriez-vous fait ?

Semer un peu de magie et de poésie dans le quotidien.

4 commentaires

  • Ornella

    C’est là qu’on voit également qu’en deux temps trois mouvements, une vie peut être ruinée parce qu’une personne bien attentionnée croyant que tu subis des sévices, se donne pour mission de te sortir de là. Jusqu’à penser que tu lui mens pour protéger ton agresseur. chaud

  • zenopia

    Je ne sais pas Rozie. Une amie proche m’a parlé longuement de sa volonté de se suicider. Elle m’avait fait jurer de n’en parler à personne… j’ai fini par prendre contact avec une personne de confiance capable de m’orienter vers ce qu’il y avait de mieux à faire car, à un moment, gardé tout ça pour moi était devenu impossible à gérer. Cela s’est passé il y a plusieurs années et mon amie n’est pas passée à l’acte, heureusement pour elle et pour moi. Je suis incapable de savoir comment j’aurais pu gérer ça.
    Gros bisous

  • nadine

    Je me suis trouvée dans cette situation, j’ai donné des conseils, j’ai trouvé des n° de téléphone, je l’ai obligé à montrer ses marques au docteur pour une preuve même si aujourd’hui elle ne portait pas plainte. Mais elle était tellement conditionnée, apeurée s’il apprenait qu’elle en avait parlé à quelqu’un, bref je ne t’apprends rien !
    Je l’ai revu quelques années plus tard, elle avait eu un 3ème enfant avec lui et puis avait enfin divorcée…
    Je voudrais m’engager dans ce combat, aider les femmes, je sais que c’est très difficile mais je voudrais tellement être une aide aussi minime soit-elle.

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