La demande.

bague de fiançailles

Nous étions ensemble depuis sept mois, et vivions ensemble depuis 122 jours. Nous avions déjà acheté une voiture en commun et parlions mariage avec une facilité et une envie déconcertantes. Nous étions sûrs de nous, nous voulions nous unir et nous n’allions pas attendre un délai respectable pour céder à ce besoin.

Le sujet s’est présenté naturellement à nos lèvres, entre rires et câlins. C’était une évidence, rien n’avait été plus simple que de vivre l’un avec l’autre, nous nagions dans un bonheur sans limites. Moi qui n’avais jamais rêvé de mariage, de robe blanche et d’alliance, je me surprenais à fantasmer cette journée. Nous le savions, nos parents seraient fiers qu’on marche dans leurs pas, et l’image de leur fierté rendait notre décision plus légitime encore.

Il allait demander ma main, je le sentais. Quelle bague choisirait-il ? Je trépignais d’impatience et d’incertitude.

Ce jour-là, je devais assister à une représentation du Roi Lear, pièce de William Shakespeare, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Nous étions le 31 janvier 2014.

Il avait décidé de m’accompagner à la représentation, ravi d’avoir l’occasion d’assister à un spectacle vivant d’une telle beauté. Le théâtre nous accueillit avec chaleur : la scène ronde toute de bois vêtue, le feu des projecteurs, l’ambiance enthousiaste dans la salle, le doux tissu des sièges … Tout était propice à l’enchantement. Nous bavardions gaiement à la lecture du prospectus présentant metteur en scène et comédiens, puis le silence s’imposa. Un Roi Lear d’une présence magnifique nous accrocha. Nous fûmes tour à tour surpris, amers, heureux ; nous respirions au rythme des paroles que nous buvions comme du petit lait. Repus après trois heures de péripéties shakespeariennes, nous applaudîmes à tout rompre le talent des acteurs … La magie avait pris.

Sur le chemin du retour, nous nous sommes enlacés pour contrer les rudes températures de l’hiver. Nos paroles nous réchauffaient, et notre gaieté résonnait contre les murs silencieux.

Nous arrivions dans notre petit appartement et je me déchaussais quand il me dit : « Une surprise est cachée quelque part, à toi de la trouver. » Il était 23H50, mon coeur battait la chamade. Allais-je découvrir quelque part un écrin ? J’entamais ma recherche, les mains tremblantes, renversant tout sur mon passage, partagée entre l’envie de découvrir ma surprise et la crainte de mal me conduire. Dix minutes passaient et mon désarroi s’amplifiait. Minuit sonnait.

« Rozie .. ? » Je me retournais, déçue d’avoir échoué, et le retrouvais à genoux à mes pieds. Un boitier sombre parait la main qu’il me tendait, un diamant d’azur scintillait. « Veux-tu bien m’épouser ?Oui, bien sûr ! … » Il s’est relevé, et plaça le bijou avec délicatesse à mon annulaire gauche. Je devenais Cendrillon (*musique*).

La beauté de la pierre fine m’émerveillait. Son bleu profond me transportait, j’allais me marier. La dose d’amour que je venais de recevoir me rendait euphorique. A cet instant précis, nous étions hors du temps, hors du monde, sur des chemins de traverses. Nous répandions notre joie et notre satisfaction au delà de tout, nous communiions religieusement. J’étais heureuse, immensément heureuse et reconnue, grâce à lui, qui me chérissait si incroyablement fort !

Le reste de la nuit se lovait dans la tendresse, et nous nous sommes endormis dans la félicité. Le lendemain matin, nous avons prévenu nos familles, étonnées et heureuses. Nous avons partagé la nouvelle sur les réseaux sociaux, et sommes directement partis en quête d’une date et d’un lieu. Des étoiles plein les yeux, nous imaginions déjà notre mariage de printemps entre les pierres d’une bâtisse de caractère. Nous formions mille souhaits et sautions d’un nuage à l’autre. Nous allions nous marier.

Quelle fierté j’avais de porter ma bague de fiançailles au grand jour ! Je la regardais sans cesse et dans le métro, je croisais mes mains de telle façon qu’on ne devait plus regarder qu’elle. Le monde entier devait l’apprendre ! Rapidement mon fiancé me fit savoir que lui aussi, il rêvait d’une bague de fiançailles. Il me jalousait un peu. « Toi, tu peux le montrer à tout le monde, je veux faire pareil ! » J’ai profité de son anniversaire pour lui demander sa main à mon tour. Quelques jours avant qu’il ne prenne une année, j’ai attendu qu’il se douche pour déposer à pas de velours un ourson détenant bague et demande devant la vasque de la salle de bain. Patience … Quelle était longue cette douche ! « Ah .. Mais qu’est-ce que c’est ? … Ah mais … OOOOOooh … Oui ! »

Son bonheur me faisait chaud au coeur. Plus tard, il me racontera qu’il avait acheté la bague depuis longtemps et qu’initialement, il ne devait me l’offrir que le 21 juin, pour notre première année d’amour consacrée. Il n’a pas tenu, c’était trop difficile. Il avait imaginé m’emmener à Fourvière, devant la ville endormie pleine d’étoiles factices, mais la rudesse de l’hiver l’en détourna. J’aime son idée romantique, mais j’adore plus encore la douceur de la réalité. C’était parfait.

L’amour ne se réfléchit pas. Il n’est jamais trop tôt pour vivre sa passion avec ferveur, ce n’est jamais une erreur de croire que tout se passera bien. Quand bien même l’avenir gâcherait nos espérances, il ne faudrait pas regretter les gestes d’antan. Ils sont entiers, sincères, pleins d’espoir. Nos sentiments valent bien ce risque, n’est-ce pas ?

La phobie de l’enfant et l’équilibre familial.

Ourson blanc

Tout a commencé par une timidité excessive. Elle avait trois ans et son entrée à l’école l’angoissait. Je la voyais de temps en temps, seule dans la cour de récréation, bataillant pour s’approcher des autres. Elle ne parlait à personne, ni à ses camarades, ni à sa maîtresse. Et moi, de trois années son aînée, j’avais ma vie trépidante à mener, je ne me suis pas occupée d’elle. Grande soeur démissionnaire, je l’ai laissée seule face à ses démons (*musique*).

Que peut-on faire quand un membre de notre famille souffre au plus profond de lui-même alors que nous ne sommes pas capables de comprendre les fondements de ses peurs ? Entre une mère sur-protectrice, un père intransigeant et une soeur déboussolée, ma soeur n’a pas eu le soutien auquel elle avait droit.

Ma mère sentait que quelque chose n’allait pas chez son enfant. Dès sa naissance, ses réactions avaient été aux antipodes des miennes : ma soeur ne se sentait pas à l’aise dans ce monde. Petit à petit, ses angoisses s’anamorphosaient. Elle grandissait et plus elle comprenait les choses, plus elle avait peur. Elle ne voulait plus aller à l’école et était malade, tous les jours. Elle suppliait, elle pleurait, elle était terrifiée. L’enfant que j’étais ne pouvait pas comprendre. Je la voyais se ronger compulsivement les ongles, les larmes creusant ses joues, et elle me stressait. Je lui en voulais de faire vivre un calvaire à Maman tous les matins. Cette maman qui n’était qu’à elle et qui ne me regardait plus depuis que ma soeur pleurait, cette maman qu’elle me volait chaque jour un peu plus. J’étais jalouse.

Rapidement ses angoisses prirent une place démesurée dans notre quotidien. Le moment du couché était le plus difficile. Elle ne voulait pas s’endormir : fermer les yeux, c’était mourir. La nuit était un abîme profond peuplé de monstres réels et imaginaires. Chaque soir, ma mère allait la coucher et restait auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme complètement. Ce rituel pouvait durer des heures. Ma soeur sanglotait et ma mère la rassurait. Je ne saurais jamais ce qu’elles se racontaient. Mon père et moi restions assis sur le canapé, devant la télévision, a tenter vainement de penser à autre chose.

Plus le temps passait, moins mon père avait de patience. Sa colère montait chaque jour, il ne comprenait pas que ma mère cède à tous ces « caprices ». Pour lui il ne s’agissait pas d’autre chose. Il niait l’évidence et souffrait que sa femme soit toute entière à la merci de son enfant, au détriment des autres membres de la famille. Nous étions oubliés, tenus à l’écart, et ça le rendait dingue.

Bientôt, il fallut vérifier que toutes les portes soient bien fermées, une par une, plusieurs fois, avant de se coucher. La chambre de mes parents devait rester grande ouverte pour que ma soeur puisse s’y réfugier en cas d’éveil. Sa veilleuse ne lui suffisait plus, la lumière du couloir devait aussi rester allumée. Puis ma mère installa un matelas aux pieds du lit conjugal. C’en était trop pour mon père qui, excédé, partait dormir dans la voiture en hurlant sur sa gamine, la culpabilisant à coups de « Regarde ce que tu fais à cette famille ! » Il pleurait, ma soeur pleurait, ma mère sans doute aussi. Et moi je restais seule dans ma chambre à geindre tristement. Ma famille implosait.

Elle ne mangeait plus de crainte de s’étouffer. Nous ne pouvions plus partir en voiture, elle refusait de monter dedans. C’était terrible de l’entendre paniquer et se débattre. « On va mourir, Maman, on va mourir… » J’avais beau lui en vouloir, je ne restais pas insensible à ses supplications. Je savais bien qu’elle ne faisait pas exprès. Chaque étape de la vie quotidienne était une guerre sournoise. Tout se jouait en elle et nous étions impuissants face à la violence de sa phobie.

Lorsque mon père rentrait du travail, elle l’attendait. S’il avait du retard, elle ne pouvait pas s’empêcher de coller son nez à la fenêtre et y restait jusqu’à ce que les fards de la voiture l’éblouissent. Elle se tournait vers moi, le visage meurtri, et me demandait « Pourquoi il est en retard ? Tu peux l’appeler ? Il a peut-être eu un accident. » Plus tard mon père s’est cassé le poignet. Le plâtre qui enserrait son bras était une source permanente d’inquiétude. Elle était persuadée qu’il perdrait sa main.

Elle n’adressait pas la parole aux psychologues et mes parents ne savaient plus quoi tenter pour la sortir de là. Ma soeur écumait les salles d’attente, de méthode en méthode. Il y avait parfois du mieux, elle réussissait tout doucement à se maîtriser. Puis elle s’est tournée vers une energéticienne. Elle lui donnait des astuces pour refouler les angoisses : des phrases à réciter, des exercices physiques, des moments de concentration qu’elle regroupait dans un petit carnet. Je la surprenais parfois, le carnet dans les mains, concentrée sur quelques mots rédempteurs.

Et la vie a repris son cours. Aujourd’hui ma soeur a vingt ans et avance doucement dans la vie. Les angoisses sont toujours présentes mais elles ne régissent plus son quotidien. Son parcours scolaire a été semé d’embûches, sa difficulté à sociabiliser l’ayant bloquée jusqu’au bout. Elle refuse de passer son permis, retarde le moment ou elle devra quitter le nid, reste toujours auprès de ma mère, mais elle va mieux. Elle apprend à voir la vie du bon côté, à se concentrer sur le positif. Ca peut paraître anodin mais c’est particulièrement efficace ! Elle a beaucoup moins peur de vivre.

Mon père a compris qu’elle ne feignait pas et qu’elle était en souffrance, des années après, et leur relation s’est grandement apaisée. Ma mère la protège toujours autant, à mon grand dam, et leur lien est fusionnel. Je crois qu’elle s’est reconnue en ma soeur, pour totalement s’identifier à elle. Pour ma part, j’essaie petit à petit de rétablir le contact avec cette soeur que je n’ai connue qu’au travers de sa phobie. Je souffre de n’avoir pas pu créer le lien que je souhaitais avec ma mère, et même si je sens qu’elle m’aime absolument, il y a quelque chose de lointain entre nous.

Mes parents étaient démunis face à cette situation. Voir son enfant souffrir intensément, penser qu’elle devient folle, ne pas réussir à lui apporter la sécurité .. Ca peut détruire une famille. Notre grand défaut aura été de traiter ce problème sans en parler vraiment. Ma soeur n’était pas folle et ne faisait pas semblant.

Il n’y a pas de bonne méthode pour combattre un tel fléau dans la vie familiale. Il faut simplement réussir à comprendre la personne en souffrance, et tenter de l’accompagner du mieux qu’on peut. Rien n’est jamais simple en famille, n’est-ce pas ?

Et après ? La difficile reconstruction.

Magnet

Au soulagement d’en être sortie indemne, à la libération physique et mentale, s’ajoutent des traces indélébiles. Je suis marquée. Cette violence m’a changée, elle a modifié le fond de ma personne. Elle m’a rendue plus dure et plus vulnérable à la fois. Je suis devenue intransigeante.

Il y a des parts de lui que je déteste et que je refuse de retrouver. Vous êtes fumeur ? Vous vous droguez ? Je ne le tolère pas et vous interdit de m’imposer vos addictions. N’essayez pas. Si vous insistez, je m’énerve et transpose la haine qui m’alimente sur vous. Ne vous avisez pas de m’en proposer, ou ne tentez qu’une fois. Dorénavant, quand je dis non, c’est non.

Je ne supporte pas que les volets soient fermés en plein jour. D. occultait souvent l’appartement pour contrer les rayons lumineux qui dérangeaient ses nauséeux éveils tardifs. Je ne connaissais plus que la lumière factice. Je devenais dingue, contrainte au néant alors que j’imaginais le soleil au zénith. Alors dorénavant, interdiction de bloquer les issues. Ca m’angoisse et me rend particulièrement nerveuse.

Je suis inévitablement rebutée par toutes les personnes qui portent son nom. Je grimace à l’idée même de les rencontrer. Je ne pourrais pas leur adresser la parole, les regarder ou encore les toucher. Oui, c’est grave. Mais c’est incontrôlable. D’avance pardon si je vous manque de respect malgré moi juste sous prétexte que vous vous appelez D. Heureusement, son prénom n’est pas si courant …

J’ai peur des hommes quand ils haussent le ton, une peur viscérale. Leurs hurlements s’abattent sur moi comme une pluie de tirs et d’obus, je suis un soldat apeuré en zone de combat. Mon mari a une fois crié sur un collègue de travail, nous étions tout juste en couple. C’était pour rire, une simulation d’engueulade entre bons potes. J’étais présente, et me suis arrêtée nette dans mon activité. L’angoisse m’a avalée. « Et s’il hurle un jour sur moi de cette façon ? » J’ai fui.

Mon beau-frère porte parfois à son poignet une manchette en damier rouge et noir. D. avait le même. Il le portait tous les jours. L’effet que ça me fait, de reconnaître ce bout de tissu au bras d’un autre … Ca m’évoque une sensation étrange et forte de rejet, de dégoût. J’ai irrépressiblement envie de le lui arracher pour le brûler.

Dans les mois qui ont suivi, j’ai pensé à D. et à ce que j’avais subi tous les jours, constamment. J’y pensais dès que j’étais seule : le matin en me préparant, en marchant dans la rue, en nettoyant mon poste de travail, en me douchant, avant de m’endormir. Je remuais sans cesse les mêmes images, les mêmes mots. Je mâchais et remâchais pour tenter de déglutir. J’étais pourtant très heureuse mais j’avais besoin de décortiquer tout ça, de construire mes souvenirs, d’accepter l’inacceptable. Petit à petit, j’ai pris de la distance : je n’y pensais plus que deux à trois fois par semaine.

Je craignais sans cesse de le croiser au détour d’une rue ou dans une rame de métro. C’est arrivé une fois, je l’ai reconnu sur le quai. J’ai senti pâlir ma peau, j’ai vu trembler mes mains. Nous descendions au même arrêt je le savais : il avait choisi un appartement voisin du mien, pour garder le contrôle. Je me suis hâtée de sortir, imaginant le poids de son regard sur ma nuque fragile. J’ai tracé sans me retourner pour immédiatement me doucher en rentrant. Laver les traces de l’énergie malfaisante qui m’enserrait, la regarder couler du siphon aux égouts.

J’ai rencontré une personne qui lui ressemble beaucoup, dans sa manière d’être en public. Il a tout ses bons côtés. Ca me déstabilise. Je me dit qu’il est sympa, je l’aime bien. Tout le paradoxe est là. Rien n’est tout blanc ou tout noir. D. n’était pas une mauvaise personne, et il l’était. Je ne peux pas donner son âme au diable, je ne peux pas penser qu’il n’est qu’un bourreau. Il est beaucoup plus que ça sinon, à quoi me serais-je rattachée tout ce temps ?

Trois ans après, j’y pense encore régulièrement. Il hante ma tête, j’ai besoin d’en parler, il faut que ça sorte. C’est l’une des vocations de ce blog. Je ne pleure plus, je suis passée par une phase d’acceptation et de pardon. J’ai pardonné tout ce qu’il m’a fait pour me permettre de vivre en paix et puis Ophélie m’a contactée. Elle a rouvert les sutures, décuplé ma haine et mon incompréhension. Je ne lui pardonne pas d’en détruire d’autres que moi. Ca me rend folle. J’ai des envies réelles de meurtre, ça ne me ressemble pas.

Il fait partie des tous mes cauchemars. Je rêve qu’il me contraint à l’aimer, qu’il me séquestre, qu’il me poursuit. Je rêve qu’il me tabasse en pleine rue, ou qu’il me viole. Je rêve que je suis obligée de vivre avec lui, qu’il a une emprise sur moi dont je ne peux me débarrasser. La dernière fois, j’ai rêvé que sa meilleure amie me pourchassait. Elle me disait que je l’avais détruit, je répondais « C’est sa parole contre la mienne. » On se battait violemment, je me réfugiais sous un porche, un morceau de verre dans les mains. Quelque chose tombait à terre, elle se retournait et me voyait. C’est ce moment qu’a choisi mon mari pour me réveiller. Je ne saurais jamais laquelle des deux est morte.

D’une manière générale, mon comportement en couple a changé. Il a pris la tournure opposée, maintenant tout doit fonctionner comme je l’imagine. Mon mari en paie les frais et me dit parfois qu’à cause de D. il a hérité d’une Rozie cassée. C’est difficile pour lui d’évoluer avec ce fantôme noir qui m’a conditionnée. Je le voit bien, il a peur de lui ressembler et cultive sa différence. Il a parfois craint de n’être que l’objet de ma reconstruction, craint que je ne le délaisse une fois la tâche accomplie. Il pense que tous mes blocages, notamment sociaux et sexuels, sont le fruit de ma mésaventure. Il aimerait qu’avec lui je n’aie plus peur de rien, que je ne souffre plus d’aucun mal, que je ne regarde plus derrière moi. J’aimerais bien aussi.

Je ne veux plus de D. dans ma vie. J’ai détruit tout ce qui le concernait, des factures portant son nom aux draps que nous partagions. Plus rien ne me rattache à lui si ce ne sont les souvenirs et le traumatisme. On n’oublie jamais rien, on vit avec (*musique*). N’est-ce pas ?

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Cette passion qui me transporte : chanter.

Microphone

Je suis la petite chanteuse de la famille, rien ne me fait plus de bien que quelques notes de musique. Les chansons me bouleversent, m’apaisent, me séduisent, me racontent. Elles peuplent mon jardin comme autant de fleurs et d’oiseaux, m’enjoignant à la poésie de tous les instants. J’ai besoin de me servir des mots et de les chanter, ce moyen d’expression me vide et me comble intensément.

Je suis un véritable juke-box : chaque parole que vous lancez me renvoie des airs que je chantonne. Je ne peux pas m’en empêcher, j’enregistre toutes les mélodies avec une facilité déconcertante. J’apprenais souvent mes leçons en chantant (*musique*) et je récite les slogans publicitaires, à ma grande détresse, sans m’en rendre compte. Je suis amoureuse des ritournelles.

Avant d’énoncer mes premiers mots, je chantais déjà (le générique de Casimir !). Cette capacité à reproduire les berceuses me fascinait. C’était simple, ça sortait tout seul. Certains bataillent pour acquérir rythme et justesse. Chez moi, c’était inné. Je n’ai jamais réfléchi à ce que je faisais, je suis mauvaise en théorie musicale. Je déteste qu’on me colle une partition sous le nez. Pourquoi perdre du temps à la lire et à la comprendre s’il suffit que j’écoute pour mémoriser et reproduire ? Je le fais, c’est tout. Ca se passe de mathématiques et de précisions. C’est naturel, spontané, irréfléchi. C’est sensationnel.

J’ai mille fois rêvé d’en faire mon métier et l’imagine encore. J’adorerais vivre de cabaret, de comédies musicales, être meneuse de revue, danser, chanter, jouer la comédie. Je serais douée, je le sais. Il suffit que j’adore intensément pour réussir. Alors pourquoi je n’essaie pas ? Parce que Paris me rebute, parce que j’ai un mari en or et qu’une passion se vit seule. Je pourrais perdre mon bonheur pour m’accomplir, et j’ai peu de chance de réussir vraiment. Mon âme-soeur vaut plus que ce feu qui me consume.

La chanson accompagne ma vie. Toutes les comptines marquent un moment particulier de mon existence. Elles sont emplies de souvenirs, je les écoute, la mélancolie m’assaille, mon coeur s’emballe et je respire les odeurs d’antan. Je peux vivre tous les sentiments, mettre tout ce que je veux sur les paroles, me laisser emporter et me raconter sous la plume d’un autre. Interpréter, c’est vivre. Et je vis mille vies au milieu de mon salon. Je souffre, je pleure, j’exulte, j’excite, je me découvre.

Mon amour va tout entier à la chanson française. Comprendre la chanson, lire entre les lignes, voilà le plus important. La poésie des créations françaises est si belle, elle mérite qu’on redore son blason, qu’on la restaure. Nous sommes les rois du romantisme, de la nostalgie. Les légendes de la chanson peuplent notre patrimoine de véritables trésors.

Chanter c’est utiliser son corps et l’apprendre. C’est ressentir jusqu’au bout des ongles l’effet des ondes sonores qu’on produit. C’est vibrer. Je me délivre quand l’air quitte mes poumons, quand le son résonne contre les murs pour me revenir. Je m’exprime, mon énergie passe et ça me soulage. J’en ai besoin, c’est mon défouloir. Ca m’est d’une grande aide pour vivre un deuil, lâcher les chiens, exposer mon bonheur, toucher l’autre. Ca me permet de rester stable, c’est ma catharsis.

Bien sûr, la musique dans son ensemble me fait grand effet. J’écoute certaines pièces religieusement, mais rien ne me touchera plus qu’une voix. La voix m’émeut au delà de tout. J’ai tenté d’apprendre le piano, la guitare, la harpe … Mais si le son du bois et des cordes me fascine, il ne me satisfait pas. L’effet est différent, il ne me transporte pas, je ne suis pas entière. L’instrument me frustre. Quant à la théorie, la FM, le solfège … Je les déteste. Ils cassent tout. Ils détruisent la spontanéité de l’instant, ils bousillent le sentiment par des réflexions mathématiques, ils rendent la perception inaccessible.

La faculté de musicologie m’a énormément déçue pour cette raison. Elle m’assommait de théorie sans jamais faire le lien avec le reste, ce reste qui fait tout. J’aurais pu me battre pour réussir, attendre de tout assimiler pour ressentir .. Mais ma tristesse m’a rattrapée. J’ai perdu le fil. Il était loin, ce professeur de lycée qui, huit heures par semaine, nous donnait à éprouver les oeuvres avant de les décortiquer. A quoi bon connaître la mesure quand l’âme reste inconnue ?

Je chante avec mes pieds ancrés dans le sol, mes genoux flexibles, mes hanches souples, mon dos droit. Je chante avec mes mains qui chorégraphient les humeurs, mon ventre qui donne l’impulsion, ma poitrine qui s’ouvre à l’oxygène, mes joues qui résonnent, ma bouche qui forme. J’apprivoise mes voix multiples, j’en découvre de nouvelles que je taille et affine telles des diamants bruts.

Suis-je une bonne chanteuse ? Oui, sans doute. Je m’améliore jour après jour. J’avais neuf ans la première fois que j’ai chanté en public. Maman m’y avait poussée avec véhémence, elle avait raison d’y croire. Lors de cette première représentation, j’ai chanté Le paradis blanc, accompagnée d’un guitariste. Nous étions seuls au milieu de la scène, et sa présence me rassurait. Trois cent personnes me faisaient face, le village s’était donné rendez-vous dans le gymnase. Le silence m’impressionnait, tout le monde attendait, avec bienveillance, que la petite pousse la chansonnette. J’ai regardé mon ami guitariste, il me souriait. Il attendait le signal. J’ai inspiré profondément, et ma voix cristalline d’enfant s’est enfin répandue ailleurs qu’entre les murs de ma chambre. Qu’ils étaient fiers mes parents, qu’ils étaient étonnés les autres. Nous avons terminé, et j’ai reçu mes premiers applaudissements. De la magie.

Je suis devenue la chanteuse du village. C’était étonnant pour une enfant. Aujourd’hui, je suis moins spectaculaire ! Ma timidité m’a souvent empêchée de prouver mes talents à mes amis, d’offrir les chansons à ma famille quémandeuse. Je suis trop moi dans ces moments, c’est trop vrai, c’est trop dur. Devant des inconnus par contre, aucun problème, the show must go on ! Mais je le sais bien, mon salon restera le principal auditoire de ma passion.

Quand je chante, je chante nue (*musique*). Je suis là rien que pour moi. Je suis passionnée et égoïste. Mais une passion l’est toujours, n’est-ce pas ?

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Notre couple sans disputes.

Coeur à paillettes

La semaine dernière, je vous exposais l’une des disputes que j’avais l’habitude de subir avec D. Aujourd’hui, je vous raconte la situation inverse. En plus de trois années de vie commune, nous ne nous sommes jamais disputés. Nous n’avons pas connu les mots blessants, les différends si cruciaux que chacun campe sur ses positions, les tons haussés, et les « je fais la gueule jusqu’à demain ». Nous n’avons jamais vécu de crise et personne ne nous croit. Pourtant je vous le jure, ce n’est pas un mensonge !

Petit précis des réflexions qu’on nous balance souvent :

« Vous avez forcément des différends, c’est inévitable ! » Oui, parfois nous n’avons pas le même regard sur les choses de la vie, mais ça n’a jamais été un prétexte pour nous engueuler. Au contraire, nos différences amènent de longues discussions qui tirent jusque tard dans la nuit. Nous apprenons simplement à nous connaître, à comprendre un peu mieux la personnalité qui nous accompagne, à l’aimer. Parfois ces discussions me frustrent. J’aimerais vraiment qu’il pense exactement comme moi sur des sujets qui me tiennent à coeur, mais sa différence m’apprend beaucoup. Pas besoin de lui crier dessus !

« Tu sais, le meilleur dans la dispute, c’est la réconciliation. » Oui, je sais. J’avais dix-huit ans la première fois que D. m’a contrainte à la dispute. Nous nous étions vivement agrippés. Son jugement et sa médisance à mon égard m’avaient blessée, je lui en voulais. Lors de nos retrouvailles, un feu passionnel avait pris possession de nous. Nous nous sommes farouchement embrassés, enlacés, amourachés. C’était bien. Peut-être l’un de mes meilleurs souvenirs en sa compagnie, c’est ironique. Et pourtant, je ne regrette pas de tirer un trait là-dessus. Mon mari est son exact opposé. Avec lui, je n’ai pas besoin de crispations pour aimer avec passion, pour que l’envie qu’il me serre tout contre lui me dévore.

« Quand vous vous disputerez pour la première fois, tout va ressortir d’un coup ! » Imaginez-vous, plus de trois années de rancoeurs gardées dans la soupape, qui n’attendent que d’être délivrées … Voilà qui me fait doucement sourire. La dispute est-elle nécessaire au couple ? Si vous répondez « oui », c’est qu’elle est indispensable au vôtre (et je ne critiquerais jamais ça). Pour nous c’est différent. Certaines fois, nous faisons ce que mon mari appelle des « mises à jour ». On s’installe sur le canapé, au creux du lit ou autour d’une tasse de thé, et on parle de ces brindilles qui gênent notre roue. C’est aussi simple que ça.

« Ca viendra avec les enfants. » Voilà une réflexion à laquelle j’ai du mal à répondre. C’est peut-être vrai et dans ce cas, je ne le saurais jamais puisque je ne veux pas d’enfants. Alors je veux bien le croire.

« C’est le début, toutes les bonnes choses ont une fin. » J’en ai connu un qui avait besoin de créer des conflits. Je n’ai pas eu a attendre longtemps pour les subir, une quinzaine de jours tout au plus. Trois années de vie commune, en effet, ce n’est qu’un début. C’est tout de même assez long pour que nous ayons eu le temps d’expérimenter notre diplomatie au travers de grandes décisions. Nous avons choisi de vivre ensemble et de nous marier, nous avons envisagé un avenir avec et sans enfants, nous avons changé de région et de mode de vie, nous avons fait face au deuil et aux problèmes familiaux … Peut-être que ça arrivera un jour, mais une fois ne sera pas représentative de notre quotidien. Je crois que c’est surtout une question de personnalité.

« Si vous ne vous disputez pas, comment êtes-vous sûrs que vous vous aimerez assez pour résister à tout ? » J’ai trouvé mon âme-soeur. Je n’ai qu’un but dans ma vie : l’accompagner dans la sienne jusqu’à la fin. Et c’est réciproque. On a longuement réfléchi à tout ce que cela impliquait lors de la préparation de notre mariage. On a choisi. Peut-être qu’on n’arrivera pas à résister à tout, mais ce ne sont pas les disputes qui pourront nous préparer aux grands drames de la vie.

« Quel est le secret ? » Il n’y en a pas. Comme je le disais, c’est une question de personnalité. Tous les deux, on est calme. En société, nous avons tendance à laisser l’autre gagner plutôt qu’à engager un litige. Nous sommes mal à l’aise en cas de conflit et fuyons ces moments comme la peste alors il est difficile de concevoir de franches engueulades entre nous ! Ca ne veut pas dire que pour éviter les disputes, il y en a toujours un qui s’écrase. Ca veut dire qu’on ne considère pas ces « choses » assez importantes au regard de notre entente pour l’imposer à l’autre. Ca nous convient, mais on n’est pas tous fait pareil !

D’aussi loin que je me souvienne (*musique*), j’ai toujours fantasmé et aspiré à ce genre d’entente. Je ne pensais pas la croiser un jour, d’autant plus qu’on m’expliquait régulièrement que la dispute était nécessaire au couple, à mon grand dam. Mais chacun construit sa vie à sa façon, n’est-ce pas ?

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