Ces périodes d’accalmie pour lesquelles je suis restée.

Verdure

Lorsqu’on entend parler de violence conjugale, et des ces histoires qui trainent sur des années, on se demande pourquoi les victimes restent. « Moi, à la première gifle, je le fous dehors ! » La réalité est toute autre.

Non, on ne part pas quand la personne qu’on aime dérape une fois. Parce qu’on l’aime. Dans le cas de la violence psychologique, il est encore plus difficile de s’en séparer. On ne sait jamais vraiment si ça dérape et souvent, on se dit qu’on y est bien pour quelque chose aussi.

Je suis restée deux années parce que malgré tout le mal que j’ai subi et que je vous décris au fil des articles, il y avait aussi des bons moments. Ils étaient rares mais précieux. Ces minutes hors du temps, magiques, ravivaient à mon souvenir l’homme bon, l’homme amoureux, l’homme capable de gestes tendres.

Je me souviens de cette fois où, dans les allées de la Fnac, j’ai craqué pour un Pikachu en peluche (on ne juge pas!). Il était tellement mignon ! Il avait fallu que je prenne mon courage à deux mains pour réfréner mon désir, je pensais que D. trouverait ça complètement ridicule, alors je ne l’avais pas acheté. Deux jours plus tard, je me rendais chez lui. Il m’attendait à la porte de son immeuble, une main derrière le dos.

« Qu’est-ce que c’est ? » Je me souviendrais toujours de son sourire, de sa joie et de sa fierté à ce moment précis. Notre connivence enfantine quand j’essayais de lui subtiliser la peluche alors qu’il la perchait au dessus de sa tête. La seule fois où il m’a fait plaisir, comme ça, pour rien. J’ai dormi avec cette peluche toutes les nuits. Je l’apportais même chez mes parents lorsque je leur rendais visite un week-end. Aujourd’hui Pikachu a rejoint la salle de jeu de ma mère, assistante maternelle. A chaque fois que je le croise, j’ai mal au coeur.

Et ce séjour passé chez ses parents en Savoie. Nous nous promenions dans la neige, je me suis mise à courir, il m’a rattrapée puis balancée dans la poudreuse. Quelle bataille joyeuse ! Quel bonheur de découvrir les stations, les chalets, les parties de poker entre potes et les raffineries fromagères ! Les lacs grandioses, les montagnes imposantes, l’air pur. Bons souvenirs.

Il y a aussi cette fois où il m’a offert une place de concert. L’un de ses groupes japonais favoris passait en France, il trépignait et souhaitait que je l’accompagne. On est parti à quatre, traversant la France dans une petite voiture pour admirer l’évènement qui avait lieu devant un château breton. Les spectateurs étaient tous vêtus de couleurs pétantes et affublés de perruques fluorescentes. Durant les deux heures de show, D. m’a tenue dans ses bras en dansant. C’était bien (*musique*).

Je suis restée parce qu’il me demandait pardon quand il allait vraiment trop loin. Il s’excusait, il pleurait et sa peine me transperçait. Il me suppliait de ne pas l’abandonner, et ses supplications ont fini de me faire de l’effet lorsque j’ai compris que pour m’en sortir, je devais me couper de tous les sentiments qui m’animaient. Il fallait devenir un être froid pour survivre, sans quoi sa souffrance devenait mienne et, fidèle à moi-même, je reprenais mon rôle de maman infirmière.

Je suis restée parce que son côté bad-boy m’enivrait. Ce musicien, cet artiste transi et incompris pour lequel je jouais le rôle de muse rédemptrice, m’attirait. J’adorais l’ambiance des concerts, j’aimais que les guitares, tables de mixage et micros envahissent l’appartement. Il était beau quand il fumait la nuit, son instrument dans les mains. Je suis restée pour la teneur de ses yeux bleus azur, et pour ces instants innommables qu’on passait ensemble dans la nuit noire, quand la ville est endormie et que nous sommes là à la contempler, dans le silence poudré qui suit les minutes d’amour farouche.

Je suis restée parce qu’il était le premier. C’aurait pu être beau, c’aurait pu être bien. Il me fantasmait et à travers ses désirs, j’étais nouvelle. Il me voyait chanteuse, il me voyait sexy, il me voyait déjantée. Je voulais devenir cette nana qu’a peur de rien, cette gosse qui prend les coups et qui les rend, cette gamine qui lâche les chiens. Mais je n’y arrivais pas.

Je suis restée parce que les disputes amenaient toujours derrière elle les feux de la passion. On s’en voulait, on se détestait et pour réparer ça, nos corps s’entrechoquaient. Ces coups déchirés, ces secondes transpirantes, remettaient les pendules à l’heure. C’était reparti pour une semaine de calme avant la tempête. Un cercle infernal dans lequel il se retrouvait, dans lequel je me perdais.

Je suis restée parce qu’au début, ça fonctionnait. On enregistrait des chansons, on planifiait des concerts juste tous les deux, on travaillait la musique. Il m’emmenait visiter des parcs fleuris, il m’invitait pour manger, il avait toujours de bonnes idées pour qu’on se retrouve. Au début, il avait besoin de me conquérir.

On a bien rigolé au cours de ces soirées pleines d’alcool et de fumée. Il hurlait qu’il m’aimait et j’enchainais les shots. Nos deux premiers mois de vie commune étaient si bons. « La première fois de ma vie que je suis heureux », c’est lui qui l’a dit. Et puis ça a foiré.

Deux années et les bons moments se comptent sur les doigts d’une main. A chaque attaque, je me remémorais vainement ces mémoires fugaces. Comment pouvions-nous en arriver là ? « C’est une mauvaise période, on en ressortira plus fort .. » J’avais peur d’être lâche, je ne voulais pas être de ceux qui partent à la première difficulté. Un couple, ça ne se jette pas, ça se répare. Je voulais que notre amour dure, que notre union grandisse, que mon premier soit aussi le dernier. J’y croyais.

Pas un coup, pas une trace, qui aurait pu croire que j’étais une victime ? Moi-même je ne m’en doutais pas. Si vous les connaissez, celles qui restent, prenez les par la main. Rares sont celles qui partent d’elles-même, il leur faut un soutien, une assurance, quelqu’un. Il n’y a qu’en le vivant qu’on peut comprendre, n’est-ce pas ?

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Ces pensées racistes que j’essaie de réfréner.

Citadelle

Je crois que je ne suis pas raciste. En fait, j’en suis sûre. Je ne suis consciemment pas raciste. Mais souvent, je m’aperçois que ma pensée est pleine d’automatismes stigmatisants. Mes pensées fulgurantes me scandalisent.

Je suis blanche, comme chacun des membres de ma famille. Dans le petit village qui m’a vue grandir, les personnes de couleur étaient rares avant qu’un jour, une famille réunionnaise s’installe dans la maison voisine. J’ai tout de suite adoré Nina : elle avait mon âge et venait de la ville. Son caractère franc m’impressionnait et nous sommes rapidement devenues de bonnes amies. Jamais je n’ai songé à sa couleur de peau. Je trouvais juste amusant que ses paumes soient blanches alors que le reste de son corps ne l’était pas.

Ce sont les autres qui ont façonné mes pensées racistes. Mes parents ne l’étaient pas mais ma grand-mère , avec laquelle j’ai passé beaucoup de temps durant mon enfance, me tenait souvent des propos offusquants. Je ne pensais pas qu’à force de les entendre, ils finiraient par s’inscrire dans mon mode de pensée tels d’affreuses inceptions. « Ne te marie jamais avec un noir hein ! Tu as vu leurs grosses lèvres et leur nez qui s’étale ? On dirait qu’ils ne se lavent jamais ! Et puis ils puent, c’est immonde. » Si si, véridique.

Ma mère tentait souvent de la reprendre, mais en vain. Bien sûr, aujourd’hui, lorsque j’entends de telles inepties, j’hurle ! C’est tout de même incroyable d’avoir une vision de la vie si étriquée ! Oui mais .. Si j’étais honnête avec moi-même, j’oserais avouer que je ne veux pas tomber amoureuse d’un homme noir. Et là où le bat blesse, c’est qu’ils ne me déplaisent pas pour des considérations physiques – après tout, on a tous des préférences à ce sujet – mais parce qu’ils sont noirs, dans le sens sociétal du terme. Les propos répétés de ma grand-mère m’ont marquée à vie et je n’arrive pas (encore) à totalement les déconstruire. C’est un processus inconscient.

C’est horrible. Je me déteste quand, lorsque je croise une femme africaine dans le métro, son accent me renvoie directement à l’idée qu’elle manque d’éducation. Je me frapperais quand, lorsque je suis seule dans la rue à une heure tardive, je crains moins les hommes blancs que les autres. Ca m’horripile d’être capable d’imaginer quelques instants que je porterais moins d’attention à ma nièce métisse parce qu’elle nous ressemble moins. Je sais que c’est faux, je l’aime pareil, mais j’ai peur de moi.

Ce ne sont pas des pensées conscientes, je les refoule toutes parce que je m’en veux d’être aussi laide et ne les ressens qu’une fraction de seconde. Mais c’est déjà trop. En tant que féministe, je mets beaucoup d’énergie à destructurer ma pensée paternaliste et celle des autres au profit d’idées plus libres. Je me dois d’effectuer le même travail pour cette thématique. C’est capital.

Nina et moi prenions le même car pour aller au collège. Un jour, un garçon l’a traitée de « sale métisse ». J’ai vu mon amie d’ordinaire si droite dans ses bottes se décontenancer, ne sachant pas bien comment réagir face à cette insulte grossière. Une vague de rage m’a envahie, je bouillais  : « Et toi, tu crois que t’es mieux avec ta gueule de déterré ?! » C’est ce que j’aurais voulu dire, du haut de mes 12 ans, mais comme elle et le reste des adolescents présents, je me suis tue. J’ai compris ce jour-là qu’elle n’était pas blanche, et ça n’a strictement rien changé entre nous. J’adore cette fille.

Mon cousin est amoureux d’une autre réunionnaise, n’en déplaise à notre grand-mère. Ensemble, ils ont eu une petite fille, et auront bientôt un petit garçon. Régulièrement, mon aïeule nous demande si l’enfant sera « comme sa mère ». L’idée d’avoir un petit-fils coloré la gêne énormément. « Pourquoi il l’a choisie ? » Elle nous parle souvent d’elle comme d’un défaut, un regret, et nous sommes terrassés par son racisme assumé. Mais est-on exempt de tout reproche ?

Ce racisme latent nous est pour beaucoup inculqué par les médias. On nous demande sans cesse de ne pas faire d’amalgame, or l’amalgame n’est pas conscient. Il est évident que je ne pense pas « terroriste » à chaque fois que je croise des musulmans, cependant j’en ai l’image qui s’imprime petit à petit au fond de mon cerveau. Plus on nous parle de fanatiques meurtriers, plus la crainte se fait ressentir. Je ne veux pas être manipulée par les médias ou par la pensée étroite de mes contemporains, mais force est de constater que je n’y parviens pas. Le seul moyen que j’ai trouvé pour remédier à cette fâcheuse situation reste de ne plus regarder la télévision. Fini, le journal de vingt heures.

Nous répétons sans cesse les erreurs de nos aînés : si j’étais né en 17 à Leidenstadt, aurais-je été meilleur ou pire que ces gens (*musique*) ? On a beau nous démontrer l’horreur de la traite des noirs, les camps de concentration et d’extermination, la pourriture qu’engendrent les guerres, nous en sommes encore à nous demander si nous devons accepter sur notre territoire la venue en masse des réfugiés. Ca me révolte ! Je suis révoltée qu’on refuse la sécurité à ces personnes sous prétexte qu’ils vont nous piller et violer nos enfants, mais j’avoue ne pas assez me mobiliser pour qu’on les laisse libres de s’installer. Je ne fais pas entendre ma voix.

Les différences culturelles sont la source de nos mésententes. Souvent, nous ne sommes pas capables de comprendre les actes de l’autre, et il y a du vrai dans l’idée que deux ethnies différentes ne peuvent pas vivre ensemble. Elles n’en sont pas capables si elles refusent toutes deux d’abandonner un peu de leur mode de vie pour en créer un nouveau en commun. Pourriez-vous abandonner vos origines, vos coutumes, votre passé culturel pour en engendrer d’autres au profit de la paix en communauté ? Ne demandez pas aux autres de sacrifier ce que vous ne sacrifierez pas.

Je suis un paradoxe. Je m’identifie comme citoyenne du monde, égale à chaque être vivant sur cette Terre, mais mes pensées intrinsèques trahissent ma grandeur d’âme apparente. Je lutte contre moi-même pour me prouver que je peux être libre de toute idée rédhibitoire, or c’est un travail de longue haleine. Au moins me suis-je rendue compte que ce travail était à fournir, c’est déjà un bon début.

Et vous, où en êtes-vous ? Avez-vous parfois l’impression de vous bercer d’illusions ? La racisme est une plaie parce qu’il s’enracine dans la peur. La crainte de l’autre n’est-elle pas un réflexe primaire d’auto-défense ? On ne peut pas la blâmer, mais on peut l’éconduire, n’est-ce pas ?

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Une journée de fiançailles.

Bouquet de fleurs

Nous avons choisi de fêter nos fiançailles en famille, l’été suivant la demande. Nous revenions de quelques jours à Arcachon, où nous avions passé nos premières véritables vacances. Nous  en gardons un souvenir doux et mémorable. C’est à Chantemerle que se sont déroulées les festivités, dans la demeure familiale isolée entre forêt et champs de blé.

Ma famille proche était conviée et cousins, oncles, tantes et grands-parents ont reçu l’invitation avec plaisir. Mon fiancé n’avait à ses côtés que ses parents et certains de ses frères. Ils venaient de loin et le reste de leur famille était éparpillée aux quatre coins de France et d’Espagne, au contraire de la mienne, implantée sur deux départements voisins.

Mes parents se sont occupés de tout. Ma mère y  a pris beaucoup de plaisir. Elle aurait sans doute adoré que je l’implique plus dans les préparatifs du mariage. Le repas comptait des mets raffinés parmi mes favoris, dont une pièce montée qui n’attendait que nous. Elle avait acheté des dragées qu’elle avait soigneusement emballé dans du tulle rose. Elle s’était procuré nappes, serviettes et décors à nos couleurs. Son implication et ses efforts m’ont beaucoup touchée, j’étais heureuse que mes parents prennent cette journée tant à coeur et qu’ils s’assurent de nous la rendre agréable et magnifique. Mon père s’était procuré mon vin préféré et avait méticuleusement élaboré le menu.

N’allez pas vous imaginer un repas en grande pompe, ils ont fait avec leurs moyens mais ça suffisait. C’était un beau cadeau. Il fallait le voir, mon père, le matin de la fête, à dresser avec précision les tranches de fois gras dans les assiettes, accompagnées de leurs confits d’oignons et de figues et saupoudrées de sel de guérande ! Il avait même décoré le plat avec des baies rouges. C’était parfait. C’était mignon.

Nos familles s’étendaient bien et nous nous en réjouissions. Ils partageaient une deuxième journée ensemble et ça collait. Malgré leurs différences ils accordaient leurs violons et leurs nombreuses valeurs communes créaient le lien. Le soleil était au rendez-vous. Comme souvent, j’avais choisi une robe spécialement pour l’occasion, toute en nuance de rose et de bleu. Mon fiancé aussi s’était fait beau : le voilà qui sortait la montre, enfilait une chemise repassée avec soin et un jean qu’il jugeait « classe ». J’adore le regarder choisir ses vêtements, puis les passer.

La pièce montée représentait deux cygnes, nos prénoms en ornaient les ailes. A dire vrai, ils ressemblaient plutôt à des canards tant leurs cous manquaient de longueur et d’élégance ! Nous en avons beaucoup ri. Après tout, tous les pâtissiers ne sont pas capables des mêmes prouesses et j’imaginais que celui-ci s’était déjà bien assez décarcassé pour que ça ressemble au modèle. L’allure n’enleva rien au goût mais mes parents étaient déçus !

Nous avons trinqué devant nos convives amusés et entreprit de servir les choux enduits de caramel. Ce n’était pas une mince affaire ! J’étais effrayée par la lame du couteau que je magnais si mal et mon amoureux se moquait de moi devant l’allégresse des autres qui immortalisaient l’instant.

Mon grand-père nous avait confectionné un bouquet avec les fleurs qu’il cultivait dans son jardin, à côté des légumes, et nous avons reçu de nombreux autres présents, tous emprunts d’amour, de romantisme, mais aussi de gnangnantise ! Un cadre « Mon ange de ma vie » par là, une boîte « Coeur-coeur-coeur » par ici, suivis d’une foule de petits objets kitchs avec lesquels on n’a pas eu le courage de décorer l’appartement .. Je regarde parfois ce cadre dans lequel sont emprisonnés nos visages et je souris. J’ai un peu honte, mais je souris. Il faut bien l’avouer, on est un couple guimauve !

Nous avons terminé l’après-midi de cette façon, en famille, les pieds dans l’herbe sous l’ombre du murier grandissant. Nous discutions de tout et de rien. Mes beaux-frères s’amusaient avec le chien, mes beaux-parents ne savaient parfois pas quoi dire face à tant de nouveaux visages et ma famille restait fidèle à elle-même : calme et posée.

Nous étions fiancés. Nous connaissions la date de notre mariage, le lieu et étions en quête de nos principaux prestataires. J’imaginais sans difficulté la robe qui me siérait à merveille en ce jour si particulier et nous rêvions de notre cérémonie idéale en nous demandant si nous réussirions sans que cela ne nous revienne trop cher … Nous avions un budget et des envies précises.

Nous n’avions jamais assisté à des mariages semblables à celui auquel nous aspirions. C’était la grande inconnue, il allait falloir se débrouiller et concilier nos idées pour que cette journée nous ressemble. Challenge accepté ! Moi qui n’avais jamais rêvé de mariage ni de robe blanche, je me retrouvais encerclée par nombre de conventions et traditions. Lesquelles choisir ? Lesquelles rejeter ?

Tout d’un coup, les vidéos de demandes cocasses et originales me faisaient rire aux éclats ou pleurer de joie, je devenais sensible à la moindre émotion véhiculée et je le suis restée … Tout l’amour que nous avons reçu lors de ce dimanche de fiançailles et de ce samedi de noces nous a façonné. Ce sont des moments incroyables.

Nous avons fêté nos fiançailles un an, jour pour jour, après notre première nuit ensemble. C’est une belle anecdote. Une première année merveilleuse passée à ses côtés ! L’amour te porte dans tes efforts (*musique*), n’est-ce pas ?

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Cette soeur que j’ai détestée.

Boite à musique

J’avais trois ans et demi lorsque ma soeur est née. Mes parents m’avaient bien préparée à son arrivée et j’étais ravie qu’elle nous rejoigne. J’ai un souvenir précis de ces jours passés avec mon père, pendant que maman prenait du repos à la maternité. J’aimais bien qu’il s’occupe de moi, qu’il me lave et me couche.

Le jour de sa naissance, mes parents m’ont offert une boîte à musique (*musique*). « C’est Chloé qui te l’offre. » Ils avaient lu quelque part que ça créerait les premiers liens entre ce petit bébé et moi, à présent soeur aînée. J’adorais remonter le mécanisme, regarder les petits personnages tourner sur le piano, écouter les notes s’égrener. Cette mélodie, je la connais par coeur et quand, éprise de nostalgie, il m’arrive de la relancer, les souvenirs explosent et les larmes arrivent. J’avais inventé des paroles sur les notes, les paroles d’une enfant de trois ans, chantant doucement à quel point elle aimait déjà cette petite soeur qui lui avait offert un cadeau.

Lorsque nous l’avons ramenée de la maternité, j’ai passé le trajet les yeux rivés sur son petit visage endormi. Elle ne disait rien et ne remuait pas, couchée dans sa pouponnière. A la maison, je passais beaucoup de temps à la regarder. Je l’ai aimée instantanément, d’un amour fou.

De l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas. Une même émotion à deux reflets qui submerge tout sur son passage. En grandissant, ma petite soeur a pris le pas sur moi. Son caractère plus fort, plus franc, moins tendre m’obligeait à m’écraser. Elle avait deux ans et sur le canapé, tous les matins, elle me donnait des coups de pieds, me griffait, me battait. Je ne m’en plaignais pas mais ne comprenais pas ses excès de haine : pourquoi m’en voulait-elle ? Etais-je une menace ?

Sans doute, oui. Nous partagions une mère dont elle me refusait l’accès et en réponse, une colère sourde naquit au fond de ma poitrine. Je me suis d’abord défendue : oeil pour oeil, dent pour dent. Si elle était capable de me battre, j’étais capable de l’ignorer. Je ne lui parlais plus que pour lui prouver à quel point elle m’était insignifiante, à quel point je la méprisais. « D’accord, tu as Maman, mais moi j’ai Papa ! » Le combat prit des années. Si nous étions capables de jouer ensemble pour tromper l’ennui, nos armistices n’étaient que de courte durée. Nous avons vécu l’une sans l’autre, en soeurs étrangères.

Je lui souhaitais tout le malheur du monde, j’étais horrible dans mes mots. « Quand je serai grande, t’auras pas le droit de venir chez moi, et si tu viens quand-même, j’ouvrirais pas la porte et j’appellerai la police ! » C’était méchant, mais je le pensais. Me trouver dans la même pièce qu’elle m’horripilait. Je ne supportais pas qu’on marche sur le même parquet, que nos mains touchent les mêmes objets, que nous soyons assises sur la même banquette. Je bâtissais un mur, une forteresse qui m’éloignait du monstre affreux qu’elle était, de l’immondice que je ne pouvais voir.

Elle grandit encore et, assaillie par les angoisses, baissa les armes. Mais je ne pus me résoudre à lui pardonner. J’avais trop mal, j’avais trop souffert d’être rejetée par cette fille que pourtant j’aimais tant. Elle avait besoin de moi et, plutôt que de l’aider, je lui faisais payer très cher ses réactions de jeune enfant. Elle me volait encore ma maman qui lui était dévouée corps et âme. Et moi, dans tout ça ? Devais-je me passer d’une mère juste parce que j’allais bien ?

J’étais meilleure en classe, plus sociable, plus « courageuse » .. J’avais tout pour moi et un monde nous séparait. La haine continuait à pousser entre mes pensées adolescentes. Elle faisait tout comme moi et je ne supportais pas ça. Ma soeur aspirait à me ressembler et je faisais tout pour nous différencier.

Puis vint la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Collectionneuse de pierres précieuses, mon père m’avait offert un rare spécimen, si beau et si fragile que nous l’avions placé sur un socle spécial pour le protéger. La moindre caresse pouvait l’abîmer, j’en prenais un soin religieux : la pièce maîtresse de ma collection. Un après-midi d’été, alors que je retournais tranquille dans ma chambre, j’ai tout de suite compris qu’elle l’avait saboté.

Mon sang n’a fait qu’un tour, j’étais furieuse. J’aurais pu la buter. Elle jouait dans la cour alors j’ai ouvert ma fenêtre pour copieusement l’insulter. Incapable de retenir mes mots, folle de rage, je suis allée la rejoindre et lui ai jeté à la gueule tout ce qui me tombait sous la main. J’hurlais, j’avais de véritables envies de meurtre, des pulsions destructrices. J’ai averti ma mère qui, une fois de plus, ne s’interposa pas dans notre rixe et je suis retournée pleurer dans ma chambre.

Dès lors, elle devint mon ennemie jurée n°1. Le geste était si impardonnable que je la rayais définitivement des membres de ma famille et continuais de grandir comme si elle n’avait jamais existé. J’étais fille unique. Ce n’est pas les quelques minutes qu’on passait à la même table qui attesteraient du contraire.

Il fallut attendre de nombreuses années, que nous soyons totalement séparées, pour que je prenne enfin du recul. Lorsque je retrouvais ma famille, on ne se disait pas bonjour. « Ben, embrasse ta soeur quand-même ! » Plusieurs années  passèrent encore avant que je ne puisse enterrer la hache de guerre. Tout doucement, j’ai appris à mettre ma rancune de côté pour renouer le contact. Nous avions tout de même des points communs, et l’amour fraternel reprenait le dessus.

Petit à petit, je me suis mise à lui offrir des cadeaux pour son anniversaire. Je pensais à elle en prévoyant ma liste de Noël. Nous nous sommes mises à nous conseiller mutuellement des lectures … Honorée, elle a accepté sans réserve d’être mon témoin de mariage.

Aujourd’hui nous sommes presque proches. Cet été, pour la première fois de nos vies, nous avons passé deux jours ensemble en tête à tête. Nous correspondons un peu par mail et le temps fait son office. Nous avons désamorcé la bombe sans mettre les points sur les I. C’est une conversation qu’on aura sans doute un jour, mais nous ne sommes pas prêtes à l’engager. Sujet douloureux. Qui sait ce qui remonterait alors à la surface ?

Les relations fraternelles n’ont rien d’évident. J’envie ces familles dans lesquelles frères et soeurs sont des amis de longue date. Pour moi, tout est à refaire. Ca ne fait que très peu de temps que je me sens véritablement « soeur aînée ». Mais tout vient à point à qui sait attendre, n’est-ce pas ?

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Ces signes qui auraient dû m’alerter.

Serpent

Souvent je me le demande : pourquoi ai-je fermé les yeux ? Il y avait bien quelques gestes, quelques réactions qui me surprenaient. Elle était bien là, mon intuition. Je vous parlais la dernière fois de cette interrogation cruciale et insistante qui aurait dû relever mes paupières : « Est-ce que tu es vierge ? » Elle n’était que le premier des signes que j’aurais dû ne pas négliger.

J’aurais dû écouter mes amis quand tous, unanimes, me disaient qu’il n’était pas pour moi. Si vos amis vous tiennent ce discours, ne faites pas comme moi. Ne pensez pas qu’ils ne peuvent pas savoir, ne rejetez pas sur eux la faute, ne leur en voulez pas. Ils savent. Et s’ils tiennent tous le même discours, protégez-vous. Acceptez la douleur momentanée de perdre cette personne, n’ayez pas de regrets (*musique*).

J’avais trouvé étrange qu’un soir, alors qu’il était convenu qu’il dorme chez moi sur le canapé, il décide de partir si brusquement. Il était tard, le métro ne roulait plus sous nos pieds et il vivait à l’autre bout de la ville. « Pourquoi tu pars ?Je ne peux pas rester.Mais pourquoi ? Ton lit est fait, tu n’as plus qu’à t’installer.Non, je ne peux pas. » Nous n’étions pas encore ensemble. Il est parti, attendant quelque chose de ma part que je n’arrivais pas à discerner, et je me suis endormie. Le lendemain matin, j’ai remarqué trois appels manqués et un message envoyé à 4h du matin : « Je suis en bas de chez toi, j’arrive pas à retrouver ma route, je tourne en rond. » Il était revenu au bas de mon immeuble et attendait que je lui ouvre.

Je comprends à présent sa démarche. Nous flirtions à peine mais il espérait beaucoup plus de cette soirée. Je ne lui ai pas proposé mon lit, alors il m’a punie. Il est parti pour me signifier que je le mettais à la porte à demi-mot puisque je ne cherchais pas assez à le retenir, créant chez moi la culpabilité. Il m’a reproché de m’être endormie si facilement alors que je n’avais pas la certitude qu’il soit en sécurité. Je ne tenais pas assez à lui. Prémices de manipulation.

J’aurais dû fuir cette fois où il m’a disputée pour une broutille, alors que nous ne nous aimions que depuis deux mois. Il ne comprenait pas que je parte rejoindre ma famille ce week-end, alors que lui restait seul à Lyon. Il m’a fait du chantage. « Si c’est comme ça, je me casse !Mais pourquoi ? » Il est sorti de l’appartement pour rester sur les marches de l’escalier. Il hurlait si je fermais la porte mais refusait de remonter. La scène dura une heure peut-être, et je ne comprenais pas ce qu’il voulait. Partir ne lui disait rien, mais revenir non plus. Il pleurait et trépignait. Il voulait que j’abandonne mon week-end en famille, sans me le quémander. J’ai coupé la poire en deux.

J’aurais dû le quitter ces semaines durant lesquelles il ne m’a pas adressé un mot, sous prétexte qu’il broyait du noir. Je l’inondais d’amour et faisait tout pour lui remonter le moral. Il m’a remerciée en me demandant de le laisser en paix et j’ai vécu chaque journée dans l’espoir qu’il ne m’envoie ne serait-ce qu’un seul message. Je pleurais, seule dans ma chambre et rejetée. Nous étions dans la même ville, fréquentions la même université mais je n’avais pas le droit de lui adresser la parole. Je ne pouvais qu’attendre qu’il veuille bien de moi. Il me reprochait de ne pas prendre de ses nouvelles, puis de trop le solliciter. Mais deux messages par jour, c’est trop ? A aucun moment je n’ai reçu un « Je t’aime », ils étaient remplacés par « Ca va pas aujourd’hui » ou « Pas le moral ».

J’aurais dû réagir la fois où, poudrant ma peau pour la journée, il m’a regardée et dit « Ah tu te maquille ? Je croyais que t’étais comme ça naturellement, c’est décevant. » Et cette autre fois où, caressant mon sexe, il m’a dit que j’avais de la chance qu’il m’accepte avec mes poils. « Je dis rien, mais je pourrais. » D. ne traitait pas mal les femmes, juste la sienne.

J’aurais dû m’inquiéter quand il m’aidait à comprendre les cours d’écriture musicale, me répétant sans cesse qu’il était un génie en la matière et qu’il me serait difficile de n’en appréhender que les bases. Son ego aurait dû me refroidir, et sa façon de sans cesse me rabaisser également. Toutes ses façons détournées de me faire comprendre les choses m’embourbaient.

J’aurais dû détester sa façon manifeste de se placer sans cesse en victime. Victime du monde, victime des autres, victime de moi. J’aurais dû partir en l’entendant parler du reste du monde comme de la merde dans laquelle il était obligé de marcher, incluant par la même occasion familles et amis. J’aurais dû remarquer cette idée impériale qu’il se faisait de lui-même, cet homme génial et incompris qu’il souhaitait incarner, cette âme torturée qui passait à côté de sa vie à cause de ces pourritures qui le tiraient vers le bas. J’aurais dû l’engueuler pour le racisme ignoble dont il faisait preuve, traitant « ces connards d’arabes » comme des rebuts de la société. J’ai essayé. « Les gens ne m’aiment pas, pas de raison que je les aime. »

Tout était là, devant moi, et je n’ai rien vu. Il y avait bien un petit quelque chose qui me froissait mais c’était déjà trop tard : c’était moi le problème, il me le disait mais m’acceptait malgré ça. Et puis … Il m’aimait. Il était la seule bouée à laquelle je pouvais me raccrocher.

Une fois, je lui ai demandé de l’aide. J’avais besoin qu’il me console. Ma décision était prise, j’arrêtais la Fac. Malheureuse d’avoir échoué ce rêve avorté, j’avais peur. J’étais effrayée à l’idée de devoir peut-être rembourser l’intégralité de mes bourses scolaires, d’avoir à trouver rapidement un travail, de réussir à m’en sortir. Je pleurais. Il m’a jeté un regard froid de colère. « Toi tu plains ? Alors que t’as des bourses pendant que moi je galère ? T’as gaspillé ta chance, t’as fait ta capricieuse. Va falloir que tu te bouges maintenant. »

Je lui ai reproché sa réaction plus tard, mais il est resté campé sur ses positions. J’avais déconné, c’est vrai, je le savais. Mais était-ce si difficile de me soutenir face à l’épreuve ? « Tu te comportes comme une gamine, j’ai raison et tu le sais. » Voilà l’homme que je ne pouvais m’empêcher de suivre.

Soyez attentifs. Si vous sentez que ça ne va pas, qu’on ne devrait pas vous parler comme ça, qu’on vous enterre plutôt que de vous épauler, demandez-vous si cette personne vous veut du bien. Demandez-vous si elle ne cherche pas à vous annihiler à son profit. Demandez-vous ce que vous gagnez dans cette relation. Vous pleurez plus souvent que vous ne riez ? Les moments de joie sont vite écourtés ? Ce n’est pas normal. Si vous vous investissez pour elle, elle doit s’investir pour vous, n’est-ce pas ?